Abénakis - Une nation par-delà les frontières
Photo: Présence Autochtone. Obomsawin, directrice du Musée des Abénakis
Le Musée des Abénakis est l'aîné des établissements muséaux amérindiens québécois
Leur territoire ancestral étant aujourd'hui sectionné par la frontière, les Abénakis du Canada et des États-Unis entretiennent des liens relativement ténus, informels. Ils se rencontrent lors de fêtes et d'événements, se soutiennent et s'informent de leurs défis respectifs. Leurs rares établissements muséaux se révèlent être un espace où cette nation divisée retrouve une part de son unité, un lieu de convergence de sa culture d'hier et d'aujourd'hui.
Comme toutes les nations autochtones, les Abénakis du Canada, en partie regroupés dans les réserves d'Odanak et de Wôlinak, sont confrontés à leur lot de difficultés. Plusieurs de leurs revendications, territoriales notamment, sont actuellement à l'étude.
La réalité est autrement plus problématique aux États-Unis, où l'existence de la nation n'est pas reconnue par le gouvernement fédéral. Cela signifie que les Abénakis, pour l'essentiel localisés dans les États de la Nouvelle-Angleterre, ne possèdent aucune réserve, qu'ils ne peuvent se gouverner eux-mêmes et faire des réclamations territoriales, qu'ils ne jouissent d'aucun privilège de chasse ou de pêche. Il ne leur est pas permis d'avoir accès aux bourses d'études créées pour les Amérindiens, d'exploiter un casino, etc.
Au niveau étatique, le New Hampshire et le Vermont ne reconnaissent pas non plus l'identité des Abénakis. «Ce déni prive nos jeunes de plus de 200 types de bourses d'études, explique April St. Francis Merrill, chef du conseil de la bande St. Francis/Sokoki, basée à Swanton (Vermont). Cela nous empêche également de présenter notre artisanat comme étant abénaki, conformément à l'Indian Arts and Crafts Act.» Autre conséquence: l'impossibilité de poursuivre quelqu'un pour une discrimination fondée sur l'origine ethnique.
Changement en vue?
Les choses pourraient bientôt changer. En mai dernier, le Sénat du Vermont a adopté à une très grande majorité le projet de loi S. 117, reconnaissant l'existence des Abénakis. Lors de l'adoption de la résolution préliminaire, le sénateur Vincent Illuzzi, président de la commission sénatoriale, a eu ce commentaire illustrant la perception des Amérindiens dans le Green State: «Au Vermont, on traitait les Indiens de "poor white trash" ou de gitans. Dans un bon jour, on les appelait "fabricants de paniers".»
«La dernière étape avant notre reconnaissance, explique Mme St. Francis-Merrill, est un vote à la Chambre des représentants. Nous ignorons encore s'il aura lieu en 2005 ou en 2006. Jim Douglas, le gouverneur de l'État, a déjà déclaré qu'il y opposerait son veto, mais nous croyons avoir assez d'appuis pour l'emporter.»
D'ici un an, les Abénakis de Swanton devraient aussi recevoir une réponse de Washington quant à leur reconnaissance au niveau fédéral. Y aurait-il un casino si cette reconnaissance advenait? «La communauté est divisée, explique Mme St. Francis-Merrill. Mais nous réclamerons des terres que nous avions louées pour la coupe de bois et dont nous avons été évincés.»
Un passé troublant
À Swanton, à 15 minutes de la frontière du Québec, l'Abenaki Tribal Museum est le seul établissement muséal américain consacré aux Abénakis. «Ce n'est pas un musée professionnel ou sophistiqué, précise Fred Wiseman, son conservateur. C'est un musée pour la communauté, qui fonctionne avec beaucoup de bénévolat.» C'est la collection privée de ce docteur en archéologie originaire de Frelighsburg qui est exposée à Swanton. Après avoir enseigné au MIT à Boston, le docteur Wiseman, qui enseigne aujourd'hui au Johnson State College, s'est installé au Vermont, où la communauté abénakie lui a fait part de son désir d'avoir un musée. «J'ai investi tout l'argent que je gagnais en faisant des consultations et des conférences pour acquérir des artéfacts provenant du Vermont, du New Hampshire, du Maine et du sud du Québec. On m'a aussi fait des dons.»
Si la plupart des pièces — éventail en plumes de hibou, coiffes de cérémonie, masques — sont authentiques, quelques-unes, comme les vêtements, sont des répliques, Les originaux ont été confiés au Musée des civilisations et au musée McCord de Montréal, pour des raisons de sécurité et de conservation.
