Développement durable - Des efforts collectifs s'imposent
«Nous connaissons des problèmes de démocratie, car les citoyens ne sont pas impliqués»
Les villes seraient les premiers acteurs dans la mise en place de mesures favorables à un environnement sain. Ont-elles, pour ce faire, l'appui de leurs citoyennes et citoyens?
«Après étude, nous avons convenu que, dans le monde de la récupération, les sacs en plastique étaient les meilleurs contenants si l'on parle de développement durable.» C'est par une telle boutade confiée en aparté que réagit Robert Perreault, directeur du Conseil régional de l'environnement de Montréal.
Il faut dire que les villes de grande taille semblent toutes se vouloir «vertes». Avec les conséquences que l'on sait. Ainsi, à Lyon comme à Montréal, un débat public porte sur le tracé — et pour d'autres sur la nécessité — d'un nouveau boulevard périphérique: ici la «25» locale a l'appui des autorités politiques alors que les écologistes lyonnais déplorent que son tracé mette à mal les zones vertes qui ceinturent la capitale rhônalpine.
Les contradictions internes de nos sociétés contemporaines n'aident en rien tout discours dont l'objet est le développement. On le veut durable, capable donc d'assurer l'équilibre entre les grands systèmes, le naturel et l'humain, tout en souhaitant qu'il y ait aussi développement. Dans un Québec où les élections se succèdent en rafale ces jours-ci, on n'a qu'à entendre les propos des candidats pour comprendre les défis qui les attendent: tous parlent de santé (et un environnement sain contribue à la maintenir) et tous promettent la création — ou à tout le moins le maintien — des emplois. Entre ces deux pôles qui souvent s'opposent, il y a place pour l'éducation, activité de nature favorable à la réalisation des deux premiers grands objectifs. Pour nos voisins étasuniens, on sait que la santé doit avant tout être économique: les tergiversations lors de la Conférence de Montréal sur les changements climatiques ont démontré que la priorité était accordée à une seule performance, celle qui se mesure en Bourse, le fameux PIB, ce produit intérieur brut qui devrait sans cesse être croissant, de préférence de façon exponentielle.
Bonheur collectif
Pourquoi alors ne pas mesurer le progrès à l'aune du «bonheur intérieur produit»? Claude Béland est un acteur de longue date du Québec social et économique. Maintenant rattaché à la Chaire en responsabilité sociale et développement durable de l'UQAM, il est pessimiste devant la situation actuelle. Pour sûr que l'économie progresse, que les bilans des sociétés sont — en Occident du moins — positifs, mais qu'en est-il de l'enrichissement de tous?
Sur la mondialisation en cours: «Tout le monde souhaite la croissance économique, mais on ne peut pas la partager.» Sur la difficulté politique de transformer la situation: «L'écart est grand entre les élus et les citoyens.» Le «eux» et le «nous» sont ainsi devenus des pronoms d'usage, ce qui ne rend pas la tâche facile pour les politiques, dont le programme est souvent de bon ton: à Lyon, les élus de la ville s'entendaient ainsi fort bien avec leurs homologues montréalais, ces derniers s'exprimant par la voix de Richard Deschamps, édile de LaSalle qui avait remplacé au pied levé Alan DeSousa, le responsable au comité exécutif de la Charte montréalaise du développement durable.
Une charte n'a toutefois de sens que si les citoyens la font leur. Un fait illustre d'ailleurs la difficulté d'implantation des mesures de nature environnementale. À la Communauté urbaine de Lyon, un des objectifs visés à moyen terme est de ramener à moins de 20 % le «taux de refus» quand il est question de collecte sélective.
Et Claude Béland de soutenir que la mobilisation citoyenne s'impose et que la solution se trouve, pour les responsables politiques, dans la mise en forme d'une «démarche apprenante».
Actions
Dans le cadre d'un colloque portant sur «Le développement durable: les enjeux pour les villes et les territoires», la naïveté n'avait point place: il faut voir comment se comporte la foule et comment elle fait souvent fi des mesures de propreté ou a peu à coeur d'afficher par ses achats et ses besoins son souci d'un environnement de qualité.
En politique, il ne suffirait donc plus de légiférer: «Nous connaissons des problèmes de démocratie, dira ainsi Claude Béland, car les citoyens ne sont pas impliqués.» Et c'est pour cela que cette «démarche apprenante» s'impose. Ainsi, pour une situation locale, «on doit démocratiser le Québec une ville à la fois» car, pour cet ancien dirigeant du réseau Desjardins, il ne fait nul doute que le meilleur gouvernement est celui de proximité (il faut ici se souvenir qu'un des objectifs premiers des célèbres «caisses» québécoises n'est pas d'abord l'épargne, mais l'initiation des membres à la responsabilité économique).
