De l’inconvénient de vivre au présent, par André Serra

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Hervé Fischer

Date: jeudi 01 novembre 2007 17:04



de l’inconvénient de vivre au présent

Dans un commentaire de Jérôme Guay paru dans le Devoir du 27 octobre, l’auteur écrit avec beaucoup de conviction : « Le Québec réel est un Québec qui s’est toujours défini par sa survie, à un point tel qu’il a toujours refusé de considérer l’hypothèse de sa disparition, pourtant inéluctable. ». Suit ensuite un essai de démonstration de ce qu’il croit être inéluctable.

Si l’on s’arrêtait aux tendances actuelles de la démographie du Québec, sur lesquelles se fonde Jérôme Guay, sa démonstration serait acceptable, mais l’histoire de la démographie dans le monde est pleine de rebondissements inattendus, comme l’histoire en général, d’ailleurs.

En effet, le présent n’est pas toujours garant de l’avenir. Du moins sommes-nous en général fort impuissants à discerner dans le présent les vraies tendances qui détermineront l’avenir, car elles sont rarement apparentes. Même pour prévoir ce qui se passera le lendemain, notre cécité naturelle nous trompe là où nous plaçons nos certitudes les plus dénuées de doutes. Chacun peut le vérifier aisément pour lui-même. Alors pour plus tard que le lendemain…

Qui aurait dit en 1988, à un moment où l’URSS était encore bien présente sur la planète, que l’indépendance de l’Ukraine serait proclamée le 24 août 1991 ? Qui, en 1936, lorsque l’Union Nationale dirigée par Duplessis prit le pouvoir à Québec où il pratiqua une politique rétrograde, aurait pu penser que Lesage remplacerait Duplessis en 1960 et réussirait à lancer « La révolution tranquille », provoquant un formidable développement du pays et de la population, l’amenant ainsi à une quasi-égalité avec les provinces anglophones, tout en réussissant progressivement à s’approprier les principaux pouvoirs d’un État libre ?

Je pourrais continuer ainsi et écrire un épais recueil énumérant tous les renversements de situations de l’histoire, et ceci en tous pays et à toutes les époques. Ma conclusion est que tous ceux qui croient pouvoir prévoir l’avenir à partir du présent se trompent nécessairement.

Dans le cas précis du Québec, par exemple, on ne peut ignorer les fissures sous-jacentes à la partie anglaise de la fédération. Qui peut assurer que la Colombie britannique et l’Alberta accepteront de rester dans la fédération lorsque leur puissance économique aura dépassé celle de l’Ontario ? Et comment ne pas tenir compte des nombreuses sécessions récentes : la Tchécoslovaquie, la Malaisie, le Pakistan etc.

Plus loin encore, qui pourrait affirmer que l’unité des États-Unis se tirera indemne de sa rétrogradation historique devant la Chine, dans quelques années ? Eux aussi présentent des fissures sous jacentes considérables et ne parviennent pas à les colmater. Actuellement, Thomas Naylor milite pour l’indépendance du Vermont, après avoir publié le « Manifeste des Montagnes vertes » en 2003. Il revendique maintenant 8 % de la population du Vermont derrière son initiative. Il y a quelques semaines, ses représentants sont allés rencontrer ceux de la ligue du sud à Chattanooga dans le Tennessee, pour étudier la manière dont ils pourraient se séparer ensemble des États-Unis.

Dans le reste du monde, faut-il rappeler que les indépendantistes sont majoritaires depuis peu au parlement de l’Écosse, qu’en Belgique Flamands et Wallons sont sur le point de se séparer, que la Catalogne n’est plus retenue à l’Espagne que par des liens politiques de plus en plus ténus, que le Pays Basque espagnol poursuit depuis trente ans l’application de pressions importantes sur le pouvoir central, et que ce mouvement n’a pu jusqu’ici être complètement séparé du peuple basque.

