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Chasseurs d'avions - Drôles d'oiseaux!

À Dorval, comme dans tous les grands aéroports à travers le monde, des passionnés de l'aviation guettent le ciel, armés d'un appareil-photo.

Ces passionnés d’aviation se donnent rendez-vous à Dorval pour admirer de près et photographier les géants du ciel.
Photo : Jacques Nadeau
Ces passionnés d’aviation se donnent rendez-vous à Dorval pour admirer de près et photographier les géants du ciel.
«Quelle belle bête!» Les yeux collés sur l'oculaire de ses jumelles, Jean-Pierre Bonin, conseiller pédagogique de son état, vient de couper court à la conversation pour scruter le ciel. Direction ouest. Au loin, un «oiseau» au vol angulaire s'approche lentement. Il l'attendait. Normal. Quelques secondes plus tôt, son ami Gilbert Guinard, avec en main la liste complète des déplacements des «volatiles», l'avait prévenu: «Celui-là arrive toujours à l'heure.»

Les deux hommes demeurent fébriles. Le temps, en ce samedi après-midi, est clair. Les vents, pourtant inscrits depuis la veille à l'agenda météorologique, ne se manifestent pas. Des conditions idéales — ou presque — pour suivre en toute quiétude la migration des «oiseaux de fer» que ces «ornithologues» adorent photographier depuis un terrain vague bordant la rue Chartier, dans l'arrondissement Dorval. À un jet de pierre de la piste 6 droite/24 gauche de l'aéroport international du même nom.

La «belle bête» vient de loin: Athènes, en Grèce. Elle y retournera ce soir, après s'être «restaurée» sur ce vaste terrain entouré de grillage de l'ouest de l'île de Montréal. «C'est comme ça tous les samedis», lance Pierre Lacombe, agent d'immigration à l'aéroport, qui vient tout juste de descendre du bloc de béton sur lequel il s'était perché pour photographier «l'animal»: un Airbus A340-300 d'Olympic Airways immatriculé SX-DFA, «juste au moment où les roues arrière touchent le sol et que la roue avant est encore dans les airs. C'est comme ça que je les aime», dit-il. À quelques mètres de lui, un autre «ornithologue» a aussi capté la scène, avec la même excitation et... sa caméra vidéo, alors que son voisin suivait pendant les procédures d'approche les conversations entre les pilotes et la tour de contrôle sur sa radio portative.

Le planespotting

Bienvenue dans l'univers du planespotting, version aérienne du trainspotting — pour les trains —, un «sport» international qui attire aux abords des aéroports du globe plusieurs milliers d'adeptes chaque jour. Leur marotte? Observer de façon méthodique les avions de ligne commerciale qui décollent ou qui se posent. Souvent pour le simple plaisir des yeux et des oreilles. Parfois pour en rapporter des clichés qui viendront alors enrichir leur collection.

«Il y a différents types de planespotters, explique Jean-Pierre Bonin. Ceux qui s'intéressent, comme moi, à l'aviation en général et aux mouvements des avions, d'autres qui cherchent à voir le plus de bannières de compagnie possible, qui se spécialisent dans les avions militaires ou encore qui courent après les numéros d'immatriculation des "spécimens" photographiés pour ensuite aller chercher les informations techniques sur eux.»

Le passe-temps peut paraître franchement flyé, comme dirait l'autre. Mais comme pour les aéroports de Londres, de Paris, de Berlin ou de New York, celui de Montréal-Dorval — YUL pour les intimes et adeptes de codes d'aéroports — semble être un endroit de prédilection pour s'y adonner. «Surtout à partir de 14h, quand les vols en provenance d'outre-mer commencent à arriver ici», précise Gilbert Guinard, directeur des ventes dans une PME de la région montréalaise et spotter depuis de nombreuses années.

Et comment! Le site, certes encerclé par une solide clôture de métal, a de quoi faire saliver l'enfant — de 7 à 77 ans — fasciné par ces monstres volants. Sur le tarmac, près de 600 d'entre eux, du gros-porteur au long-courrier en passant par le bimoteur et le jet privé, en décollent ou y atterrissent chaque jour. Un ballet rythmé par le vrombissement des réacteurs et parfumé aux effluves de kérosène facile à contempler depuis les quelques points d'observation improvisés aux quatre coins de l'aéroport par les planespotters comme par les petites familles qui, la fin de semaine venue, s'y massent en grand nombre. Les plus courus? Le terrain vague de la rue Chartier ou encore le boulevard Pitfield, près de l'autoroute 13. «À cet endroit, on se retrouve tout juste à l'extrémité de la piste 6 gauche/24 droite, dit Pierre Lacombe. Quand les avions se posent, ils passent au-dessus de nos têtes. C'est spectaculaire.» «Surtout le soir, avec l'éclairage des pistes en arrière, ajoute Gilbert Guinard. Par contre, s'ils ratent leur atterrissage, on se fait raser les cheveux!»

