Le National, envoi de Richard Lauzon,
Hervé Fischer
Date: jeudi 01 novembre 2007 17:09Le National
Très longtemps sur mes sources on pourrait deviser
Car la croix et le lys dont on m'a composé
Inspirent les consciences au point de les griser
De fierté, de respect quand je suis exposé.
Ces emblèmes au blanc pur se marient aux cantons
Bleu azur de mon champ, célèbre pour son ton,
Dignement envoyé sur son mât de laiton,
Qui rappelle le ciel dont il est rejeton.
Suis le Fleurdelisé ayant l'insigne honneur
De flotter dans le vent d'un Québec moissonneur
De vallées, de rivières et de lacs racoleurs,
De chansons, de beaux-arts et d'un fleuve enjôleur.
Ma croix, de ses deux bras, embrasse l'horizon,
Bien plantée dans le sol, sa solide maison.
Elle indique les hauts d'idéale raison
Et parcourt d'est en ouest, espaces et saisons.
Mes quatre beaux lys blancs élancent au firmament
La noblesse royale de tous leurs segments,
La puissance fragile de leur ornement;
« La fleur du roi » convie au fidèle serment.
Ma plus belle journée de l'année, la Saint-Jean,
Me transporte de joie quand je vois tous ces gens
Me montrer, m'exhiber, et d'un geste obligeant,
Balancer leur drapeau d'un roulis engageant.
Je m'en trouve étourdi mais il est légitime
Qu'une ou deux fois par an, on démontre l'estime
Qu'on a pour sa patrie, pour laquelle on m'anime
Un peu trop hardiment d'impulsions magnanimes.
vvv
J'aimerais me permettre une courte analyse
Que ces mots enflammés comme une vocalise
Suscitent dans vos âmes et bien sûr catalysent
En passions, des ferveurs que d'aucuns… banalisent.
Ma croix cherche à unir, elle peut diviser.
Symbole des douleurs de l'humain écrasé,
Son message de foi peut aussi apaiser
Pourvu que le regard veuille fraterniser.
Or la croix sans un coeur cohérent d'unité
Sépare les amours déjà trop tourmentés
De ceux qui me réclament en souveraineté,
De tous ceux qui me voient sous l'érable abrité.
Ce qui me constitue vient de loin, d'outremer.
Un peu réarrangé, je proviens d'une mère
Pour qui mes sentiments ne sont pas éphémères
Car son lait j'ai tété, j'en ai fait ma grammaire.
Adulte devenu, je ressens cependant
Une envie, un besoin fécondant, débordant
D'ondoyer comme un grand dans l'air surabondant
Des nations et des peuples interdépendants.
Par l'histoire je suis de France et d'Amérique,
Par la terre je suis du Canada nordique,
Par la langue je suis d'une unique musique,
Par le nombre je suis... déficit numérique.
Comment me définir par goût d'identité?
Comment me souvenir sans lèse-majesté?
Comment me regarnir dans ma globalité?
Comment donc réunir une majorité?
vvv
Le Québec est le lieu d'une sorte d'érable,
Celle à sucre, bien sûr, dont le sol vénérable
Compte plus d'unités, en nombre mesurable,
Que toute autre région, par ailleurs honorable.
L'Assemblée nationale arbore en son palais,
Des lys et feuilles d'or d'érable en chapelet
Qui ornent haut ses murs comme des bracelets
Témoignant au grand arbre un égard... incomplet.
L'étendard canadien affiche pour sa part
Une feuille au rouge clair qui bellement le pare,
Mais hélas trop souvent, tout l'espace accapare;
Il discourt en mon nom, ce qui me désempare.
Or le rouge d'automne, en soi spectaculaire,
Ne dure que le temps, avouons, populaire,
Du grand souffle de mort, au mieux crépusculaire,
Que la feuille profère avant les froids polaires.
Je préfère le vert, son ton complémentaire,
Qui dure au moins sept mois et recouvre la terre
De son noble feuillage, amalgame unitaire
Du soleil et du ciel, ces deux égalitaires...
