Une société en mode «survie», par Thierry Vincent, Longueil

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Hervé Fischer

Date: mardi 20 novembre 2007 08:49



                 UNE SOCIÉTÉ EN MODE «SURVIE»

 

 

 

     Ce qui me frappe du Québec d'aujourd'hui, c'est sa courte vue, et que cette courte vue concerne aussi bien le passé que l'avenir, ou toutes les voies pouvant ouvrir sur des alternatives.  Le Québec n'aime pas l'imaginaire, ou alors de manière très timide, très convenable.  Un petit imaginaire de salon.

     Ce malaise généré par «ce qui ne se peut pas» est tributaire d'un blocage face à notre mémoire collective.  Il a souvent été question de ce fameux manque de mémoire dont nous souffrons.  Mais a-t-on déjà tenté de mesurer les impacts de ce manque?  A-t-on, surtout, déjà tenté d'en démonter les mécanismes?  D'où vient-il? Quelle est sa raison d'être?  À quoi sert-il?

     Disons, de manière un peu courte, qu'il existe dans le monde deux sortes de sociétés : les dominantes et les dominées. Les dominantes sont idéalistes, tonitruantes, accaparantes. Elles tirent tout à elles et s'approprient ce qui leur plaît, quitte à modifier leur conception du monde en conséquence.  Les dominées, au contraire, sont pragmatiques, discrètes et, surtout, éclatées. Elles se fragmentent, s'atomisent, évitent toute combinaison complexe, afin de demeurer dissimulées.  Ce sont des proies. Il faut bien qu'elles se camouflent. Leur science du camouflage est à ce point développée qu'elles parviennent à ce sommet qui consiste à ne plus être en mesure de se percevoir elles-mêmes.

     Dire du Québec qu'il est une proie, c'est heurter bien des sensibilités. Surtout celles créées par notre plus récent déguisement : celui du technicien habile et entreprenant, efficace et discret, capable d'arrondir les angles, d'adoucir les grandes réalisations des puissants.  Malgré ce professionnalisme serein (aussi serein que pouvait l'être autrefois notre rapport à la terre), il ne faut pas trop gratter sous la surface.  Très vite apparaît la peur.  Une peur déconnectante, atonisante, aveuglante.

     Cette peur est la raison de notre myopie, de notre rejet de toute idée trop compliquée, trop articulée, peut-être surtout de notre manque flagrant de curiosité. Voir loin, au Québec (mille ans dans le futur, par exemple), constitue une impossibilité conceptuelle. Voir un peu différemment est automatiquement associé à la folie.  Sur le plan intellectuel, nous rampons et nous nous camouflons.  Le discours actuel sur notre dynamisme économique et nos belles réalisations artistiques n'est que la forme aujourd'hui en vogue de ce camouflage.  Ce ne sont certes pas ces réussites qui vont faire gronder de colère les sociétés prédatrices qui nous entourent.

     Nommer cette peur qui nous tenaille équivaut à transgresser un tabou.  Cette peur, c'est celle de l'armée occupante. Nous sommes profondément traumatisés par le souvenir collectif de l'occupation militaire. C'est une image qui revient dans les conversations : «on n'a pas à se plaindre; ici, les soldats ne rentrent quand même pas dans les maisons».  Pourtant, ils l'ont déjà fait.  Et la menace plane toujours, sourde, à peine audible. Une sorte d'acouphène dont on s'est accommodé.

     On peut réviser l'histoire tant que l'on veut, en gommer tous les détails jugés trop violents ou compliqués, il reste que, dans les faits, notre société est dominée par une autre.  De plus, le système qui nous maintient sous sa coupe est protéiforme.  On aura beau respecter chacune des règles du jeu civil qui nous est imposé, ces règles changent au fur et à mesure que nous apprenons à nous en servir.

