Duralex, les déboires d'un verre culte
29 octobre 2005
Actualités en société
Objet marquant des décennies 1960-70, le verre Duralex reste un mythe. Inventé par Saint-Gobain puis passé de main en main, il appartient aujourd'hui à un Turc qui espère sauver la marque en misant sur son identité très française.
La Chapelle-Saint-Mesmin — Levons un malentendu. Le chiffre au fond, au fond du verre Duralex. «Tu as quel âge?» «J'en ai 17, et toi?» Le petit jeu a passionné des générations d'enfants à l'heure du repas, entre les carottes râpées et le boeuf-purée. On pouvait vieillir de dix ans du jour au lendemain, et rajeunir tout autant.
On s'en doutait un peu: ce chiffre fétiche n'est pas un âge. Un simple numéro, celui du moule dans lequel avait été fabriqué le verre. Voilà de quoi fendiller le mythe. Car le gobelet Duralex, c'est un socle commun à des millions de personnes, une tour Eiffel de la table, un objet présent dans un coin de toutes les mémoires.
Sa vertu reconnue est son étonnante solidité. Ce qui ne caractérise guère le verre en général. «Il y a une mythologie de l'objet de par sa forme simple et sa résistance», avance Jean-Luc Olivié, conservateur du centre du verre au Musée des arts décoratifs, à Paris. «Il était réputé incassable.» «Duralex» contient à la fois l'idée de son inusabilité et une allusion malicieuse à une citation latine: Dura lex sed lex (la loi est dure, mais c'est la loi).
Des foyers se sont équipés en vaisselle Duralex car elle ne s'ébréchait pas dans le lave-vaisselle. Les économes des écoles ont passé commande de milliers d'unités en sachant que la casse serait limitée. La publicité incitait même à l'éprouver. «Quatre essais incroyables: utilisez-le comme un marteau, laissez-le tomber, tapez dessus, faites-le passer de la glace à l'eau bouillante.»
Tout de même, il n'est pas indestructible. Au milieu d'une bagarre de nouilles, celui qui se retrouve brutalement par terre n'a pas toujours la chance d'en réchapper. Dans un drôle de bruit mat, il explose en une nuée de petits morceaux. Vertu, posthume celle-là, qui a alimenté un autre argument marketing: on a moins de risques de se couper.
La mémoire collective
Doté d'autant de qualités intrinsèques et poussé par une publicité ad hoc, le Duralex fait des ravages dans les années 60. Un spot à sa gloire remporte même le prix du 12e Festival international du film publicitaire de Cannes en 1965.
On le trouve alors dans toutes les grandes surfaces. En 1964, 133 millions d'articles — gobelets, assiettes, plats — sortent des moules. Et gagnent les frontières. Dans les années 70, il s'en vend dans près de 120 pays. Le Duralex ostensiblement estampillé «Made in France», parangon de l'objet ordinaire, sera du dernier chic. Ainsi, on évoque le caprice d'un riche Américain qui se fera fondre un verre Duralex en or massif. Les difficultés que la marque traverse aujourd'hui — dépôt de bilan en juin, plan de continuation en suspens — ne parviennent pas à faire oublier cet âge d'or.
Car le nom s'est incrusté dans la mémoire collective. La marque a rejoint la galaxie des ustensiles de grande consommation de cette époque, non loin du Frigidaire ou de la Mobylette... «Le verre Duralex a été recensé dans un numéro des Carnets du design publié par l'APCI [Agence pour la promotion de la création industrielle] en 1986, note Jean-Luc Olivié. Il est là chaque fois qu'on évoque d'autres produits industriels comme le rasoir ou le stylo Bic.»
Des vitres de voiture au verre de table
Si le chiffre au fond était un âge, il faudrait lire cinquante-neuf. On sait que le Duralex a vu le jour à La Chapelle-Saint-Mesmin (Loiret), tout près d'Orléans, en 1946. Avant de songer à investir la vaisselle incassable, Saint-Gobain se préoccupait de sécurité routière. Avant la Seconde Guerre mondiale, pour les vitres des automobiles, ses chercheurs mirent au point un verre trempé. Voilà le genre d'expérience exécutée dans le laboratoire de la compagnie: on laissait tomber une boule en acier d'un kilo d'une hauteur de 1,50 mètre sur une glace en verre trempé. Cette dernière résistait au choc tandis qu'une glace ordinaire soumise au même traitement volait en éclats. Pour le verre de table, beaucoup de bris ont dû être nécessaires avant de contrarier sa fragilité.