Une part des artéfacts exposés à l'Abenaki Tribal Museum s'avèrent plutôt insolites en un tel lieu. Il s'agit d'appareils médicaux utilisés pour la stérilisation, de documents juridiques attestant que celle-ci a été effectuée et pour quel montant, etc. Comme 30 autres États américains, le Vermont, dans les années 20 et 30, a été le site d'une vague d'eugénisme. On considérait que, en raison de leurs déplorables conditions socio-économiques et de leur incapacité à s'adapter à la nouvelle civilisation, les Abénakis étaient inaptes à fonder des familles. On offrait donc à certains d'eux un certain montant d'argent pour se faire stériliser.
La collection d'artéfacts médico-légaux a été donnée à Fred Wiseman par un vieux médecin qui voulait montrer ce qui avait été fait, pour ne pas que l'Histoire se répète. L'ancien gouverneur de l'État, Howard Dean, a refusé de présenter les excuses officielles de l'État aux Abénakis.
Au Vermont, deux autres établissements présentent aussi d'intéressantes collections d'artéfacts abénakis, le Chimney Point Historic Site, à Addison, et le musée de la Vermont Historical Society, à Montpelier, tous les deux au Vermont.
Sur le thème du feu
En plus de collaborer avec les musées canadiens précités, le docteur Wiseman est, cet été, le conservateur invité du Musée des Abénakis, à Odanak, sur les rives de la rivière Saint-François. M. Wiseman a prêté au musée plusieurs pièces de sa collection, des tomahawks, des vêtements traditionnels et des wampums — les pièces montées avec des perles qui servaient à signer des traités, des échanges. Tout cela sera exposé dans le cadre de la «thématique du feu», adoptée pour la saison estivale 2005 par l'ensemble des établissements muséaux (musées, centres d'interprétation, galeries, etc.) de la Mauricie et du Centre-du-Québec.
«On parle ici, précise Nicole Obomsawin, directrice du Musée des Abénakis, de l'historique du feu, des traditions et de la symbolique qui y sont liées, mais aussi du feu comme lieu de rassemblement. À Odanak, le Conseil du grand feu ressuscite l'alliance entre les nations du Saint-Laurent, des Grands Lacs et des Maritimes. On pourra y admirer des médailles, des parures de chef et des armes provenant non seulement des Abénakis mais aussi des Mohawks, des Mic-Macs, etc.»
Les Abénakis sont particulièrement renommés pour leur vannerie, confectionnée, malgré les difficultés d'approvisionnement, avec du frêne ou encore avec du foin d'odeur. Le musée d'Odanak présentera des démonstrations de fabrication de paniers ainsi que des conférences sur le thème des transferts culturels. La technique de confection de certains paniers, par exemple, est issue d'esclaves africains emmenés en Amérique au XVIIIe siècle; introduit par les missionnaires chez les Amérindiens, le culte de Sainte-Anne s'est associé chez ces derniers à la dévotion pour la figure de la grand-mère, particulièrement vivace dans la statuaire et les sculptures abénakies.
Design et culture matérielle
Cet été, le Musée d'Odanak accueille également l'exposition temporaire Design et culture matérielle, mise sur pied par l'Université du Québec à Chicoutimi. Cette exposition témoigne d'un projet quinquennal axé sur le renouvellement d'une culture créative autochtone, dans le cadre d'une alliance de recherche entre les communautés et les universités. Les oeuvres exposées sont issues d'ateliers donnés dans les communautés autochtones.
Ouvert en 1962, le Musée des Abénakis est l'aîné des établissements muséaux amérindiens québécois. Installé dans un ancien couvent, il a reçu en 2003 une subvention de 5,2 millions de dollars des gouvernements canadien et québécois pour s'agrandir et se moderniser. Jusqu'au 21 juin, il est uniquement ouvert aux groupes, scolaires ou autres. Le Musée des Abénakis est aussi un lieu d'animation culturelle. On y présente des contes et des légendes, des chants et de la danse; on y offre des repas traditionnels. Toutes ces activités culmineront le 21 juin prochain, à la Journée nationale des autochtones, une grande fête ouverte à tous. Dans le cadre d'un volet multimédia, on pourra entre autres y voir de courts métrages d'Alanis Obomsawin (Kanesatake. 270 ans de résistance) portant sur des personnalités abénakies du Québec. Née dans une réserve abénakie du New Hampshire, Mme Obomsawin a passé une partie de son enfance dans la réserve d'Odanak. Elle travaille actuellement à la réalisation d'un documentaire sur la nation abénakie.