Robert Perreault trouve le discours d'un Béland inutilement pessimiste: n'ont-ils point été des dizaines de milliers à descendre dans la rue au début de décembre pour demander aux politiciens d'avoir à coeur la santé planétaire? Et il faut aussi comprendre que, surtout chez les jeunes générations, on demande «moins de pouvoirs» et surtout «plus d'actions».
En fait, parlerions-nous de vie publique locale qu'on en serait à se demander si le modèle à suivre n'est pas suisse.
Solution
Jean-Bernard Racine est directeur de l'Institut de géographie à l'Université de Lausanne. Ce professeur, qui a séjourné sept ans au Québec, décrit sa ville comme une «capitale de villages». Ainsi, ses 120 000 habitants, auxquels s'ajoute en couronne un nombre égal de commettants, sont consultés pour toute mesure et amplement informés sur la mise en place d'une politique de «croissance intelligente».
Toute décision n'est prise qu'après un train d'actions diverses (information, consultations, réunions, propositions de la base, études de faisabilité, recommandations, dépôt et adoption en conseil): en pratique, il faut cinq ans avant que le tracé d'une ligne de métro prenne forme. Et si la route retenue ne plaît pas, il ne faut pas oublier qu'un simple document portant 12 000 signatures suffit pour qu'un référendum ait lieu sur la question, pouvant ainsi imposer d'avoir à recommencer tout le processus.
Ainsi, cette ville compte une dizaine de «quartiers 21» (du côté est de l'Atlantique, ce «21» est devenu un maître-symbole: il désigne le siècle actuel et recouvre toute mesure permettant de prévoir une harmonisation entre les besoins humains et les cycles de la nature — écologiquement active, quoi!). Si les citoyens veulent prendre les devants, ils s'inscrivent dans un atelier d'innovation. Et ce n'est pas sans conséquences: la participation minimale exige une présence à trois réunions sur un sujet donné. Jusqu'ici, 10 % de la population soutient par ses gestes une telle mesure.
À Montréal, là où le développement durable est une nouveauté en politique municipale, les débuts sont timides. Ils se limitent d'abord aux équipements: on met en place une flotte automobile «verte». Les mesures prises touchent d'abord les employés de la Ville: il leur est ainsi demandé de participer à des ateliers de formation préconisant par exemple d'éteindre le moteur quand un véhicule est à l'arrêt.
Donc, pour savoir comment fonctionne cette «démarche apprenante» et constater si la métropole québécoise est sur la voie d'un développement durable, il suffira donc cet hiver de regarder par la fenêtre pour constater, au moment de la «pause syndicale», s'il y a ou non de la fumée qui s'échappe à l'arrière des déneigeuses et autre machinerie de déblaiement...
Le Devoir
«Après étude, nous avons convenu que, dans le monde de la récupération, les sacs en plastique étaient les meilleurs contenants si l'on parle de développement durable.» C'est par une telle boutade confiée en aparté que réagit Robert Perreault, directeur du Conseil régional de l'environnement de Montréal.
Il faut dire que les villes de grande taille semblent toutes se vouloir «vertes». Avec les conséquences que l'on sait. Ainsi, à Lyon comme à Montréal, un débat public porte sur le tracé — et pour d'autres sur la nécessité — d'un nouveau boulevard périphérique: ici la «25» locale a l'appui des autorités politiques alors que les écologistes lyonnais déplorent que son tracé mette à mal les zones vertes qui ceinturent la capitale rhônalpine.
Les contradictions internes de nos sociétés contemporaines n'aident en rien tout discours dont l'objet est le développement. On le veut durable, capable donc d'assurer l'équilibre entre les grands systèmes, le naturel et l'humain, tout en souhaitant qu'il y ait aussi développement. Dans un Québec où les élections se succèdent en rafale ces jours-ci, on n'a qu'à entendre les propos des candidats pour comprendre les défis qui les attendent: tous parlent de santé (et un environnement sain contribue à la maintenir) et tous promettent la création — ou à tout le moins le maintien — des emplois. Entre ces deux pôles qui souvent s'opposent, il y a place pour l'éducation, activité de nature favorable à la réalisation des deux premiers grands objectifs. Pour nos voisins étasuniens, on sait que la santé doit avant tout être économique: les tergiversations lors de la Conférence de Montréal sur les changements climatiques ont démontré que la priorité était accordée à une seule performance, celle qui se mesure en Bourse, le fameux PIB, ce produit intérieur brut qui devrait sans cesse être croissant, de préférence de façon exponentielle.
Bonheur collectif
Pourquoi alors ne pas mesurer le progrès à l'aune du «bonheur intérieur produit»? Claude Béland est un acteur de longue date du Québec social et économique. Maintenant rattaché à la Chaire en responsabilité sociale et développement durable de l'UQAM, il est pessimiste devant la situation actuelle. Pour sûr que l'économie progresse, que les bilans des sociétés sont — en Occident du moins — positifs, mais qu'en est-il de l'enrichissement de tous?
