Le bouclier de Kébec, par Nicole Poirier, 18/10

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Hervé Fischer

Date: jeudi 18 octobre 2007 12:46



Bonjour monsieur Fisher,
Je dois vous avouer que j'ai pris un plaisir fou à écrire ce texte sur le Québec réel et le Québec imaginaire. Présentement je suis plongée dans la lecture des oeuvres grecques et latines. Ces dernières m'ont inspirée dans l'écriture de ce texte que je vous fais parvenir.
Nicole Poirier
Québec
 

Le bouclier de Kébec

 

Comme le bouclier d’Énée de Virgile, comme celui d’Achille d’Homère et comme celui d’Hannibal de Silius Italicus, j’ai imaginé un bouclier québécois ciselé par Vulcain relatant certains faits historiques du Québec, certains plus récents et d’autres à la fois fabuleux et chimérique.

 

Voyant son pays s’embraser dans un débat qui exacerbe les passions, Kébec, la déesse du fleuve qui se rétrécit, demande à la muse de l’épopée, Calliope, de conseiller Vulcain Vaillancourt dans la fabrication d’un bouclier afin d’éclairer son peuple dans sa lutte pour son affirmation.

Vulcain, n’y voyant que du feu, se met donc à l’ouvrage. Il façonne d’abord un bouclier grand, robuste, bien ouvré dans tous les sens. Puis, il écoute Callliope, surnommée aussi la muse à la belle voix. L’éloquence de ses mots l’inspire. Il se met à marteler son bouclier.

Au bas de celui-ci, il sculpte un voilier naviguant sur un fleuve majestueux et cinglant vers un cap qui surplombe le fleuve. Ce cap, d’allure olympienne, il le cercle de diamants. Il dessine un paysan, Hébertus, poussant une charrue conduite par un bœuf. Il dessine des prés fleuris et une forêt diversifiée. Le long fleuve va s’élargissant. De chaque côté, des maisons s’élèvent à l’abri d’un clocher. Et entre les clochers, des tipis pointent à l’horizon. Au nord du fleuve, des igloos gonflent la neige.

Un peu plus haut, il grave un champ de batailles. Des soldats rouges sous l’égide d’un loup s’efforcent d’abattre les remparts de la bergerie gardée par les fils azuréens du chef du Cap calme, surpris et désemparé devant cet assaut.

Au centre, il trace deux villes : l’une petite et vivante, l’autre grande et tentaculaire. Au-dessus de la première, il esquisse la Divinité funeste du trépas, tentacule de la grande cité. Une grande noirceur recouvre la cité vivante. Une querelle s’amorce entre les habitants des deux villes. Les uns affirment avoir tout donné, avoir protégé par leur force la petite ville. Les autres nient toute requête d’aide et l’on prie la puissante de se retirer de leur terre. Un aède divin, Vigno, chante la gloire de la cité indépendante et guide les citoyens vers la fête. La Divinité n’abandonne pas la tâche. Elle enflamme son ardeur. Un groupe de citoyens souhaite la chasser; un autre, invoquant la puissance de la cité voisine, s’abrite sous elle, croyant qu’eux aussi deviendront plus forts sous sa protection. Vulcain silhouette l’elfe Lévescus haranguant une foule bigarrée. La langue doit être sauvée; la culture, défendue et répandue; les richesses sauvegardées et exploitées par les citoyens eux-mêmes; les esprits religieux relégués à la vie privée; les étrangers accueillis et intégrés. Derrière cette foule, un trublion incite les hommes et les femmes à prendre les armes contre l’elfe. Des tentacules poussent sur leur corps et s’immiscent dans la petite ville qui résiste à cette invasion. Vulcain burine des musées, des théâtres, grave les contours des livres tous voués à l’hégémonie de la race kébécoise. Le forgeron, pour montrer la force que ce peuple a acquise, grave trois personnages. Le premier a la tête baissée; l’on discerne peu ses traits. Le deuxième, la tête légèrement levée, lance un regard observateur. Le troisième a le port altier. Il porte sur ses épaules la fierté de son peuple.

En haut du bouclier, Vulcain exprime à l’aide de traits le futur de cette petite ville. Tel le troisième homme, c’est une ville dont les citoyens sont audacieux dans leurs projets, nobles dans leurs principes et exemplaires dans les valeurs qu’ils estiment importantes. Ces valeurs seront symbolisées par des muses – Dignité, Fierté, Équité, Partage, Justice, Bien commun, Gaïa la pure - qui inspireront les citoyens dans leur choix qu’ils auront à arrêter et dans les décisions qu’ils devront prendre. Les Harpies, les Furies, les Homophobies, les Xénophobies, les Antipathies, la Goujaterie, la Jobarderie, l’Hérésie, la Filouterie, la Crapulerie, la Gabegie, la Misogynie seront circonscrites dans leur action. Elles n’auront pas droit de cité. Les chantres de la race, les romanciers, les dramaturges, les essayistes, les intellectuels, les analystes, les poètes, les chansonniers, les interprètes, les cinéastes, les documentaristes, les journalistes, les paysans de toute origine glorifieront ce pays nouveau. Ils seront les gardiens des richesses passées et présentes. Ils entrouvriront les portes intérieures de chacun des citoyens et ouvriront toutes grandes celles de la cité.

Calliope se tait. L’illustre forgeron examine son bouclier. Toute l’éloquence de la muse à la belle voix a été illustrée. La muse se saisit du bouclier, saute de l’Olympe et court chez la déesse Kébec. Navigant sur son grand Vaisseau taillé dans l’or massif, dont les mâts touchaient l’azur, la déesse du fleuve qui se rétrécit présente de sa proue, le bouclier de Vulcain à tous les Québécois. À ses côtés, un autre aède clame haut et fort :

Je suis sur la place publique avec les miens / la poésie n’a pas à rougir de moi/ j’ai su qu’une espérance soulevait ce monde jusqu' ici.[1]

 



[1] Gaston Miron, « Sur la place publique ». L’Homme rapaillé, Éditions de l’Hexagone, Montréal, 1994.




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