Le Québec réel, tel que défini par ses mythes fondateurs, par Pierre Sormany
Hervé Fischer
Date: mercredi 31 octobre 2007 10:16
Le Québec réel, tel que défini par ses mythes fondateurs
Par Pierre Sormany
Je me permettrai d’abord une métaphore que j’emprunterai à mon domaine de formation, la physique. Dans la vision cosmologique d’Einstein, un corps seul ne peut être défini. Il n’a pas de dimension puisqu’il n’y a aucun espace extérieur « dans lequel » ce corps puisse s’insérer. Il n’a pas de durée puisque le temps est défini par les interactions entre au moins deux entités, dont les rapports de causes à effet marquent un déroulement chronologique. Il n’a pas de propriétés, puisque celles-ci surgissent de l’interaction entre chaque « objet physique » et le champ dans lequel il s’insère, lequel définit les propriétés de l’espace… Et qui dit espace dit nécessairement plus d’un corps.
C’est le deuxième corps, le deuxième objet qui crée l’espace et le temps. Désormais, deux êtres peuvent interagir. Le délai minimal de leurs interactions détermine la distance qui les sépare, selon le temps que met la lumière à franchir cette distance. Le temps et l’espace sont donc des effets de la présence de plusieurs « objets ». C’est la matière qui, en se dispersant lors du « big bang », a fait apparaître le temps, l’espace, et les multiples propriétés des champs qui emplissent désormais cet espace (les physiciens parlent de champs « scalaires » pour définir ces caractéristiques du vide dans lesquelles se déplacent désormais les phénomènes physiques). Il est désormais possible de mesurer les propriétés de chaque objet physique, parce que ces objets se meuvent « dans » un espace défini par l’ensemble des autres. En relativité générale, c’est l’ensemble de l’univers qui définit la géométrie propre de chaque lieu, et les propriétés des corps qui s’y trouvent. Fin de la métaphore.
Il en va de même avec les cultures et les identités. Si je suis seul au monde, non seulement je n’ai pas de culture faute d’interlocuteur avec qui partager mes idées, mon savoir et mes visions du monde, mais je n’ai pas d’identité. Je suis « ça ». Ma définition s’arrête là. C’est l’autre qui me force à exprimer ce que je suis, et définit la limite du « moi ».
De même avec les groupes : c’est la présence des autres, du « eux », qui force à définir le « nous ».
Voilà pourquoi, pour définir l’identité québécoise, il me faut d’abord regarder les autres. Découvrir ce que nous avons en commun, mais surtout ce qui nous distingue. Ce que je ne suis pas définit en bonne partie ce que je suis. Comme dans l’univers d’Einstein, c’est l’observation de nos rapports avec les autres, nos échanges, nos collisions de valeurs qui délimiteront les limites du « nous », et notre projection identitaire sur l’écran de la planète.
Regard sur les mythes fondateurs de l’Amérique
Toutes les cultures en interaction avec nous contribuent à nous définir. Mais je ne partirai ici que de la plus importante, ce soleil géant autour duquel orbite la planète Québec : les États-Unis d’Amérique.
Les gens qui ont quitté l’Europe (les Îles britanniques, surtout) pour fonder les colonies américaines, partageaient certaines valeurs. C’étaient souvent des pauvres, victimes d’un ordre figé qui ne leur donnait, dans le Vieux continent, aucun espoir d’ascension sociale. Ils ont traversé l’Atlantique à la recherche d’une société sans classe, et sans gouvernement oppresseur. Un espace de liberté où chacun pourrait avoir accès a son petit lopin de terre (le mythe des grands espaces vierges d’Amérique), travailler honnêtement, fonder une famille, et accéder lentement à la richesse, au fil des générations. C’est le mythe disneyien typique, cette histoire maintes fois racontée au cinéma, de l’immigrant qui survit à la traversée et à la quarantaine de Staten Island, devient cireur de chaussures ou camelot dans les rues de Manhattan, trouve un petit boulot qu’il fait honnêtement, met de côté assez d’argent pour lancer une petite entreprise ou s’installer sur une terre, s’enrichit, envoie ses enfants à l’université… et espère que son petit fils, à l’image des Kennedy, deviendra un jour président des États-Unis. Peu importe que le scénario ne se réalise presque jamais; il est omniprésent dans l’imaginaire de tous les Américains. Et de tous les immigrants qui y viennent encore aujourd’hui.
Derrière ce mythe fondateur, une certaine vision de la liberté, conçue comme une défense absolue contre toute forme d’oppression. Tellement absolue, cette défense, que la constitution américaine donne même le droit aux individus de s’armer pour résister à l’oppression de leur propre gouvernement ! Le droit au port d’armes est encore un droit sacré en Amérique.
