Agora: Haïti: Le chaos
De l'importance de couper court à la culture de l'assistance
Cette année à Port-au-Prince, les grands voeux que s'échangeaient les gens étaient celui-ci: «Sécurité!» Autrefois, on disait santé, bonheur, argent ou autre chose. Mais maintenant, on souhaite de la sécurité! C'est que Port-au-Prince est en proie à une guerre de basse intensité qui peut à tout moment changer de nature et de niveau, surtout qu'on a l'impression que personne ne semble responsable de la gestion de cette ville de tous les risques alors que ce qui s'y passe actuellement est porteur de mutations aussi majeures que l'impossible maintien du statu quo.
L'évolution de la question haïtienne au long des 25 dernières années, soit à partir du début des années 80, revient pour l'essentiel à suivre les métamorphoses de Port-au-Prince. Sa position centrale renforcée en a fait le point d'ancrage des lignes de force qui constituent l'ossature du nouvel espace national (diasporas comprises) et le point de cristallisation de tous les problèmes qui forment la toile de fond de la scène haïtienne. Comme va la question haïtienne va Port-au-Prince [...].
Qu'on se souvienne de la fin des Duvalier au début de 1986. C'était, une fois évacuées les écumes de surface, la confirmation en profondeur que l'espace des cités, les bidonvilles, avait acquis une forte autonomie à côté du rural et de l'urbain traditionnels. On passait de l'espace à deux dimensions (rural-urbain) à l'espace à trois dimensions (bidonvilles-rural-urbain).
L'avenir même du XXIe siècle semblait pour une large part tenir à la gestion de cette troisième et nouvelle dimension d'espace qui regroupait déjà près de 50 % de la population totale des villes du Tiers-Monde.
Maintenant, l'espace des cités à Port-au-Prince, c'est plus de 80 % d'une population de deux millions et demi d'habitants, soit deux millions de bidonvillois sans eau, sans électricité, sans routes, sans latrines, entassés sous des toits de fortune aux murs fait de n'importe quoi.
Vue de haut, Port-au-Prince est un immense bidonville des pauvres avec ici et là quelques îlots de riches encerclés par ce paysage des cités qui avance sans arrêt comme une coulée de lave venue des campagnes, des provinces et de la misère.
L'impact du sida
Qu'on se souvienne encore, au début des années 80, de la panique générale face à ce fléau qu'on ne savait pas encore nommer sida et qu'on identifiait par les quatre groupes qui semblaient en être les premières victimes identifiées, soit les quatre H: héroïnomanes, homosexuels, hémophiles et Haïtiens.
La conséquence la plus dramatique 25 ans plus tard n'est pas le choc collectivement reçu par les Haïtiens de se faire ainsi catalogués mais bien la production massive d'orphelins du sida, en une quantité telle que les mécanismes traditionnels d'absorption des orphelins par la famille élargie s'en sont trouvés débordés.
Actuellement, de cette population totale de huit millions de personnes dont l'âge moyen est de l'ordre de seulement 13 ans, les cinq millions de jeunes doivent compter dans leurs rangs pas loin du million d'orphelins du sida. Port-au-Prince, c'est aussi dangereusement un demi-million au moins de ces orphelins laissés à eux-mêmes, vivotant sans la moindre lueur d'espérance, exploités, violentés et embrigadés à toutes les fins inimaginables.
Qu'on y ajoute quelques ingrédients eux aussi vieux des 25 dernières années comme la drogue facilement accessible et les armes en surnombre à portée, la paupérisation brutale récente de la mince couche de la classe moyenne, victime de l'extorsion de ses économies par des ventes pyramidales camouflées en coopératives d'épargne offrant 10 % de rendement par mois (avant leur disparition prévisible avec la caisse à un moment donné), la mise à pied brutale et sans vision du petit personnel de la fonction publique qui, par milliers, venait des bidonvilles, l'espérance démocratique d'autant plus déçue qu'elle fut grande et les centaines d'experts en bandes de voyous et gangs de rues aux compétences indiscutables, peaufinées dans des prisons américaines et canadiennes et qui, une fois leur peine purgée, sont tous renvoyés dans cet Haïti qu'ils avaient quitté bébés pour leur réinsertion sociale dans les bidonvilles.