Bonne visibilité, belles brochettes de spécimens volants: un A319 ou A320 par-ci, un Boeing 727, 737, 747, un Lockheed L1011, un Regional Jet par-là. Dorval se distingue également par une douce cohabitation entre spotters et autorités aéroportuaires. Ce qui est loin d'être le cas ailleurs dans le monde depuis un certain jour de septembre 2001. «Ici, cette activité n'occasionne aucun problème», commente Robert O'Doherty, chef adjoint de la sûreté de l'aéroport de Dorval, rencontré quelques heures plus tard lors de sa patrouille quotidienne en voiture le long des 27 kilomètres du périmètre de sécurité, côté pistes. «Parfois, ajoute-t-il, certains d'entre eux ont tendance à s'approcher un peu trop près des clôtures pour mieux voir ou mieux photographier [franchissant du même coup le périmètre extérieur de sécurité imposé par la réglementation fédérale]. C'est de loin les seuls incidents que j'ai pu noter en deux ans de service.»

L'administration d'Aéroports de Montréal (ADM) fait preuve d'une très grande ouverture à l'endroit de ces chasseurs d'aérodynes, guidant les aspirants planespotters vers les bons sites d'observation, accueillant les «pros» venus de loin pour compléter leur collection de clichés à Dorval. «Il y a deux ans, nous avons reçu un groupe d'Allemands qui parcourait le monde pour faire de l'observation d'avions, raconte Jacqueline Richard, d'ADM. Pour cette occasion, nous leur avons fourni une carte d'accès pour le balcon d'observation de l'aéroport, aujourd'hui condamné. Tout le monde était très content.»

Même cantonnés derrière les grillages de l'aéroport, Jean-Pierre, Gilbert, Pierre et les autres le sont tout autant, eux qui peuvent parfois passer des journées entières à regarder les avions passer. «C'est une activité très relaxante», lance Pierre Lacombe, qui possède plusieurs centaines de photos d'avions dans sa collection. Relaxante et instructive.

À force d'espionner les pistes de Dorval pour capter les numéros d'immatriculation des aéronefs, les spotters deviennent de véritables bibles de l'aviation civile internationale, «la mémoire, même, de ce milieu», précise M. Guinard. Vrai. Lancez-leur un numéro de série et ils vous donneront du tac au tac le type d'appareil, son envergure, le lieu de sa construction, sa date de livraison, le nom de la compagnie, la capacité du réservoir et même le nom des trois derniers propriétaires, sans oublier la couleur de la bannière et la dernière fois qu'il s'est posé à Montréal. Parlez-leur d'Air France et ils vous répondront en choeur: «C'est une farce: ses avions arrivent toujours en retard!» Et ajoutant: «C'est tout aussi prévisible: la SwissAir, elle, aujourd'hui Swiss tout court, est d'une ponctualité exemplaire.»

Mordus des lignes aériennes, les spotters le sont aussi des lignes téléphoniques qui, par le biais d'Internet, leur permettent de rester en contact en permanence les uns avec les autres pour s'échanger photos mais aussi informations vitales à leur quête. L'arrivée par exemple du Boeing 707 de l'armée colombienne, avec à son bord un président en visite officielle — «On se foutait bien de lui, c'est ce gros-porteur généralement utilisé pour le cargo qui nous intéressait», dit M. Bonin. Le passage à Montréal en avril dernier de l'Airbus A340-600 d'Air France — «en retard, bien sûr, mais ce n'est pas tous les jours qu'on peut photographier ce paquebot volant», poursuit-il. Ou encore l'atterrissage d'un Antonov AN-124 de la Volga Dneper, un monstre ailé ukrainien ne volant que très rarement dans le ciel québécois.

Autant de plaisirs intenses pour ces «ornithologues» de tarmac qui espèrent toutefois pouvoir réaliser un jour l'observation de leur rêve. Laquelle? La réponse est unanime: le Concorde atterrissant sur les pistes de Dorval. «C'est bien sûr impossible, car cet appareil n'est pas autorisé à se poser ici en raison du bruit qu'il génère. Mais on ne sait jamais, il pourrait obtenir une autorisation spéciale pour participer à un spectacle aérien», dit M. Bonin tout en retournant s'accrocher au grillage pour suivre le décollage du DC-9 de la Northwest. Une autre «belle bête» à ajouter à sa collection.
 
 
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