Flairant sans doute un marché prometteur, Saint-Gobain se lance dans la vaisselle. La marque Duralex est déposée le 6 juin 1945 pour «objets en verre pour usage culinaire, notamment en verre trempé». Son berceau sera l'usine de La Chapelle-Saint-Mesmin, «rachetée au parfumeur Coty en 1936 et reconvertie du flaconnage au verre pressé des ménages (verres à boire, tasses, assiettes, etc.)», écrit Jean-Pierre Daviet, universitaire qui a travaillé sur l'histoire de Saint-Gobain. Le lancement du premier gobelet, sans doute le Gigogne (le ventru avec une ligne pile au milieu), est daté de 1946. Il inaugure une longue série.
Au cours de l'histoire du Duralex, plus d'une centaine d'articles différents ont aussi été imaginés, du plat rond au plat creux en passant par l'assiette et le saladier.
Quarante-huit moules
En six décennies, la fabrication n'a pas beaucoup varié. Le verre lui-même, liquide solidifié, obéit à une recette antédiluvienne à base de sable, de chaux et d'alumine. «Tout est question d'équilibre entre les différents ingrédients», explique Maurice Boucheron, le responsable de l'usine de La Chapelle, en désignant les balances automatiques et les mélangeuses. «On met une pincée de ci, une pincée de ça... puis on mixe.» Autre mise au point: il existe 48 moules à gobelet Gigogne. Avoir 75 ans dans le marc Duralex est donc impossible.
Mais la grande époque de conquête du marché a vécu. L'usine ne compte plus que 226 salariés et paraît presque vide. La verrerie Duralex avait entamé son déclin en 1975. En juin 2005, Duralex International France dépose le bilan. Est-ce la fin d'une marque? Résistant jusqu'au bout, elle se donne encore une chance. Le 5 octobre, un plan de continuation a été présenté au tribunal de commerce d'Orléans par Sinan Solmaz, un grossiste turc de 38 ans et premier client de la marque, qui croit au potentiel identitaire. «Duralex est un grand nom en Turquie, en Inde, en Espagne, partout dans le monde, défend le seul propriétaire de la société dans un anglais à l'accent moyen-oriental. Il existe même une photo de Ben Laden avec un verre Duralex à la main.»
La Chapelle-Saint-Mesmin — Levons un malentendu. Le chiffre au fond, au fond du verre Duralex. «Tu as quel âge?» «J'en ai 17, et toi?» Le petit jeu a passionné des générations d'enfants à l'heure du repas, entre les carottes râpées et le boeuf-purée. On pouvait vieillir de dix ans du jour au lendemain, et rajeunir tout autant.
On s'en doutait un peu: ce chiffre fétiche n'est pas un âge. Un simple numéro, celui du moule dans lequel avait été fabriqué le verre. Voilà de quoi fendiller le mythe. Car le gobelet Duralex, c'est un socle commun à des millions de personnes, une tour Eiffel de la table, un objet présent dans un coin de toutes les mémoires.
Sa vertu reconnue est son étonnante solidité. Ce qui ne caractérise guère le verre en général. «Il y a une mythologie de l'objet de par sa forme simple et sa résistance», avance Jean-Luc Olivié, conservateur du centre du verre au Musée des arts décoratifs, à Paris. «Il était réputé incassable.» «Duralex» contient à la fois l'idée de son inusabilité et une allusion malicieuse à une citation latine: Dura lex sed lex (la loi est dure, mais c'est la loi).
Des foyers se sont équipés en vaisselle Duralex car elle ne s'ébréchait pas dans le lave-vaisselle. Les économes des écoles ont passé commande de milliers d'unités en sachant que la casse serait limitée. La publicité incitait même à l'éprouver. «Quatre essais incroyables: utilisez-le comme un marteau, laissez-le tomber, tapez dessus, faites-le passer de la glace à l'eau bouillante.»
Tout de même, il n'est pas indestructible. Au milieu d'une bagarre de nouilles, celui qui se retrouve brutalement par terre n'a pas toujours la chance d'en réchapper. Dans un drôle de bruit mat, il explose en une nuée de petits morceaux. Vertu, posthume celle-là, qui a alimenté un autre argument marketing: on a moins de risques de se couper.