Combien sont-ils? Des centaines ou des milliers discrètement retournés par le Canada et les États-Unis ces dernières années? Qu'importe leur nombre, c'est le plus grand groupe de la coopération internationale actuelle et ce sont surtout, dans leurs métiers respectifs, parmi les plus compétents sur place à Port-au-Prince, eux qui sont sortis des meilleurs centres au monde pour cette formation!
Manque de policiers
Quand on en vient après cela à parler de sécurité à Port-au-Prince dans le décor que nous venons d'évoquer, il faut revenir aux bases: partout dans le monde, le ratio entre policiers et la population est actuellement de l'ordre de 1 à 100. Qu'il s'agisse de Montréal, Santo Domingo, Caracas, New York, Miami, etc., la protection des biens et des personnes commande ce ratio partout atteint par l'addition des différents corps dédiés à la sécurité.
Faisons le calcul: avec une population de huit millions de personnes en Haïti, on devrait s'attendre à 80 000 policiers et assimilés, n'est-ce pas? C'est d'ailleurs exactement la situation en République dominicaine: huit millions d'habitants et 80 000 personnes dans les forces de l'ordre. Qu'est-ce alors que ce ratio qui oscille de 1 pour 1000 à 1 pour 3000 à Port-au-Prince depuis 20 ans? En juillet 2005, avec à peine 3000 policiers en état de fonctionner normalement, on est très loin du compte!
La diaspora
Qu'est-ce qui peut donc expliquer que l'irréparable ne se soit pas encore produit depuis deux décennies, qu'aucune famine n'ait poussé à de dévastatrices émeutes de la faim et que, finalement, la guerre de basse intensité soit encore tellement limitée et retenue compte tenu des exacerbations locales? Eh bien, c'est l'effet de diaspora, à la fois la vache à lait dont les transferts massifs et quotidiens temporisent la crise pour l'empêcher à court terme d'aller aux extrêmes ainsi que la seule et unique banque de ressources humaines et matérielles à moyen terme que possède ce pays pour sortir lentement de cette crise.
Les Haïtiens dans le monde, ce sont quatre millions d'expatriés dans une douzaine de zones principales, d'où ils transfèrent aux huit millions de personnes au pays de trois à cinq millions $US chaque jour que le bon dieu fait, jour après jour sans jamais en sauter aucun, soit entre un milliard et un milliard et demi $US par année. C'est de loin la ressource principale actuellement en exploitation dans ce pays.
À côté de cela, les promesses d'aide internationale régulièrement ramenées sur la table depuis des lustres et jamais tenues, ne serait-ce qu'une fois, ne sont pas sérieuses. Le pays vidé de ses cadres ne pourra jamais ex nihilo avoir la fonction publique exigée pour décaisser cette aide.
Il serait donc temps de couper court à tous ces mirages de l'aide pour Haïti, à cette culture de l'assistance sous toutes ses formes, pour ne plus faire que du commerce et ne plus parler que d'investissements. Point. [...]
Les activités économiques actuelles d'Haïti ne sont que le recyclage de ce milliard et demi par année venant des diasporas et dont chaque secteur convoite sa part, à commencer par les officines des transferts d'argent qui prélèvent en moyenne 12 %, soit entre 150 et 200 millions par année rien que pour acheminer ces sommes aux petits bénéficiaires; un scandale qui donne le ton au reste des prélèvements qui se passent dans la plus pure tradition de la Caraïbe des pirates, des corsaires et des flibustiers.
Que ces transferts soient un baume de temporisation dans la crise est évident, mais les mécanismes par lesquels ils sont immédiatement récupérés au détriment de tous les investissements sont aussi à la base d'un affrontement majeur différé.
Ce serait ne rien comprendre aux manifestations de la crise actuelle que d'imaginer un retour pur et simple au statu quo ante d'une minorité gavée, repliée derrière ses hauts murs, et des masses de 90 % saignées à blanc. Port-au-Prince ne sera jamais plus comme avant. Il va falloir semer les transferts dans la production locale d'une autonomie alimentaire et investir les transferts dans l'industrialisation d'amont et d'aval de cette production agricole. Ce sera là tout l'enjeu de gouverner pour éviter le pire.
