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Patrimoine - Façades d'appellation contrôlée

Les propriétaires du Plateau-Mont-Royal apprennent à rénover selon de nouvelles règles

Si un propriétaire veut enlever une composante d’origine pour la remplacer, il lui faudra faire la preuve que cet élément est irrécupérable.
Photo : Jacques Nadeau
Si un propriétaire veut enlever une composante d’origine pour la remplacer, il lui faudra faire la preuve que cet élément est irrécupérable.
Le Plateau-Mont-Royal place la barre haute en matière de restauration du patrimoine bâti. Les propriétaires ont appris à vivre, non sans douleur, avec de nouvelles façons de faire qui sont en train de s'étendre à d'autres arrondissements.

Remplacer une fenêtre, une porte d'entrée ou un balcon n'est plus une opération aussi simple qu'autrefois dans l'arrondissement du Plateau-Mont-Royal, et les fonctionnaires de la division de l'aménagement urbain sont devenus très pointilleux quand il est question de rénovation.

C'est que, depuis l'automne dernier, tous les propriétaires du Plateau sont tenus de suivre les nouvelles règles imposées par l'arrondissement afin de protéger le patrimoine bâti du quartier. Quand Jean-Vianney Jutras a voulu faire quelques travaux de rénovation sur la demeure de son fils, rue Aylmer, un bâtiment construit en 1886, il a dû négocier ferme avec les fonctionnaires de l'arrondissement qui exigeaient qu'il pose des fenêtres en bois. Il n'était pas question, pour M. Jutras, de céder sur ce point compte tenu de l'entretien que requièrent les fenêtres en bois. «Mon argument, c'était qu'il existe aujourd'hui des matériaux plus performants et que si l'aluminium ou le PVC avaient existé à l'époque, les gens les auraient utilisés», fait-il valoir.

Après de longues discussions, il a finalement été convenu d'opter pour des fenêtres en bois couvertes d'aluminium et fabriquées sur mesure pour respecter la forme arrondie des fenêtres d'origine. «Ça prend de la patience, mais il ne faut pas se fâcher», recommande M. Jutras qui, dans cette aventure, a fini par développer une certaine expertise en rénovation de maisons anciennes.

Si la tâche est devenue si ardue pour les propriétaires, c'est que l'arrondissement du Plateau-Mont-Royal a adopté, l'an dernier, un règlement sur les plans d'implantation et d'intégration architecturale (PIIA) qui oblige tous les propriétaires à respecter les caractéristiques architecturales d'origine de leur maison quand ils procèdent à des travaux de façade. Les anciennes villes d'Outremont, de Westmount et de Mont-Royal avaient déjà des PIIA, mais le Plateau est le seul arrondissement issu de l'ex-ville de Montréal à avoir adopté un tel règlement qui s'applique à tout son territoire, et pas seulement à des zones reconnues pour leur richesse patrimoniale.

Ce règlement vise à endiguer la disparition d'éléments architecturaux qui font le cachet des maisons plus que centenaires au profit de rénovations au goût douteux. Au mois d'avril dernier, Héritage Montréal avait d'ailleurs sonné l'alarme en plaçant les balcons, les corniches et les escaliers parmi les dix symboles patrimoniaux montréalais menacés de disparition.

«Le manque d'entretien par les propriétaires et l'absence d'artisans forcent le remplacement de ces éléments caractéristiques de l'architecture des quartiers de la métropole, qui disparaissent peu à peu au profit de produits préfabriqués dénués de poésie et de caractère», avait estimé Héritage Montréal. Mais justement, les balcons et les escaliers bon marché «dénués de poésie», fabriqués en aluminium et facilement reconnaissables par leurs angles droits, sont désormais prohibés dans l'arrondissement du Plateau. Le propriétaire qui en possède et voudrait les remplacer devra alors opter pour le bois, le fer forgé ou même l'aluminium soudé.

Nouvelles normes

Le souci du détail dont font preuve les fonctionnaires du Plateau-Mont-Royal dans l'application du règlement est susceptible de causer bien des maux de tête aux propriétaires. Ainsi, pour choisir le modèle de porte qu'il installera, le propriétaire devra s'inspirer du type de porte dont était dotée sa maison à sa construction, il y a plus de cent ans dans bien des cas. Les matériaux modernes sont acceptés, mais le propriétaire est tenu de respecter la configuration d'origine et de prêter attention à la taille des portions vitrées, précise Claude Laurin, chef de la division de l'urbanisme à l'arrondissement du Plateau.

