Agora: La face cachée de la faim
Marie Chantal Messier - Nutritionniste au Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM) en Haïti
31 août 2005
Actualités en société
Bon nombre d'Haïtiens savent ce que signifie se coucher le ventre vide. Ils ne mangent pas à leur faim. Mais un nombre encore plus important souffre de ce qu'on appelle la face cachée de la faim.
La face cachée de la faim n'est pas celle qu'on peut voir sur nos écrans de télévision avec ces enfants aux ventres ballonnés qui n'ont plus que la peau et les os. Elle est pernicieuse et ses effets sont tout aussi dévastateurs, même s'ils sont moins visibles. Elle provoque des impacts irréversibles sur les capacités physiques et mentales de millions de personnes en Haïti comme ailleurs dans le monde, minant à petit feu leur potentiel physique et intellectuel à contribuer au développement social et économique de leur pays.
Cette faim est causée par une dramatique carence en micronutriments que sont les vitamines et les minéraux dont le corps a absolument besoin pour fonctionner.
En Haïti, deux enfants sur trois et plus de la moitié des femmes souffrent de graves problèmes d'anémie en raison d'une carence en fer. Or une femme qui souffre de la faim met au monde des enfants qui souffriront toute leur vie des séquelles de la faim. Des générations sont ainsi entraînées dans le cercle vicieux de la malnutrition!
Une enquête récente portant sur la prévalence de la carence en vitamine A et en iode en Haïti, menée conjointement par le ministère haïtien de la Santé Publique et de la Population, l'UNICEF et l'Institut haïtien de l'enfance, révèle que plus de 60 % des enfants d'âge scolaire présentent un faible taux d'iode dans leur organisme et qu'environ 30 % des enfants de moins de cinq ans sont affligés par une carence en vitamine A, faisant ainsi ressortir un grave problème de santé publique au sein de la population haïtienne.
Ces résultats peuvent surprendre en apparence puisque plusieurs d'entre nous pensent à tort que le fait d'être entouré d'une mer poissonneuse et d'avoir un accès régulier et facile à des mangues devrait constituer des conditions suffisantes pour prévenir les carences en iode et en vitamine A. Mais il faut bien se rendre à l'évidence: la pauvreté des sols, le faible revenu des ménages et les habitudes alimentaires des familles haïtiennes sont des facteurs concomitants qui font pencher la balance vers une prévalence importance des carences en vitamines et en minéraux.
Les conséquences sur la vie sociale et économique de ces carences sont alarmantes.
Prenons le cas de la carence en iode. Lorsqu'une femme enceinte en souffre, il y a de grandes chances que son bébé naisse avec un retard mental irréversible. La carence en iode, répandue en Haïti, entraîne en moyenne une baisse de 13,5 points du quotient intellectuel au sein des populations affectées. Résultat? De nombreux enfants haïtiens ne pourront jamais développer leur plein potentiel physique et intellectuel. Ils sont condamnés à l'avance, dès leur naissance.
La carence en vitamine A ne cause pas moins de dommages. Une carence en vitamine A affaiblit le système immunitaire. Les enfants sont plus susceptibles de développer des infections, obligeant ainsi les parents, déjà très pauvres, à débourser davantage d'argent pour les soins de santé. Ceci a une incidence importante sur le revenu disponible de la famille pour d'autres activités essentielles comme se nourrir, s'éduquer et se loger.
En outre, dans sa forme la plus sévère, la carence en vitamine A entraîne la cécité qui, en Haïti, vole la vie productive de deux personnes, soit l'aveugle et son accompagnateur, avec les conséquences sociales qu'on peut imaginer.
En attente d'une loi
Pourquoi la rougeole cause-t-elle la mort de tant d'enfants dans certains pays et un nombre infime dans d'autres? Parce que dans les premiers, la malnutrition et les carences en micronutriments font en sorte que l'enfant ne peut résister à ces agressions.
Il existe pourtant des solutions simples et économiques pour éliminer ces carences. Il a été prouvé qu'à elle seule, l'élimination de la carence en vitamine A réduit la mortalité infantile de près du quart. C'est-à-dire que sur les quatre enfants qui meurent à chaque heure en Haïti, un pourrait être sauvé uniquement en lui procurant chaque année deux capsules de vitamine A, et ce, au coût dérisoire de moins de 2 ¢US par enfant et par année!