Je veux donc que l'on vête mon centre de vert,
Que le coeur de ma croix en soit tout recouvert,
Battant aux quatre vents de ce coin d'univers
Qui parle en son nom propre et non sous le couvert.
Ce foyer de verdure réclame l'aval
Des Premières Nations, trop longtemps des rivales,
Et dont la longue histoire, antémédiévale,
Était emmaillotée dans ce vert estival.
Je souhaite couvrir les épaules serrées
De tous les gens d'ici qui aiment savourer
La culture française et ses traits colorés
D'influences anglaises dosées, pondérées.
À tous ces gens du monde, hébergés en mon sein,
Ayant changé d'azur pour un nouvel essaim,
Mon manteau réchauffant, sous un autre dessin,
Se veut le stimulant de leurs nobles desseins.
Pour ma vaste fratrie d'Amérique ou d'ailleurs,
Je veux être un aimant d'amitié, un cueilleur,
De souhaits, d'ambitions, de vos voeux les meilleurs
Pour qu'en gerbe on relie nos élans batailleurs.
Au Bleu Nouvelle-France et au Blanc d'Amérique
Me serait apposé ce beau Vert historique,
Un clin d'oeil rappelant nos luttes homériques,
Et irait comme un gant à mon sol féerique.
Le passé, le présent, le futur conjugués,
Par l'emblème écolo, deviendrais distingué.
Je veux couronner, après maints portages à gué,
Un projet rassembleur et à tous le léguer.
À nous, « Gens du pays », commençons maintenant
À bâtir de nos mains un jardin passionnant,
À mener le Québec à son plus grand tournant
Pour en faire une terre nous appartenant.
Le plus beau jardin-parc sauvage de la terre:
Voilà en peu de mots le coeur du commentaire.
À une condition, et c'est élémentaire:
Décider entre nous: être propriétaires!
Adieu, la soumission!
Dehors, les permissions!
Finies, les oppressions!
Bonsoir, la démission!
À nous, la possession!
Allô, la progression!
Ok, les expressions!
Bonjour, notre mission!
Faisons donc du Québec un éden attirant,
Un havre indépendant, accueillant, tolérant.
Multiplions les parcs, les jardins à torrent,
Embellissons nos cours par amour déférent.
Bâtissons de métaux légers et résistants
Et cessons de vider nos forêts pour longtemps;
Car la faune et la flore ont besoin en tout temps
De l'abri naturel dont ils sont habitants.
Prenons soin de nos eaux, ce sang du territoire,
Irriguant de santé notre contrée notoire.
L'abondance en or bleu deviendrait méritoire
Si la Soif nous faisait grand donneur... de l'histoire.
Prenons soin de nos gens sur qui cela repose:
Des enfants pour qu'ils gardent l'espoir qu'on propose,
Des aînés pour qu'ils lèguent un savoir qu'on expose,
De nous tous pour qu'un sage bilan on dépose.
Foi de Fleurdelisé, ma croix, mes lys, mon champ
Convoitent ce sceau vert, solennel, attachant.
Nous formons un écrin de velours si touchant
Que la « verte émeraude » en aurait le penchant...
Je cède maintenant la parole à la feuille
Afin qu'elle nous dise comment elle accueille
Mon propos qui l'invite à franchir ce grand seuil,
Si pareille aventure, elle voit d'un bon oeil.
vvv
Mon très cher étendard, je te dis grand merci
De risquer semblable suggestion et ainsi
D'attirer l'attention sur l'emblème adouci
Qui va du rouge au vert, que tu proposes ici.
Ma couleur dominante, le vert j'ai nommé,
Exprime la jeunesse et son cran enflammé,
Mais aussi la beauté de l'adulte animé
De verdeur assagie, de savoir diplômé.
J'applaudis humblement ta très juste motion
Car me voir en ton centre avive une émotion,
La fierté qu'on m'appelle en cohabitation,
Qu'on me loge au milieu d'une digne nation.
Moi qui suis antérieure à la faune, aux humains,
Il me sied d'accepter ton invite, demain.
Si le peuple décide de me prendre en mains,
Ce feu vert, cueillerai comme un doux baise-main.