- Abenaki Tribal Museum
www.abenakination.org/room1.html
tel. (802) 868-2559
- Musée des Abénakis
www.abenakis.ca/musee
tel. (450) 568-2000
- Musée de la Vermont Historical Society
www.vermonthistory.org
tel. (802) 828-2291
Collaborateur du Devoir
Leur territoire ancestral étant aujourd'hui sectionné par la frontière, les Abénakis du Canada et des États-Unis entretiennent des liens relativement ténus, informels. Ils se rencontrent lors de fêtes et d'événements, se soutiennent et s'informent de leurs défis respectifs. Leurs rares établissements muséaux se révèlent être un espace où cette nation divisée retrouve une part de son unité, un lieu de convergence de sa culture d'hier et d'aujourd'hui.
Comme toutes les nations autochtones, les Abénakis du Canada, en partie regroupés dans les réserves d'Odanak et de Wôlinak, sont confrontés à leur lot de difficultés. Plusieurs de leurs revendications, territoriales notamment, sont actuellement à l'étude.
La réalité est autrement plus problématique aux États-Unis, où l'existence de la nation n'est pas reconnue par le gouvernement fédéral. Cela signifie que les Abénakis, pour l'essentiel localisés dans les États de la Nouvelle-Angleterre, ne possèdent aucune réserve, qu'ils ne peuvent se gouverner eux-mêmes et faire des réclamations territoriales, qu'ils ne jouissent d'aucun privilège de chasse ou de pêche. Il ne leur est pas permis d'avoir accès aux bourses d'études créées pour les Amérindiens, d'exploiter un casino, etc.
Au niveau étatique, le New Hampshire et le Vermont ne reconnaissent pas non plus l'identité des Abénakis. «Ce déni prive nos jeunes de plus de 200 types de bourses d'études, explique April St. Francis Merrill, chef du conseil de la bande St. Francis/Sokoki, basée à Swanton (Vermont). Cela nous empêche également de présenter notre artisanat comme étant abénaki, conformément à l'Indian Arts and Crafts Act.» Autre conséquence: l'impossibilité de poursuivre quelqu'un pour une discrimination fondée sur l'origine ethnique.
Changement en vue?
Les choses pourraient bientôt changer. En mai dernier, le Sénat du Vermont a adopté à une très grande majorité le projet de loi S. 117, reconnaissant l'existence des Abénakis. Lors de l'adoption de la résolution préliminaire, le sénateur Vincent Illuzzi, président de la commission sénatoriale, a eu ce commentaire illustrant la perception des Amérindiens dans le Green State: «Au Vermont, on traitait les Indiens de "poor white trash" ou de gitans. Dans un bon jour, on les appelait "fabricants de paniers".»
«La dernière étape avant notre reconnaissance, explique Mme St. Francis-Merrill, est un vote à la Chambre des représentants. Nous ignorons encore s'il aura lieu en 2005 ou en 2006. Jim Douglas, le gouverneur de l'État, a déjà déclaré qu'il y opposerait son veto, mais nous croyons avoir assez d'appuis pour l'emporter.»
D'ici un an, les Abénakis de Swanton devraient aussi recevoir une réponse de Washington quant à leur reconnaissance au niveau fédéral. Y aurait-il un casino si cette reconnaissance advenait? «La communauté est divisée, explique Mme St. Francis-Merrill. Mais nous réclamerons des terres que nous avions louées pour la coupe de bois et dont nous avons été évincés.»
Un passé troublant
À Swanton, à 15 minutes de la frontière du Québec, l'Abenaki Tribal Museum est le seul établissement muséal américain consacré aux Abénakis. «Ce n'est pas un musée professionnel ou sophistiqué, précise Fred Wiseman, son conservateur. C'est un musée pour la communauté, qui fonctionne avec beaucoup de bénévolat.» C'est la collection privée de ce docteur en archéologie originaire de Frelighsburg qui est exposée à Swanton. Après avoir enseigné au MIT à Boston, le docteur Wiseman, qui enseigne aujourd'hui au Johnson State College, s'est installé au Vermont, où la communauté abénakie lui a fait part de son désir d'avoir un musée. «J'ai investi tout l'argent que je gagnais en faisant des consultations et des conférences pour acquérir des artéfacts provenant du Vermont, du New Hampshire, du Maine et du sud du Québec. On m'a aussi fait des dons.»
Si la plupart des pièces — éventail en plumes de hibou, coiffes de cérémonie, masques — sont authentiques, quelques-unes, comme les vêtements, sont des répliques, Les originaux ont été confiés au Musée des civilisations et au musée McCord de Montréal, pour des raisons de sécurité et de conservation.