Mais l'État est totalement effondré et la souveraineté effectivement perdue. De ce constat actuel d'échec, il faudra reconstruire l'État et reconquérir la souveraineté. Inutile de jouer sur les mots: le pays est occupé pour longtemps. Mais le retour à la démocratie se jouera principalement dans les arènes des institutions politiques et administratives à rendre respectables et respectées. [...]
L'évolution de la question haïtienne au long des 25 dernières années, soit à partir du début des années 80, revient pour l'essentiel à suivre les métamorphoses de Port-au-Prince. Sa position centrale renforcée en a fait le point d'ancrage des lignes de force qui constituent l'ossature du nouvel espace national (diasporas comprises) et le point de cristallisation de tous les problèmes qui forment la toile de fond de la scène haïtienne. Comme va la question haïtienne va Port-au-Prince [...].
Qu'on se souvienne de la fin des Duvalier au début de 1986. C'était, une fois évacuées les écumes de surface, la confirmation en profondeur que l'espace des cités, les bidonvilles, avait acquis une forte autonomie à côté du rural et de l'urbain traditionnels. On passait de l'espace à deux dimensions (rural-urbain) à l'espace à trois dimensions (bidonvilles-rural-urbain).
L'avenir même du XXIe siècle semblait pour une large part tenir à la gestion de cette troisième et nouvelle dimension d'espace qui regroupait déjà près de 50 % de la population totale des villes du Tiers-Monde.
Maintenant, l'espace des cités à Port-au-Prince, c'est plus de 80 % d'une population de deux millions et demi d'habitants, soit deux millions de bidonvillois sans eau, sans électricité, sans routes, sans latrines, entassés sous des toits de fortune aux murs fait de n'importe quoi.
Vue de haut, Port-au-Prince est un immense bidonville des pauvres avec ici et là quelques îlots de riches encerclés par ce paysage des cités qui avance sans arrêt comme une coulée de lave venue des campagnes, des provinces et de la misère.
L'impact du sida
Qu'on se souvienne encore, au début des années 80, de la panique générale face à ce fléau qu'on ne savait pas encore nommer sida et qu'on identifiait par les quatre groupes qui semblaient en être les premières victimes identifiées, soit les quatre H: héroïnomanes, homosexuels, hémophiles et Haïtiens.
La conséquence la plus dramatique 25 ans plus tard n'est pas le choc collectivement reçu par les Haïtiens de se faire ainsi catalogués mais bien la production massive d'orphelins du sida, en une quantité telle que les mécanismes traditionnels d'absorption des orphelins par la famille élargie s'en sont trouvés débordés.
Actuellement, de cette population totale de huit millions de personnes dont l'âge moyen est de l'ordre de seulement 13 ans, les cinq millions de jeunes doivent compter dans leurs rangs pas loin du million d'orphelins du sida. Port-au-Prince, c'est aussi dangereusement un demi-million au moins de ces orphelins laissés à eux-mêmes, vivotant sans la moindre lueur d'espérance, exploités, violentés et embrigadés à toutes les fins inimaginables.
Qu'on y ajoute quelques ingrédients eux aussi vieux des 25 dernières années comme la drogue facilement accessible et les armes en surnombre à portée, la paupérisation brutale récente de la mince couche de la classe moyenne, victime de l'extorsion de ses économies par des ventes pyramidales camouflées en coopératives d'épargne offrant 10 % de rendement par mois (avant leur disparition prévisible avec la caisse à un moment donné), la mise à pied brutale et sans vision du petit personnel de la fonction publique qui, par milliers, venait des bidonvilles, l'espérance démocratique d'autant plus déçue qu'elle fut grande et les centaines d'experts en bandes de voyous et gangs de rues aux compétences indiscutables, peaufinées dans des prisons américaines et canadiennes et qui, une fois leur peine purgée, sont tous renvoyés dans cet Haïti qu'ils avaient quitté bébés pour leur réinsertion sociale dans les bidonvilles.
Combien sont-ils? Des centaines ou des milliers discrètement retournés par le Canada et les États-Unis ces dernières années? Qu'importe leur nombre, c'est le plus grand groupe de la coopération internationale actuelle et ce sont surtout, dans leurs métiers respectifs, parmi les plus compétents sur place à Port-au-Prince, eux qui sont sortis des meilleurs centres au monde pour cette formation!