L'iodation universelle du sel est une initiative mise en oeuvre dans la plupart des pays du monde et permet, pour quelques sous par an et par individu, d'éliminer presque totalement les troubles dus à la carence en iode. En Haïti cependant, une loi obligeant l'iodation du sel importé ou produit localement n'a pas encore été adoptée. À l'heure actuelle, seulement 2 % de la population consomme du sel suffisamment iodé, ce qui laisse des milliers de nouveaux-nés haïtiens à risque de naître avec un retard intellectuel.
En ce moment, tous les aliments distribués par le PAM en Haïti, à l'exception du riz, sont enrichis de vitamines et de minéraux pour aider à combler les carences de ceux qui bénéficient des programmes d'aide alimentaire de l'organisation. De plus, le PAM collabore aussi aux campagnes de déparasitage pour combattre l'anémie et permettre une meilleure absorption des vitamines et des minéraux contenus dans les aliments. Enfin, il appuie les entreprises locales pour l'enrichissement des aliments locaux et mise sur le partenariat pour la mise en place d'activités complémentaires visant à l'amélioration de l'apport alimentaire et nutritionnel, notamment les jardins scolaires et la réhabilitation de marais salants.
Mais le nombre de personnes rejointes par ces programmes est loin d'être suffisant pour éradiquer cette calamité en Haïti. L'amélioration de l'état nutritionnel du peuple haïtien — et la diminution des carences en vitamines — doit devenir une priorité des dirigeants et des partenaires au développement. C'est un enjeu de développement durable!
Il est impératif que la nutrition devienne une composante transversale du développement. La nutrition exige une approche multisectorielle où l'alimentation est vue dans son ensemble: de la production à la transformation, de la mise en marché à la consommation. Il est donc essentiel que le gouvernement haïtien et les bailleurs de fonds voient l'amélioration de l'état nutritionnel des Haïtiens comme une composante incontournable de tout programme de développement durable.
Les femmes et les enfants d'Haïti tout particulièrement méritent une bonne nutrition puisqu'ils sont les fondements de l'avenir et détiennent la clé du développement social et économique qui permettra un jour de fermer la porte sur la pauvreté et l'instabilité dans ce pays.
La face cachée de la faim n'est pas celle qu'on peut voir sur nos écrans de télévision avec ces enfants aux ventres ballonnés qui n'ont plus que la peau et les os. Elle est pernicieuse et ses effets sont tout aussi dévastateurs, même s'ils sont moins visibles. Elle provoque des impacts irréversibles sur les capacités physiques et mentales de millions de personnes en Haïti comme ailleurs dans le monde, minant à petit feu leur potentiel physique et intellectuel à contribuer au développement social et économique de leur pays.
Cette faim est causée par une dramatique carence en micronutriments que sont les vitamines et les minéraux dont le corps a absolument besoin pour fonctionner.
En Haïti, deux enfants sur trois et plus de la moitié des femmes souffrent de graves problèmes d'anémie en raison d'une carence en fer. Or une femme qui souffre de la faim met au monde des enfants qui souffriront toute leur vie des séquelles de la faim. Des générations sont ainsi entraînées dans le cercle vicieux de la malnutrition!
Une enquête récente portant sur la prévalence de la carence en vitamine A et en iode en Haïti, menée conjointement par le ministère haïtien de la Santé Publique et de la Population, l'UNICEF et l'Institut haïtien de l'enfance, révèle que plus de 60 % des enfants d'âge scolaire présentent un faible taux d'iode dans leur organisme et qu'environ 30 % des enfants de moins de cinq ans sont affligés par une carence en vitamine A, faisant ainsi ressortir un grave problème de santé publique au sein de la population haïtienne.
Ces résultats peuvent surprendre en apparence puisque plusieurs d'entre nous pensent à tort que le fait d'être entouré d'une mer poissonneuse et d'avoir un accès régulier et facile à des mangues devrait constituer des conditions suffisantes pour prévenir les carences en iode et en vitamine A. Mais il faut bien se rendre à l'évidence: la pauvreté des sols, le faible revenu des ménages et les habitudes alimentaires des familles haïtiennes sont des facteurs concomitants qui font pencher la balance vers une prévalence importance des carences en vitamines et en minéraux.