Une part des artéfacts exposés à l'Abenaki Tribal Museum s'avèrent plutôt insolites en un tel lieu. Il s'agit d'appareils médicaux utilisés pour la stérilisation, de documents juridiques attestant que celle-ci a été effectuée et pour quel montant, etc. Comme 30 autres États américains, le Vermont, dans les années 20 et 30, a été le site d'une vague d'eugénisme. On considérait que, en raison de leurs déplorables conditions socio-économiques et de leur incapacité à s'adapter à la nouvelle civilisation, les Abénakis étaient inaptes à fonder des familles. On offrait donc à certains d'eux un certain montant d'argent pour se faire stériliser.
La collection d'artéfacts médico-légaux a été donnée à Fred Wiseman par un vieux médecin qui voulait montrer ce qui avait été fait, pour ne pas que l'Histoire se répète. L'ancien gouverneur de l'État, Howard Dean, a refusé de présenter les excuses officielles de l'État aux Abénakis.
Au Vermont, deux autres établissements présentent aussi d'intéressantes collections d'artéfacts abénakis, le Chimney Point Historic Site, à Addison, et le musée de la Vermont Historical Society, à Montpelier, tous les deux au Vermont.
Sur le thème du feu
En plus de collaborer avec les musées canadiens précités, le docteur Wiseman est, cet été, le conservateur invité du Musée des Abénakis, à Odanak, sur les rives de la rivière Saint-François. M. Wiseman a prêté au musée plusieurs pièces de sa collection, des tomahawks, des vêtements traditionnels et des wampums — les pièces montées avec des perles qui servaient à signer des traités, des échanges. Tout cela sera exposé dans le cadre de la «thématique du feu», adoptée pour la saison estivale 2005 par l'ensemble des établissements muséaux (musées, centres d'interprétation, galeries, etc.) de la Mauricie et du Centre-du-Québec.
«On parle ici, précise Nicole Obomsawin, directrice du Musée des Abénakis, de l'historique du feu, des traditions et de la symbolique qui y sont liées, mais aussi du feu comme lieu de rassemblement. À Odanak, le Conseil du grand feu ressuscite l'alliance entre les nations du Saint-Laurent, des Grands Lacs et des Maritimes. On pourra y admirer des médailles, des parures de chef et des armes provenant non seulement des Abénakis mais aussi des Mohawks, des Mic-Macs, etc.»
Les Abénakis sont particulièrement renommés pour leur vannerie, confectionnée, malgré les difficultés d'approvisionnement, avec du frêne ou encore avec du foin d'odeur. Le musée d'Odanak présentera des démonstrations de fabrication de paniers ainsi que des conférences sur le thème des transferts culturels. La technique de confection de certains paniers, par exemple, est issue d'esclaves africains emmenés en Amérique au XVIIIe siècle; introduit par les missionnaires chez les Amérindiens, le culte de Sainte-Anne s'est associé chez ces derniers à la dévotion pour la figure de la grand-mère, particulièrement vivace dans la statuaire et les sculptures abénakies.
Design et culture matérielle
Cet été, le Musée d'Odanak accueille également l'exposition temporaire Design et culture matérielle, mise sur pied par l'Université du Québec à Chicoutimi. Cette exposition témoigne d'un projet quinquennal axé sur le renouvellement d'une culture créative autochtone, dans le cadre d'une alliance de recherche entre les communautés et les universités. Les oeuvres exposées sont issues d'ateliers donnés dans les communautés autochtones.
Ouvert en 1962, le Musée des Abénakis est l'aîné des établissements muséaux amérindiens québécois. Installé dans un ancien couvent, il a reçu en 2003 une subvention de 5,2 millions de dollars des gouvernements canadien et québécois pour s'agrandir et se moderniser. Jusqu'au 21 juin, il est uniquement ouvert aux groupes, scolaires ou autres. Le Musée des Abénakis est aussi un lieu d'animation culturelle. On y présente des contes et des légendes, des chants et de la danse; on y offre des repas traditionnels. Toutes ces activités culmineront le 21 juin prochain, à la Journée nationale des autochtones, une grande fête ouverte à tous. Dans le cadre d'un volet multimédia, on pourra entre autres y voir de courts métrages d'Alanis Obomsawin (Kanesatake. 270 ans de résistance) portant sur des personnalités abénakies du Québec. Née dans une réserve abénakie du New Hampshire, Mme Obomsawin a passé une partie de son enfance dans la réserve d'Odanak. Elle travaille actuellement à la réalisation d'un documentaire sur la nation abénakie.
- Abenaki Tribal Museum
www.abenakination.org/room1.html
tel. (802) 868-2559
- Musée des Abénakis
www.abenakis.ca/musee
tel. (450) 568-2000
- Musée de la Vermont Historical Society
www.vermonthistory.org
tel. (802) 828-2291
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