Si l’on regarde un peu plus en arrière dans l’histoire, on peut remarquer que l’empire romain, après avoir parcouru un cycle de concentration politique considérable sur trois continents, a littéralement éclaté entre le IVème et le Vème siècle, en un nombre considérable de petites principautés, la plupart du temps sur des bases ethniques ou linguistiques.

Depuis, un nouveau cycle de reconcentration politique s’est progressivement enclenché à travers guerres et conquêtes, du haut Moyen Âge jusqu’au début du XXéme siècle. On peut considérer qu’il a culminé avec la formation de l’U.R.S.S. aussitôt la guerre de 1914, et ses quasi-annexions de l’est européen en 1945.

Après cela, retour au modèle de la chute de Rome, mais pour Moscou cette fois, en 1989. Libération des pays de l’est européen, des pays situés entre l’Oural et la Chine, Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan, Tadjikistan et Turkménistan, des anciennes populations caucasiennes, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan. Puis après cela, explosion de la Yougoslavie dans ses composantes historiques, Slovénie, Bosnie Herzégovine, Croatie, Serbie-Monténégro également dissociés aujourd’hui, Macédoine.

Mais avant même l’explosion de l’U.R.S.S., ce mouvement de désintégration avait commencé ça et là, après la guerre de 1939-1945, sans que l’on comprenne qu’il s’agissait du début d’un cycle de déconcentration politique et démographique. Rappelons donc la séparation de Singapour de la Malaisie, du Pakistan oriental [aujourd’hui Bangladesh] du Pakistan, sans parler de tous les États africains qui se sont formés après la dissolution de l’empire colonial français, et partout dans le monde après celle de l’empire colonial anglais.

Aujourd’hui même se préparent d’autres scissions, chez les Kurdes du Moyen-Orient, les Arabes sunnites et chiites en Irak, les Kabyles en Algérie, autant de fruits murs pour des indépendances prochaines.

Certes, les nations européennes semblent s’être groupées en une organisation unique. Mais son unité politique tarde à se concétiser. Seule la maintient pour le moment en place la rivalité souterraine que l’Europe entretient avec les États-Unis, mais d’importantes divergences culturelles couvent, avec la Pologne, la Grande-Bretagne, etc. Elle pourrait bien sauter à son tour lorsque la Chine aura terminé son asphyxie du colosse américain, dont le déclin est en route. Pourtant peu de personnes sont disposées à l’admettre. Surtout pas aux États-Unis, les moins bien placés pour le comprendre.

Tous ces mouvements géopolitiques dessinent un orbe continu de déconcentration du pouvoir politique autour de la planète. Il est difficile de le nier, et il est probable qu’à son terme, un nouveau cycle de reconcentration interviendra à nouveau, peut-être bien sous la férule doucereuse de la Chine. Mais ce sera seulement pour après-demain.

***

Il est cependant vrai que beaucoup de Québécois pensent qu’il leur sera possible de parvenir à l’indépendance par leurs propres moyens. En effet personne ne semble avoir pensé que ce pourrait être des évènements extérieurs, indépendants de leur volonté et de leur initiative, qui leur ouvriraient la porte du large toute grande. Aujourd’hui, nous ne sommes pas capables de seulement imaginer ce que pourraient être de tels événements. Alors taisons-nous et laissons l’histoire se dérouler à son aise. Elle est en marche et aucun homme jusqu’ici, aucun monarque, dictateur ou prophète n’a réussi à la faire dévier de ses tendances souterraines.

Pour ma part, je pense que l’indépendance du Québec est inscrite dans la tendance historique de ce pays, comme elle l’était pour tous les peuples qui y sont parvenus au cours de chaque cycle de déconcentration politique de l’histoire humaine.

La mondialisation politique n’aura pas lieu.


       André SERRA
   Les Éditions de l'As
        514.842.3900

Ce texte respecte la nouvelle orthographe



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