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    C'est la vie! - La vieille femme et la mer

    À Cap-des-Rosiers, comme si c'était hier

    La petite école de rang abritait souvent le logement de l’institutrice. Une des photos du calendrier Aux limites de la mémoire, tirée du livre La Vie rurale — 1866-1953.
    Photo : La petite école de rang abritait souvent le logement de l’institutrice. Une des photos du calendrier Aux limites de la mémoire, tirée du livre La Vie rurale — 1866-1953.
    Un des derniers souvenirs qu'a évoqués mon Gaspésien de grand-père sur son lit de mort fut celui de son institutrice du rang Saint-Martin, à Cap-des-Rosiers. Trois familles de Blanchette, celle de mon arrière-grand-père Tancrède (12 enfants), celle de son frère Michel (17 enfants) et celle de son frère Ovide (13 enfants), suffisaient à remplir la petite école chauffée au bois qui accueillait tous les petits Blanchette, du cours préparatoire à la septième année.

    «La maîtresse s'appelait May, May Packwood», m'a confié mon grand-père Alban, dont j'ai minutieusement retranscrit chaque parole. «C'est moi qui m'occupais de son cheval, qui l'attelais et le dételais. J'ai toujours eu la façon avec les chevaux. Avec les femmes aussi. Même à sept ou huit ans. Je restais toujours après la classe pour aider la maîtresse. Parfois, elle se mettait un papier entre les lèvres et me demandait d'aller le chercher avec ma bouche. Nos lèvres finissaient par se toucher... Mes parents me demandaient pourquoi la maîtresse me gardait après la classe, mais comme je m'occupais du cheval... ça passait!»

    Lampe à l'huile

    May n'est plus mais, en cherchant sa trace, j'ai rencontré Yvonne Ferguson, Capienne depuis 93 ans et installée tout à côté du phare de Cap-des-Rosiers. Yvonne se souvient parfaitement de May, la fille d'Israël. «Tous les matins, j'allais porter le relevé des drapeaux des bateaux qui passaient sur le fleuve, à l'office de télégraphie, chez Mme Israël Packwood. Ah! chère de chère! Dans ce temps-là, c'était dans ce temps-là! On vivait dans la peur du péché. On regardait le p'tit doigt d'un garçon pis on pensait qu'on avait commis un péché mortel... »

    À cette époque, dans les années 20, le père d'Yvonne est le gardien du phare de Cap-des-Rosiers et ses frères lui servent d'assistants. On allume la grosse lampe du cyclope le soir et il faut remonter les 122 marches pour l'éteindre le matin. Yvonne, née en 1912, est mise au monde par sa grand-mère Laida Blanchette, également la sage-femme du village. La jeune fille quitte ses neuf frères et soeurs pour entrer à l'École normale à 16 ans, puis enseigne durant 33 années dans les écoles de rang et de village de la côte gaspésienne, y compris dans l'école des Blanchette du rang Saint-Martin.

    «Je faisais comme Émilie Bordeleau, dans Les Filles de Caleb, raconte Yvonne, sauf que je ne couchais pas dans l'école. On avait souvent 65 élèves dans la classe. C'était de même partout. Comment on faisait? Ben, fallait faire, chère! Les grands nous aidaient et faisaient lire les petits. J'enseignais le français, la géographie, l'histoire du Canada, la bienséance et la religion. Ôte-toi de d'là! On perdait une heure avec le catéchisme, les images de l'enfer, du démon avec la queue fourchue. Ça s'oublie pas!»

    Yvonne n'a pas oublié non plus l'année où elle a logé chez l'oncle Michel à titre d'institutrice de rang. «Quand j'enseignais à la Saint-Martin, en 1939, on me payait 10 $ par mois. J'ai eu Albéric, Louis, Yvon et jusqu'à Roland comme élèves! J'ai fini par marier Raynold Blanchette, le fils de M. Michel, le cousin de ton grand-père Alban. Je me suis mariée à 45 ans, j'ai pas eu le temps avant. Je n'ai jamais eu d'enfants mais j'en ai élevé plus d'une vingtaine: ceux de mes belles-soeurs, parce que mes frères étaient gardiens de phare à Anticosti, et ceux de la voisine, qui est passée au feu et qui est venue rester chez nous pendant sept ans avec ses trois enfants. En plus, Raynold et moi avons pris les trois enfants de Simone qui est morte après avoir mangé une clam pas fraîche! J'aimais les enfants. J'en avais jamais assez autour de moi.»