Ce mythe s’appuie aussi sur la conviction qu’avec le travail, chacun peut accéder à la richesse, qui en devient la juste récompense. Cette valorisation du travail et de l’opulence qui en découle était aussi une valeur des églises protestantes d’où venaient la majorité des premiers immigrants. C’est parce qu’ils avaient cette foi dans l’effort récompensé qu’ils ont fait le pari de tout laisser derrière eux et de venir dans les colonies américaines. Et c’est parce que les colons étaient d’ascendance protestante, une religion fondée sur l’autonomie des communautés de fidèles et le droit à la dissidence, qu’ils se sont données une société qui valorise tellement l’action communautaire… et si peu le pouvoir des gouvernements (au point où même les sheriffs et les juges sont élus !)
J’apporte ici une précision. Il n’est pas nécessaire que le rêve américain soit fondé sur le réel. Les grandes fortunes se transmettent par héritage, et l’argent a créé en Amérique des classes sociales souvent aussi étanches que la noblesse héréditaire d’Europe. Le gouvernement fédéral détient aujourd’hui un pouvoir énorme. Les prisons oppriment. Et bon nombre d’Américains venus du Sud ou d’Asie n’ont pas dans leur héritage les valeurs protestantes. Mais le mythe fondateur a sculpté l’imaginaire collectif. Il colore les discours des élus. Il se transmet à l’école.
Au fil des siècles, l’identité américaine s’est certes enrichie. D’abord, la modernité. Parce que les Américains avaient tourné le dos à une société engoncée dans ses traditions, et parce qu’en Amérique, tout devait être bâti à neuf, la société américaine s’est toujours perçue comme celle qui inventait l’avenir. On y valorise le patrimoine beaucoup moins que dans les sociétés d’Europe. Voilà entre autres pourquoi, à l’après guerre, les jeunes Américains ont si facilement quitté leurs quartiers d’appartenance pour se disperser dans les banlieues résidentielles ou migrer vers l’Ouest. Pendant plusieurs décennies, la modernité est devenue une valeur en soi.
Puis, il y a la puissance militaire. La victoire, contre le Mexique d’abord, puis en Europe et en Asie avec la seconde grande guerre, a donné aux Américains la conviction qu’ils ont désormais la capacité et le devoir d’assurer la défense du monde libre. L’Amérique est impérialiste. Mais l’Américain moyen l’ignore : il se voit plutôt comme un soldat de la liberté. « Freedom Fighter », dira George Bush.
Et on pourrait ajouter d’autres éléments à ce regard symbolique que l’Amérique porte sur elle-même.
Les mythes fondateurs du Canada
Si les Américains étaient protestants, les premiers Canadiens étaient catholiques. Dans cette tradition religieuse, le magister ne repose pas sur la communauté des fidèles, mais sur la hiérarchie de l’Église. Jamais les colons qui sont venus s’établir dans la Nouvelle-France n’ont fondé leur avenir sur le rejet de l’autorité. Les « Canadiens » (comme on désignait autrefois, avant la confédération, les francophones nés en terra canadienne) ne furent-ils pas ardents défenseur du système seigneurial, longtemps après que le féodalisme se soit effondré presque partout en Europe ? Leur vie communautaire s’organisait alors autour du moulin banal, de la maison seigneuriale et du parvis de l’Église, dans un ensemble marqué par une très forte solidarité, là où les Américains étaient beaucoup plus individualistes.
Puis il y a eu l’arrivée des Anglais. Dans les Cantons de l’Est, un peu, et dans les vastes terres entre Montréal et les Grands Lacs, qui formeront bientôt le « haut Canada ». Mais ces Anglais étaient surtout des Loyalistes, fidèles à la couronne britannique, respectueux de l’autorité, eux aussi. Des anglicans, avec une religion hiérarchique également. Les mêmes valeurs, en somme.
Soumis à l’autorité, respectueux des traditions, les catholiques valorisent aussi beaucoup moins le travail et la richesse qui en découle. Ils s’en méfient même un peu, puisqu’elle est porteuse de valeurs matérialistes. Et le matérialisme n’est-il pas la route vers l’enfer? Certes, il faut bien vivre. Mais la richesse doit être partagée. Et ce partage, qu’il soit confié à l’Église d’abord, ou à l’État pas la suite, fait partie des valeurs héritées de cette société originelle. Un humoriste a dit que le Canadien, c’est un Américain avec une carte d’assurance-maladie. La caricature a du vrai !
Car nous sommes aussi des Américains. Comme les Américains, nous avons aussi dû fonder notre société sur un pays sans histoire, sans tradition millénaire. Nous sommes aussi résolument modernes. Et nous partageons avec les Américains le mythe des grands espaces à conquérir : les grandes explorations du Mississipi et des Rocheuses, la conquête de l’Ouest, le peuplement des « pays d’en haut »… Mais nous n’avons pas de passé conquérant sur lequel fonder une vision héroïque de nous-mêmes. Nous nous sommes donnés des héros fantasques, comme Dollard des Ormeaux, parti avec quelques compagnons arrêter les Iroquois; ou le mythe du coureur des bois, anarchiste à ses heures, insoumis. C’est Jack Kérouak sur les routes américaines, Alexis Labranche qui ose défier Séraphin, l’homme fort Louis Cyr, ou Ti-Jean, le super-héros des films de l’ONF des années 50.