Les conséquences sur la vie sociale et économique de ces carences sont alarmantes.
Prenons le cas de la carence en iode. Lorsqu'une femme enceinte en souffre, il y a de grandes chances que son bébé naisse avec un retard mental irréversible. La carence en iode, répandue en Haïti, entraîne en moyenne une baisse de 13,5 points du quotient intellectuel au sein des populations affectées. Résultat? De nombreux enfants haïtiens ne pourront jamais développer leur plein potentiel physique et intellectuel. Ils sont condamnés à l'avance, dès leur naissance.
La carence en vitamine A ne cause pas moins de dommages. Une carence en vitamine A affaiblit le système immunitaire. Les enfants sont plus susceptibles de développer des infections, obligeant ainsi les parents, déjà très pauvres, à débourser davantage d'argent pour les soins de santé. Ceci a une incidence importante sur le revenu disponible de la famille pour d'autres activités essentielles comme se nourrir, s'éduquer et se loger.
En outre, dans sa forme la plus sévère, la carence en vitamine A entraîne la cécité qui, en Haïti, vole la vie productive de deux personnes, soit l'aveugle et son accompagnateur, avec les conséquences sociales qu'on peut imaginer.
En attente d'une loi
Pourquoi la rougeole cause-t-elle la mort de tant d'enfants dans certains pays et un nombre infime dans d'autres? Parce que dans les premiers, la malnutrition et les carences en micronutriments font en sorte que l'enfant ne peut résister à ces agressions.
Il existe pourtant des solutions simples et économiques pour éliminer ces carences. Il a été prouvé qu'à elle seule, l'élimination de la carence en vitamine A réduit la mortalité infantile de près du quart. C'est-à-dire que sur les quatre enfants qui meurent à chaque heure en Haïti, un pourrait être sauvé uniquement en lui procurant chaque année deux capsules de vitamine A, et ce, au coût dérisoire de moins de 2 ¢US par enfant et par année!
L'iodation universelle du sel est une initiative mise en oeuvre dans la plupart des pays du monde et permet, pour quelques sous par an et par individu, d'éliminer presque totalement les troubles dus à la carence en iode. En Haïti cependant, une loi obligeant l'iodation du sel importé ou produit localement n'a pas encore été adoptée. À l'heure actuelle, seulement 2 % de la population consomme du sel suffisamment iodé, ce qui laisse des milliers de nouveaux-nés haïtiens à risque de naître avec un retard intellectuel.
En ce moment, tous les aliments distribués par le PAM en Haïti, à l'exception du riz, sont enrichis de vitamines et de minéraux pour aider à combler les carences de ceux qui bénéficient des programmes d'aide alimentaire de l'organisation. De plus, le PAM collabore aussi aux campagnes de déparasitage pour combattre l'anémie et permettre une meilleure absorption des vitamines et des minéraux contenus dans les aliments. Enfin, il appuie les entreprises locales pour l'enrichissement des aliments locaux et mise sur le partenariat pour la mise en place d'activités complémentaires visant à l'amélioration de l'apport alimentaire et nutritionnel, notamment les jardins scolaires et la réhabilitation de marais salants.
Mais le nombre de personnes rejointes par ces programmes est loin d'être suffisant pour éradiquer cette calamité en Haïti. L'amélioration de l'état nutritionnel du peuple haïtien — et la diminution des carences en vitamines — doit devenir une priorité des dirigeants et des partenaires au développement. C'est un enjeu de développement durable!
Il est impératif que la nutrition devienne une composante transversale du développement. La nutrition exige une approche multisectorielle où l'alimentation est vue dans son ensemble: de la production à la transformation, de la mise en marché à la consommation. Il est donc essentiel que le gouvernement haïtien et les bailleurs de fonds voient l'amélioration de l'état nutritionnel des Haïtiens comme une composante incontournable de tout programme de développement durable.
Les femmes et les enfants d'Haïti tout particulièrement méritent une bonne nutrition puisqu'ils sont les fondements de l'avenir et détiennent la clé du développement social et économique qui permettra un jour de fermer la porte sur la pauvreté et l'instabilité dans ce pays.
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