    Heureusement, le cheval est resté à jeun

    Yvonne sait bien qu'elle est de la vieille école, qu'elle ne sera plus jamais de ce temps qui file comme du lin sur le métier, un temps qui ne laisse plus de traces dans sa mémoire désormais. Le vieux temps, lui, s'est imprimé en profondeur: des noms, des visages, des dates, des détails insignifiants et des odeurs entêtantes. Yvonne a bien trop vécu pour ne pas s'apercevoir que tout a changé, Noël dans la foulée. «J'ai jeunessé en masse, à notre façon... C'était pas la même vie, la religion était tellement sévère. Avant, fallait toujours être vus, chaperonnés. Celles à qui il arrivait malheur prenaient la crèche à Montréal. Les garçons venaient voir leur blonde, assis côte à côte, mais jamais plus que ça. On dansait, il y avait des veillées pis des joueurs de violon et des sets carrés. Pis tout le monde chantait! On était heureux avec le bonheur qu'on avait. Faut dire qu'avec 10 ou 12 enfants dans chaque maison, c'était ben plus funny qu'aujourd'hui.»

    À l'entendre, on pourrait croire qu'Yvonne se berce à la lueur agonisante de la nostalgie. Mais pas du tout. Le monde poursuit sa course et elle constate simplement que les choses se tricotent différemment. Elle se sent comme une maille échappée du troupeau, un petit trou qui passe inaperçu dans notre mémoire collective.

    «Chez M. Michel, tout le monde débarquait dans le temps des Fêtes et dans le temps des sucres, même le curé. On commençait à cuisiner une semaine à l'avance et on faisait maigre et jeûne la veille de Noël. On ne mangeait qu'en rentrant de la messe de minuit, qui était toujours à minuit. On trouvait tout le temps de la place à table. Mais il n'y avait pas la cérémonie d'aujourd'hui... »

    Son premier baiser, elle ne m'en a pas parlé. Mais elle n'oubliera jamais, même 80 ans plus tard, sa première invitation à danser. Elle en rosit encore: «Mon premier set, je devais avoir 15 ou 16 ans, c'était avec Léo Méthot chez Mme Ovilia, qui avait perdu son premier mari de la grippe espagnole. Léo dansait comme un pied mais j'étais tellement contente. Aujourd'hui, on ne danse plus et on boit plus ben ben dans les veillées. Dans notre temps, les hommes conduisaient leur sleigh ben pompettes, avec leur capot de poil. Le cheval savait que son boss avait pris un p'tit verre. Il était plus nerveux pis il rentrait drette à l'écurie.»

    Droite comme le phare, lumineuse comme une lampe à l'huile, Yvonne habite toujours à côté de sa vieille sentinelle blanche qui lui tient compagnie hiver comme été. La lumière aveuglante balaie le large et lui permet d'entrevoir ses souvenirs, d'entendre le trot des grelots sur les attelages des chevaux.

    Yvonne a encore le coeur battant, surtout les yeux fermés. Tout à l'heure, un de ses anciens élèves l'invitera à danser. Et peut-être bien que le beau Roland à Michel lui volera un p'tit bec du jour de l'An. Mais ça, aux dernières nouvelles, même l'histoire le dit pas.

    cherejoblo@ledevoir.com

    ***

    Ceci n'est pas un blogue

    Lonesome cowboy

    Il y a des silences qui ne trompent pas. Des silences de qualité et des silences emmurés, des silences lourds et des silences aboutis. Je suis ressortie du film Brokeback Mountain enveloppée dans une chape de silence sourd. Ce film du réalisateur Ang Lee nous donne un cours d'histoire de l'Amérique profonde et de l'histoire des gais. Tout comme le film de Charles Binamé nous propose un cours d'histoire du Québec avec son Maurice Richard, héros de peu de mots.