J'incarne, c'est certain, une majorité,
Mon bon père, l'érable, me l'a répété.
Si un tel attribut fait la cause adopter,
Nous nous en réjouirons, pourrons, tous deux, flotter...
Mais bien d'autres raisons me poussent à m'associer
À ladite épopée, à ses motifs princiers:
Alerter l'opinion et tous les financiers
Que ma feuille, on pollue jusqu'à l'en émacier.
Nous toutes, mes cousines et mes soeurs de nature,
Souffrons des pluies acides et autres incultures
Que l'argent « à tout prix » transforme en dictature;
Nous mourons en silence, en payons la facture.
Pourtant, depuis longtemps, la sagesse autochtone
Redit par ses tambours qui sans réserve... tonnent,
Que la Terre, une Mère, à vil prix, on bâtonne;
Ce grand cri qui détonne, on cantonne, on bétonne.
L'autre jour, me toucha un « Attrapeur de rêves »
Qu'on avait accroché près de moi, sur la grève.
J'entendis murmurer: « Plume blanche on élève »
Puis captai derechef: « Une Tête on relève ».
Je nous vis tout d'un coup tous les trois réunis,
Comme un oeuf à deux jaunes, en ton ventre béni,
Moi sur toi, ell' sur moi comme un trait de génie,
Pointant vers l’avenir une triple harmonie.
Je pensai alors que « Verte Révolution »
Doit fort bien rimer avec Premières Nations;
Après tout, millénaire science est caution
De racines profondes d'où monte l'action.
La gestion bipartite d'un tel renouveau,
Et au menu des droits historiques nouveaux
Où copropriétaires se mettent à niveau,
Ferait de l'entreprise un Grand Soir des cerveaux.
Mais un doute surgit: les « Post-Cartiers » sont-ils
Durs de la feuille au point d'être sourds et hostiles
Alors que c'est « l’Indien » qui montra l'art subtil
De mon sirop aux Blancs, en des temps très fertiles?
Une autre peur survint: les tout premiers natifs
Seraient-ils à ce point exigeants, obstructifs
Qu'ils veuillent tout avoir sans être très actifs
Au plan des compromis, par besoins correctifs?
Le vent me vit frémir de ma fronde imprévue.
Par le ton, aurais-je commis une bévue?
Comment aurais-je pu les prendre au dépourvu,
Me dis-je, confiante aux gens à longue vue?
Si ma feuille exposée au milieu d'un drapeau
Éveille des vertus, fait frissonner des peaux,
Peut-être que ces mots auront un à-propos
Suffisant pour qu'écoutent tous les coeurs dispos.
Si jamais, je devais devenir un rond-point,
Rassemblant les factions dispersées, mal-en-point,
Perdues aux quatre coins de tes cantons disjoints,
Je serais honorée de leur servir de joint.
Je rêve au très beau jour où mes fortes nervures
Deviendront des allées pour les opposants, mûrs,
Avançant vers ma pointe du haut, non un mur,
Unissant leurs nuances en des joies qu'on... démure.
vvv
Moi, la Plume légère, appartiens à l'oiseau,
Toi, la Feuille, appartiens au grand arbre, un réseau,
Toi, la Fleur, appartiens au grand champ, au roseau,
Fleurdelisé, au Peuple, sa terre et ses eaux!
Moi, la Plume anoblie, mon blanc est bien de paix,
Toi, la Feuille, du vert, de sève te repais,
Toi, la Fleur, sur ton bleu, imposes le respect,
Fleurdelisé, j'agrée d'en rehausser l'aspect.
Je deviens un drapeau, on dirait, bien étrange,
En quête d'un vocable officiel qui arrange.
J'accepte pour un temps qu'on me dise: « Il dérange! »
Au moins, serai en vie, c'est mieux qu'on ne me range.
Je veux porter mon nom comme on tient un fanal!
Je veux signer mon nom comme on creuse un chenal!
Je veux chanter mon nom comme le Cardinal!
JE SUIS, au nom de tous! JE SUIS LE NATIONAL!
Richard Lauzon
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