Manque de policiers
Quand on en vient après cela à parler de sécurité à Port-au-Prince dans le décor que nous venons d'évoquer, il faut revenir aux bases: partout dans le monde, le ratio entre policiers et la population est actuellement de l'ordre de 1 à 100. Qu'il s'agisse de Montréal, Santo Domingo, Caracas, New York, Miami, etc., la protection des biens et des personnes commande ce ratio partout atteint par l'addition des différents corps dédiés à la sécurité.
Faisons le calcul: avec une population de huit millions de personnes en Haïti, on devrait s'attendre à 80 000 policiers et assimilés, n'est-ce pas? C'est d'ailleurs exactement la situation en République dominicaine: huit millions d'habitants et 80 000 personnes dans les forces de l'ordre. Qu'est-ce alors que ce ratio qui oscille de 1 pour 1000 à 1 pour 3000 à Port-au-Prince depuis 20 ans? En juillet 2005, avec à peine 3000 policiers en état de fonctionner normalement, on est très loin du compte!
La diaspora
Qu'est-ce qui peut donc expliquer que l'irréparable ne se soit pas encore produit depuis deux décennies, qu'aucune famine n'ait poussé à de dévastatrices émeutes de la faim et que, finalement, la guerre de basse intensité soit encore tellement limitée et retenue compte tenu des exacerbations locales? Eh bien, c'est l'effet de diaspora, à la fois la vache à lait dont les transferts massifs et quotidiens temporisent la crise pour l'empêcher à court terme d'aller aux extrêmes ainsi que la seule et unique banque de ressources humaines et matérielles à moyen terme que possède ce pays pour sortir lentement de cette crise.
Les Haïtiens dans le monde, ce sont quatre millions d'expatriés dans une douzaine de zones principales, d'où ils transfèrent aux huit millions de personnes au pays de trois à cinq millions $US chaque jour que le bon dieu fait, jour après jour sans jamais en sauter aucun, soit entre un milliard et un milliard et demi $US par année. C'est de loin la ressource principale actuellement en exploitation dans ce pays.
À côté de cela, les promesses d'aide internationale régulièrement ramenées sur la table depuis des lustres et jamais tenues, ne serait-ce qu'une fois, ne sont pas sérieuses. Le pays vidé de ses cadres ne pourra jamais ex nihilo avoir la fonction publique exigée pour décaisser cette aide.
Il serait donc temps de couper court à tous ces mirages de l'aide pour Haïti, à cette culture de l'assistance sous toutes ses formes, pour ne plus faire que du commerce et ne plus parler que d'investissements. Point. [...]
Les activités économiques actuelles d'Haïti ne sont que le recyclage de ce milliard et demi par année venant des diasporas et dont chaque secteur convoite sa part, à commencer par les officines des transferts d'argent qui prélèvent en moyenne 12 %, soit entre 150 et 200 millions par année rien que pour acheminer ces sommes aux petits bénéficiaires; un scandale qui donne le ton au reste des prélèvements qui se passent dans la plus pure tradition de la Caraïbe des pirates, des corsaires et des flibustiers.
Que ces transferts soient un baume de temporisation dans la crise est évident, mais les mécanismes par lesquels ils sont immédiatement récupérés au détriment de tous les investissements sont aussi à la base d'un affrontement majeur différé.
Ce serait ne rien comprendre aux manifestations de la crise actuelle que d'imaginer un retour pur et simple au statu quo ante d'une minorité gavée, repliée derrière ses hauts murs, et des masses de 90 % saignées à blanc. Port-au-Prince ne sera jamais plus comme avant. Il va falloir semer les transferts dans la production locale d'une autonomie alimentaire et investir les transferts dans l'industrialisation d'amont et d'aval de cette production agricole. Ce sera là tout l'enjeu de gouverner pour éviter le pire.
Mais l'État est totalement effondré et la souveraineté effectivement perdue. De ce constat actuel d'échec, il faudra reconstruire l'État et reconquérir la souveraineté. Inutile de jouer sur les mots: le pays est occupé pour longtemps. Mais le retour à la démocratie se jouera principalement dans les arènes des institutions politiques et administratives à rendre respectables et respectées. [...]
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