Mais déjà je réalise que mes exemples viennent surtout de l’histoire des francophones. Normal : ce sont eux qui ont « fondé » ce pays. Après la conquête, les Anglos-canadiens ont, à bien des égards, phagocyté les valeurs identitaires des « Canadiens »… jusqu’à s’approprier leur appellation. Leur histoire inclut le régime français, quand la nôtre s’arrête presque avec la conquête. Dès lors, le « Canadian » est d’abord apparu comme le résultat d’un métissage : un Américain trempé dans le bain identitaire du « Canadien ». Il s’est forgé plus tard sa propre identité, intégrant certains héritages plus spécifiquement britanniques (la valorisation des droits individuels, par exemple) et certaines valeurs plus récentes d’ouverture sur le monde, de tolérance, de multiculturalisme… J’aurais pu, dans un autre contexte, mieux développer ces volets plus récents de l’identité canadienne. Ce n’est pas l’objet du présent texte.
Le Canadien francophone
Revenons alors à ce qui définit en propre les Francophones d’ici. On découvre d’abord l’envers des valeurs catholiques originelles, comme un négatif de la photo de famille : nous sommes à la fois une nation soumise… et une nation d’ « irréductibles Gaulois ». Il faut dire que le seul fait d’avoir réussi à maintenir notre langue et notre culture, malgré deux siècles d’isolement dans des contrées anglophones, affermit cette vision résistante de nous-mêmes.
Face aux Américains conquérants, nous sommes donc des résistants. Et des mous parfois, des « perdants ». Ce n’est pas un hasard si notre littérature, notre cinéma et nos téléséries sont peuplés de « loosers ». Dans les années 1960, Pierre Vallières a choisi l’image du « nègre blanc » pour parler de ce que nous étions, des opprimés disait-il. Des conquis, en tout cas, forcés à se mouvoir désormais dans un espace politique que nous ne contrôlons pas. L’indépendance aurait-elle pu changer les choses, modifier notre vision de nous-mêmes ? Le seul fait de « fonder » un pays aurait au moins justifié l’émergence d’un nouveau « mythe fondateur ». Mais nous avons dit non, par deux fois.
Si nous avons quand même, comme les Américains, notre côté missionnaire, cela ne passe pas par les armes, mais par l’entraide, l’éducation, les bonnes œuvres religieuses. Nous sommes résolument pacifistes. Mais attention ! Encore là, je me fou de la réalité. Sommes-nous pacifistes dans nos actes ? Peu importe. Je parle des mythes. Et dans notre imaginaire, nous nous voyons comme des gens aimables, des doux, des « humanitaires ». Même nos révolutions, nous les faisons « tranquilles »! Voilà pourquoi il nous est si difficile d’accepter notre mission actuelle en Afghanistan.
Mais si le pacifisme « canadian » peut expliquer qu’il valorise à ce point l’ouverture à l’autre et la tolérance, le côté résistant des Québécois, notre besoin de nous défendre en misant sur un tissu social tissé très serré (et peut-être aussi notre propre image de victime), nous a conduit à plus de méfiance. Nous sommes gentils, aimables… mais n’entre pas qui veut dans notre espace social. Nous pouvons être xénophobes même, parfois.
Modernes, amateurs de grands espaces et de liberté, pacifistes et aimables, solidaires et respectueux de l’autorité, mais résistants, un peu « frileux » sur notre identité et nés pour un petit pain… Cala résume un peu l’héritage mythique de notre histoire. Mais ce n’est qu’une partie de notre vision de nous-mêmes. Depuis les années 1960, depuis la révolution tranquille, nous nous sommes affranchis de bon nombre de nos entraves ancestrales, à commencer par notre docilité envers la religion. Les valeurs identitaires, celles du subconscient, ne changent pas pour autant. Mais l’espace de créativité que cet éclatement a fait émerger nous amène désormais à nous percevoir comme de nouveaux leaders culturels. C’est le mythe (très « bébé boomers ») de l’ère du Verseau, le « début d’un temps nouveau » que chantait Renée Claude. Nous nous percevons comme des innovateurs dans le domaine de la danse, du théâtre, de la chanson (Céline), du spectacle (le Cirque du Soleil), voire de l’innovation industrielle (Bombardier, Softimage). Encore là, il m’importe peu que cette vision soit fondée; elle fait quand même partie, je crois, du mythe québécois moderne. Mais c’est moins un mythe fondateur qu’un mythe prospectif. Il ne nous définit pas par nos racines, mais par notre devenir. Il exprime l’image qu’on veut projeter face aux autres.
Voilà donc les divers jalons de ce qui définit désormais notre identité. S’agit-il du Québec réel ou du Québec imaginaire ? Je ne saurais distinguer ici ces deux questions, puisque les fondements d’une société définissent à la fois ce qu’elle est et comment elle se projette. Ajoutons aussi qu’une identité culturelle est toujours en évolution. Elle repose sur un héritage, sur des valeurs et des mythes, mais elle se développe selon les modes de création et d’expression que choisissent les citoyens. C’est toujours un « work in progress ».
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