La mémoire collective
Doté d'autant de qualités intrinsèques et poussé par une publicité ad hoc, le Duralex fait des ravages dans les années 60. Un spot à sa gloire remporte même le prix du 12e Festival international du film publicitaire de Cannes en 1965.
On le trouve alors dans toutes les grandes surfaces. En 1964, 133 millions d'articles — gobelets, assiettes, plats — sortent des moules. Et gagnent les frontières. Dans les années 70, il s'en vend dans près de 120 pays. Le Duralex ostensiblement estampillé «Made in France», parangon de l'objet ordinaire, sera du dernier chic. Ainsi, on évoque le caprice d'un riche Américain qui se fera fondre un verre Duralex en or massif. Les difficultés que la marque traverse aujourd'hui — dépôt de bilan en juin, plan de continuation en suspens — ne parviennent pas à faire oublier cet âge d'or.
Car le nom s'est incrusté dans la mémoire collective. La marque a rejoint la galaxie des ustensiles de grande consommation de cette époque, non loin du Frigidaire ou de la Mobylette... «Le verre Duralex a été recensé dans un numéro des Carnets du design publié par l'APCI [Agence pour la promotion de la création industrielle] en 1986, note Jean-Luc Olivié. Il est là chaque fois qu'on évoque d'autres produits industriels comme le rasoir ou le stylo Bic.»
Des vitres de voiture au verre de table
Si le chiffre au fond était un âge, il faudrait lire cinquante-neuf. On sait que le Duralex a vu le jour à La Chapelle-Saint-Mesmin (Loiret), tout près d'Orléans, en 1946. Avant de songer à investir la vaisselle incassable, Saint-Gobain se préoccupait de sécurité routière. Avant la Seconde Guerre mondiale, pour les vitres des automobiles, ses chercheurs mirent au point un verre trempé. Voilà le genre d'expérience exécutée dans le laboratoire de la compagnie: on laissait tomber une boule en acier d'un kilo d'une hauteur de 1,50 mètre sur une glace en verre trempé. Cette dernière résistait au choc tandis qu'une glace ordinaire soumise au même traitement volait en éclats. Pour le verre de table, beaucoup de bris ont dû être nécessaires avant de contrarier sa fragilité.
Flairant sans doute un marché prometteur, Saint-Gobain se lance dans la vaisselle. La marque Duralex est déposée le 6 juin 1945 pour «objets en verre pour usage culinaire, notamment en verre trempé». Son berceau sera l'usine de La Chapelle-Saint-Mesmin, «rachetée au parfumeur Coty en 1936 et reconvertie du flaconnage au verre pressé des ménages (verres à boire, tasses, assiettes, etc.)», écrit Jean-Pierre Daviet, universitaire qui a travaillé sur l'histoire de Saint-Gobain. Le lancement du premier gobelet, sans doute le Gigogne (le ventru avec une ligne pile au milieu), est daté de 1946. Il inaugure une longue série.
Au cours de l'histoire du Duralex, plus d'une centaine d'articles différents ont aussi été imaginés, du plat rond au plat creux en passant par l'assiette et le saladier.
Quarante-huit moules
En six décennies, la fabrication n'a pas beaucoup varié. Le verre lui-même, liquide solidifié, obéit à une recette antédiluvienne à base de sable, de chaux et d'alumine. «Tout est question d'équilibre entre les différents ingrédients», explique Maurice Boucheron, le responsable de l'usine de La Chapelle, en désignant les balances automatiques et les mélangeuses. «On met une pincée de ci, une pincée de ça... puis on mixe.» Autre mise au point: il existe 48 moules à gobelet Gigogne. Avoir 75 ans dans le marc Duralex est donc impossible.
Mais la grande époque de conquête du marché a vécu. L'usine ne compte plus que 226 salariés et paraît presque vide. La verrerie Duralex avait entamé son déclin en 1975. En juin 2005, Duralex International France dépose le bilan. Est-ce la fin d'une marque? Résistant jusqu'au bout, elle se donne encore une chance. Le 5 octobre, un plan de continuation a été présenté au tribunal de commerce d'Orléans par Sinan Solmaz, un grossiste turc de 38 ans et premier client de la marque, qui croit au potentiel identitaire. «Duralex est un grand nom en Turquie, en Inde, en Espagne, partout dans le monde, défend le seul propriétaire de la société dans un anglais à l'accent moyen-oriental. Il existe même une photo de Ben Laden avec un verre Duralex à la main.»
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