Sur la mondialisation en cours: «Tout le monde souhaite la croissance économique, mais on ne peut pas la partager.» Sur la difficulté politique de transformer la situation: «L'écart est grand entre les élus et les citoyens.» Le «eux» et le «nous» sont ainsi devenus des pronoms d'usage, ce qui ne rend pas la tâche facile pour les politiques, dont le programme est souvent de bon ton: à Lyon, les élus de la ville s'entendaient ainsi fort bien avec leurs homologues montréalais, ces derniers s'exprimant par la voix de Richard Deschamps, édile de LaSalle qui avait remplacé au pied levé Alan DeSousa, le responsable au comité exécutif de la Charte montréalaise du développement durable.
Une charte n'a toutefois de sens que si les citoyens la font leur. Un fait illustre d'ailleurs la difficulté d'implantation des mesures de nature environnementale. À la Communauté urbaine de Lyon, un des objectifs visés à moyen terme est de ramener à moins de 20 % le «taux de refus» quand il est question de collecte sélective.
Et Claude Béland de soutenir que la mobilisation citoyenne s'impose et que la solution se trouve, pour les responsables politiques, dans la mise en forme d'une «démarche apprenante».
Actions
Dans le cadre d'un colloque portant sur «Le développement durable: les enjeux pour les villes et les territoires», la naïveté n'avait point place: il faut voir comment se comporte la foule et comment elle fait souvent fi des mesures de propreté ou a peu à coeur d'afficher par ses achats et ses besoins son souci d'un environnement de qualité.
En politique, il ne suffirait donc plus de légiférer: «Nous connaissons des problèmes de démocratie, dira ainsi Claude Béland, car les citoyens ne sont pas impliqués.» Et c'est pour cela que cette «démarche apprenante» s'impose. Ainsi, pour une situation locale, «on doit démocratiser le Québec une ville à la fois» car, pour cet ancien dirigeant du réseau Desjardins, il ne fait nul doute que le meilleur gouvernement est celui de proximité (il faut ici se souvenir qu'un des objectifs premiers des célèbres «caisses» québécoises n'est pas d'abord l'épargne, mais l'initiation des membres à la responsabilité économique).
Robert Perreault trouve le discours d'un Béland inutilement pessimiste: n'ont-ils point été des dizaines de milliers à descendre dans la rue au début de décembre pour demander aux politiciens d'avoir à coeur la santé planétaire? Et il faut aussi comprendre que, surtout chez les jeunes générations, on demande «moins de pouvoirs» et surtout «plus d'actions».
En fait, parlerions-nous de vie publique locale qu'on en serait à se demander si le modèle à suivre n'est pas suisse.
Solution
Jean-Bernard Racine est directeur de l'Institut de géographie à l'Université de Lausanne. Ce professeur, qui a séjourné sept ans au Québec, décrit sa ville comme une «capitale de villages». Ainsi, ses 120 000 habitants, auxquels s'ajoute en couronne un nombre égal de commettants, sont consultés pour toute mesure et amplement informés sur la mise en place d'une politique de «croissance intelligente».
Toute décision n'est prise qu'après un train d'actions diverses (information, consultations, réunions, propositions de la base, études de faisabilité, recommandations, dépôt et adoption en conseil): en pratique, il faut cinq ans avant que le tracé d'une ligne de métro prenne forme. Et si la route retenue ne plaît pas, il ne faut pas oublier qu'un simple document portant 12 000 signatures suffit pour qu'un référendum ait lieu sur la question, pouvant ainsi imposer d'avoir à recommencer tout le processus.
Ainsi, cette ville compte une dizaine de «quartiers 21» (du côté est de l'Atlantique, ce «21» est devenu un maître-symbole: il désigne le siècle actuel et recouvre toute mesure permettant de prévoir une harmonisation entre les besoins humains et les cycles de la nature — écologiquement active, quoi!). Si les citoyens veulent prendre les devants, ils s'inscrivent dans un atelier d'innovation. Et ce n'est pas sans conséquences: la participation minimale exige une présence à trois réunions sur un sujet donné. Jusqu'ici, 10 % de la population soutient par ses gestes une telle mesure.
À Montréal, là où le développement durable est une nouveauté en politique municipale, les débuts sont timides. Ils se limitent d'abord aux équipements: on met en place une flotte automobile «verte». Les mesures prises touchent d'abord les employés de la Ville: il leur est ainsi demandé de participer à des ateliers de formation préconisant par exemple d'éteindre le moteur quand un véhicule est à l'arrêt.
Donc, pour savoir comment fonctionne cette «démarche apprenante» et constater si la métropole québécoise est sur la voie d'un développement durable, il suffira donc cet hiver de regarder par la fenêtre pour constater, au moment de la «pause syndicale», s'il y a ou non de la fumée qui s'échappe à l'arrière des déneigeuses et autre machinerie de déblaiement...
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