Pour documenter sa réglementation, l'arrondissement a mené une vaste étude typomorphologique et photographié les 15 000 bâtiments que compte le Plateau. Le territoire a été découpé en cinq secteurs et, pour chacun d'eux, des caractéristiques dominantes ont été établies. Quand les indices font défaut concernant la façade à rénover, il faut se fier aux immeubles voisins qui, avec un peu de chance, sont mieux conservés.

Et si un propriétaire veut enlever une composante d'origine pour la remplacer, il lui faudra faire la preuve que cet élément est irrécupérable. «Il faut être persuasif quand on rencontre les propriétaires et il n'est pas toujours évident de convaincre les gens qui arrivent de la banlieue où ils peuvent faire ce qu'ils veulent. Pour quelqu'un de la banlieue, une porte qui a cent ans doit, d'office, être remplacée. Mais il suffit parfois de la restaurer ou simplement de la remettre à niveau», explique Gaétan Ricard, agent technique en architecture.

Les entrepreneurs et les manufacturiers n'ont eu d'autre choix que de composer avec les nouvelles normes. «Je crois que c'est une bonne chose parce que les gens ont de très belles maisons dans ce secteur. Il y a eu des abus dans le passé et je crois que ça prenait une législation pour les corriger», fait valoir Stéphane Lavoie, copropriétaire de Bell Aluminium, un fabricant de portes et de fenêtres qui propose désormais à sa clientèle des rampes d'escalier et des garde-corps en aluminium soudé.

Ce nouveau produit imite si bien le fer forgé, affirme M. Lavoie, que pour le distinguer, il faut utiliser un aimant. Il dit être convaincu que d'ici cinq à dix ans, tous les arrondissements auront adopté les mêmes critères. Déjà, plusieurs arrondissements sont «contaminés» par la réglementation du Plateau et n'acceptent plus, par exemple, que les propriétaires posent des escaliers en aluminium à assemblage mécanique, remarque-t-il.

Sensibilisation et financement

L'élaboration d'un règlement sur les PIIA est une opération complexe, explique Pierre Denis, du service des communications de l'arrondissement de Rosemont-Petite-Patrie où on envisage d'imiter l'initiative du Plateau-Mont-Royal. «C'est un peu plus compliqué dans notre cas parce que c'est moins homogène que ça peut l'être dans e Plateau, indique-t-il. Mais c'est un travail qui devra être fait. [...] Un fonctionnaire seul ne peut pas avoir l'autorité de décider, lorsque ce n'est pas clair, de ce qui est requis ou de ce qui ne l'est pas.»

Même son de cloche du côté de l'arrondissement du Sud-Ouest, un secteur en pleine transformation où se côtoient des maisons anciennes, des constructions plus récentes et des zones à développer. «Mais selon moi, c'est davantage la sensibilisation et le financement qui sont la clef, bien plus que les règlements», soutient Nancy Shoiry, chef de la division de l'urbanisme à l'arrondissement du Sud-Ouest.

S'il leur faut protéger les bâtiments anciens, les autorités municipales doivent également s'assurer de la qualité esthétique des constructions neuves. Tous les nouveaux projets immobiliers sur le territoire de la Ville de Montréal sont passés au crible par les comités consultatifs d'urbanisme, mais tant dans le Sud-Ouest que dans le Plateau, on préfère décourager les pastiches d'anciennes constructions pour favoriser l'architecture contemporaine qui constituera le patrimoine de demain. «Mais déterminer ce qui est beau et ce qui n'est pas beau est une question très subjective et c'est une partie de notre travail qui est assez difficile», reconnaît Mme Shoiry.

Rappelons que ce n'est qu'en 1994, dans la foulée du Plan d'urbanisme adopté deux ans plus tôt, que la Ville de Montréal a réglementé l'apparence des bâtiments et désigné des secteurs significatifs dans tous les arrondissements afin d'assurer une meilleure protection du patrimoine.
 
 
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