    Dans un film comme dans l'autre, l'homme souffre en silence. Toute la subtilité du jeu d'un Roy Dupuis ou d'un Heath Ledger (un des deux cow-boys amoureux de Brokeback Mountain) ne se mesure pas en pages de textes ni en kilomètres d'adjectifs.

    Elle s'apprécie en regards, en soupirs, en gorge serrée, en mâchoire crispée, en embrassade virile et pudique, dans la saillie d'un muscle, dans la retenue, dans le verbe brut du langage corporel. D'où l'importance d'avoir des acteurs très physiques pour nous démêler cette pelote d'émotions sans ouvrir la bouche.

    On a beaucoup incité les hommes à parler ces dernières décennies, mais écouter leur silence, l'observer, en tâter toutes les subtilités, cela demeure un privilège pour ceux qui aiment lire entre les lignes.

    Pour lire entre les lignes de la touchante nouvelle d'Annie Proulx qui a inspiré le film, on peut consulter les archives du New Yorker: http://www.newyorker.com/archive/content/articles/051212fr_archive01. Via ni.vu.ni.connu.

    ***

    Acheté: un sapin naturel. Je ne sais toujours pas si c'est plus écolo qu'un sapin artificiel au pétrole, mais je sais que l'humanité se partage désormais en quatre camps: ceux qui optent pour l'artificiel, ceux qui choisissent le sapin naturel qui ne sent rien mais ne perd pas d'aiguilles, ceux qui prennent le sapin qui embaume la résine mais perd ses aiguilles et ceux qui s'enfuient vers le Sud. Après six ans de «sapin» artificiel (une volière tunisienne qui changeait de vocation durant les Fêtes), j'ai l'impression d'avoir retrouvé un vieil ami dans la maison et des souvenirs de Noël intacts.

    Feuilleté: le calendrier 2006 Aux limites de la mémoire (Publications du Québec). Vite, vite, il est encore temps de se le procurer et de l'offrir à grand-maman pour qu'elle n'oublie pas votre anniversaire. Les clichés tirés de la splendide collection de photographies d'autrefois lui rappelleront le bon vieux temps et son école de rang. www.publicationsduquebec.gouv.qc.ca.

    Entamé: l'autobiographie Femme de gardien de phare de Mary Collin-Kavanagh (Kavaska), une dame de 81 ans qui nous offre le récit de sa vie en toute simplicité, avec quelques photographies d'époque pour l'agrémenter. De 1950 à 1975, l'auteure a vécu sur la petite île aux Perroquets, au pays des macareux, des phoques et des baleines. C'est bourré d'anecdotes (elle confectionnait des salopettes de jute aux enfants dans des sacs de moulée pour les poules!) d'une mère de famille courageuse qui a eu cinq enfants dans des conditions extrêmement difficiles. Pour se le procurer: kavaska@sympatico.ca.

    Aimé: le livre de contes du père Anselme Chiasson, L'eau qui danse, l'arbre qui chante et l'oiseau de vérité (Planète rebelle). Ce recueil de contes récoltés aux îles de la Madeleine dans les années 60 est accompagné des archives sonores originales des conteurs madelinots, avec leur parlure, leur jargon, leurs expressions pittoresques et bien de la jarnigoine. Un souvenir impérissable d'un Québec aux soins palliatifs.

    Humé: l'odeur des fines herbes et des produits du terroir dans Les Produits du marché au Québec, de Michèle Serre (Trécarré). On offrait À la Di Stasio à Noël dernier; cette année, ce sera le livre de Michèle Serre, rédactrice en chef de Saveurs du monde (www.saveursdumonde.net). En vue de jazzer les atocas et la dinde, quelques recettes simples et trucs de cuisiniers pour chaque produit. J'essaie les huîtres fraîches au caviar d'aubergine à l'apéro pour Noël et j'ajoute des canneberges dans ma compote d'oignons pour servir avec la tourtière. Un must!
     
     
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