     Le but de cette tricherie perpétuelle est simple : les règles du système fédéral se modifient de manière à ce que l'on ne puisse jamais s'en affranchir en douceur.  Par ailleurs, comme nous ne sommes pas en position de force, l'utilisation de la violence est exclue.  Toute manifestation trop ouverte ne peut conduire qu'au retour des militaires dans nos rues et à de nouvelles arrestations de masse.  En octobre 1970, c'est le spectre de 1838 qu'on agitait au-dessus de nos têtes.  En 1980, l'armée canadienne effectuait des manœuvres inhabituelles en territoire québécois.  Aujourd'hui, tout indépendantiste un peu trop affiché apprend vite que la police l'a à l'œil.  Essayez, pour voir.

     À partir du moment où les fédéralistes déclarent franchement qu'un référendum pour l'indépendance du Québec est l'équivalent pour eux d'une déclaration de guerre visant leurs acquis et que, lors d'une guerre, tous les coups sont permis, comment peut-on encore prêter foi aux règles qu'ils nous imposent?     Ce n'est plus de la foi.  C'est de l'abnégation. Nous ne pourrons jamais nous en sortir par la douceur.  Nous ne sommes pas de taille à nous libérer par la force.  Nous sommes coincés.  Notre défaitisme n'a donc rien d'étonnant.

     Et si, encore, nous n'étions que les seules victimes de ce défaitisme... Malheureusement, cette perte du sens des proportions et des perspectives nous conduit à de viles lâchetés. Que l'on puisse aujourd'hui tourner autour du pot identitaire au point de réussir à rendre des immigrants responsables de la fragilité de notre culture relève de l'hypocrisie la plus crasse. Mieux encore : cette attitude nous fournit de nouvelles victimes, considérablement plus faibles que nous, et sur lesquelles nous pouvons nous défouler sans trop courir de risques.

     Se dresser face à plus fort que soi n'est malheureusement pas un de nos traits identitaires.  Ce serait là une attitude tout ce qu'il y a d'idéaliste. Or, nous sommes en mode «survie».  Un survivant est un pragmatique. Il tient à ses maigres acquis, surtout quand il peut s'y emmitoufler. Peu lui importe la stérilité de son esprit si son corps reste au chaud. En ce domaine, le «Canada», notre vampire contaminé, est tributaire du même état d'esprit (ce qui démontre que l'on peut hiérarchiser les unes par rapport aux autres toutes les sociétés, dominantes et dominées, le plus souvent à la fois dominées et dominantes).  Car si c'est bien pour défendre nos valeurs (autrement dit : notre confort) que nous envoyons des soldats se faire tuer ? mais avant tout : tuer ? en Afghanistan, ces «valeurs» ne sont pas menacées par les talibans mais bien par les Américains. C'est pour éviter de leur déplaire que les Canadians jettent aux orties leur image internationale, laborieusement construite tout au long du dernier demi-siècle.  Si les soldats de l'armée canadienne participent à l'occupation d'un territoire situé sur un autre continent, c'est pour empêcher que les Américains n'usent contre nous de représailles économiques.  Point à la ligne.

     Un Québec idéal (autrement dit : plus responsable) serait donc une société, une culture, une nation, un peuple capable d'élargir ses horizons de manière à : 1) acquérir une vision très claire de son histoire (et peut-être surtout de son imaginaire collectif); 2) avoir une bonne idée de son poids dans le monde et des répercussions que peut avoir chacune de ses décisions sur les autres populations du globe; 3) se donner enfin un rôle sur le plan mondial ? une mission qui serait celle du Québec, notre contribution aux progrès et améliorations humains.

     Je propose qu'après l'avoir réussi chez nous (vaste programme!), nous devenions les spécialistes du dénouement de toutes les crises identitaires provoquées par la colonisation.  Nous sommes bien placés pour en parler.  Nous sommes colonisés et dominés; mais avant tout colonisateurs et dominants.

     Parlez-en aux Autochtones.

 

Thierry Vincent

Longueuil




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