De l'incrédulité à la colère
La fermeture de l'usine GM de Boisbriand jeudi laissera en plan 1200 employés qui comptaient tous au moins 25 ans de service dans l'entreprise
Photo : Jacques Nadeau
Les employés de l'usine d'assemblage de General Motors à Boisbriand n'arrivent toujours pas à se faire à l'idée que tout sera bientôt fini.
La mauvaise nouvelle a beau avoir déjà un an, les employés de l'usine d'assemblage de General Motors à Boisbriand n'arrivent toujours pas à se faire à l'idée que tout sera bientôt fini.
«Il y a encore quelques semaines, la plupart des gens se disaient que l'usine ne fermerait pas, rapporte Sylvain Demers, président du syndicat des employés de l'usine (TCA-FTQ). Ça semblait trop fou. On se disait: "c'est du monde qui savent compter, ces gens-là. Ils ne peuvent pas ne pas finir par se rendre compte de leur erreur".»
L'usine mettra pourtant bel et bien un terme, jeudi, à sa production, après plus de 35 ans d'activité et de multiples opérations de sauvetage. La fermeture laissera en plan 1200 employés qui comptaient tous au moins 25 ans de service dans l'entreprise. «Je suis entré à l'usine à 18 ans, raconte Luc Éthier, 44 ans. J'ai travaillé dans tous les services. Aujourd'hui, je vois mal ce que je pourrais faire d'autre.»
Du point de vue financier, la grande majorité des employés pourront se prévaloir d'une «pleine retraite» représentant 65 % de leur salaire brut, qui s'élève en moyenne à un peu moins de 60 000 $ par année, au terme des différents programmes de dédommagement de l'entreprise, qui s'échelonnent sur trois ans. Une indemnité de départ supplémentaire d'environ 50 000 $ sera versée à la moitié d'entre eux, qui sont d'ores et déjà âgés d'au moins 50 ans ou ont 30 ans d'expérience, à condition qu'ils prennent immédiatement leur retraite. Resteront 200 employés qui devront aller travailler encore quelques années dans les usines de GM à Oshawa avant d'être admissibles à leur tour à la «pleine retraite» ou aller chercher du travail ailleurs.
Ces compensations financières peuvent sembler bien généreuses au commun des mortels, reconnaît Gaétan Haché, un employé qui se qualifiera de justesse pour la retraite grâce à ses «28,4» années d'expérience. Elles n'en constitueront pas moins, dit-il, une sérieuse baisse de revenu pour des travailleurs habitués à être payés 28 $ l'heure.
«Et puis, il faut comprendre qu'au-delà du salaire, on parle de personnes qui, dans la plupart des cas, ne pensaient pas du tout à prendre leur retraite, poursuit-il. Qu'est-ce que tu fais quand on te renvoie à la maison à 48 ans? À l'usine de Boisbriand, les gens ne prennent pas leur retraite, ils perdent leur emploi.»
Retrouver un emploi?
Quant aux chances de se trouver un nouvel emploi à sa mesure, elles apparaissent bien minces. «Il s'agit d'un travail très spécialisé, fait remarquer Jacques Geleyn, qui travaille à l'atelier de carrosserie depuis 26 ans. Je doute que quelqu'un qui arrive à monter 1000 portes de voiture par jour soit à sa place dans une usine d'avions, où les techniques de production sont complètement différentes et où un gars peut avoir à monter deux portes par jour.» Quant à s'expatrier en Ontario avec sa femme et son fils de 16 ans, l'homme de 46 ans craint de manquer de courage. «Ce n'est pas évident. Toute notre vie est ici.»
«Ce n'est pas facile de se retrouver un emploi à l'âge que l'on a, renchérit Luc Éthier. Encore moins de retourner à l'école. Et puis, on s'est tous usés prématurément à travailler à l'usine. Tu ne poses pas 30 roues à l'heure sans finir par te faire mal quelque part. Ce que l'on ne dit pas souvent lorsque l'on parle de notre productivité record à Boisbriand, c'est qu'à un moment donné, il se blessait deux gars par semaine à l'usine.»
On dit aussi regretter de ne pas pouvoir passer le flambeau à la prochaine génération. «On s'apprêtait normalement à faire la place à un paquet de jeunes qui auraient pris notre relève, note Gaétan Haché. On aurait aimé ça laisser cet héritage.»
«On se sent
carrément trahi...»
De l'incrédulité à l'abattement, on ne tarde pas à passer à la colère. «On se sent carrément trahi, confie Luc Éthier. Ça fait des années que l'on nous demande de faire des efforts pour éviter la fermeture. On a accepté de tester toutes leurs nouvelles méthodes de production, on a fait des heures supplémentaires, on a sacrifié un quart de travail... et ils nous disent aujourd'hui qu'ils veulent fermer? On est l'une de leurs usines les plus productives, plus qu'aux États-Unis, plus qu'en Ontario, plus qu'au Mexique!» Autrefois source de fierté, le souvenir des mille et une visites faites à Boisbriand par des directeurs d'autres usines GM venus voir de leur yeux le petit miracle en train de s'y produire laisse aujourd'hui un goût amer.
Tout cela est la faute des syndicats américains, dit le syndicaliste Sylvain Demers: ils seraient prêts à sacrifier n'importe quelle usine à l'étranger pour sauver ne serait-ce qu'un emploi aux États-Unis. C'est aussi la faute du gouvernement canadien, qui semble avoir tout de suite passé l'usine de Boisbriand aux profits et pertes, étant apparemment déjà entendu, au pays, que le secteur de l'automobile appartient à l'Ontario. «Les choses auraient été bien différentes si le Québec avait été un pays indépendant», croit Sylvain Demers.
Aussi en reviendra-t-il, selon lui, à la population québécoise de défendre son usine par un boycottage des produits GM. «C'est finalement le peuple québécois
qui va décider si GM reste ou part de Boisbriand, dit-il. Si on ne réagit pas, d'autres compagnies comme Pratt & Whitney ou GE vont faire pareil.»
Mais comme les travailleurs de GM, la population paraît avoir du mal à comprendre que l'usine s'apprête à fermer définitivement ses portes. «Eux non plus n'ont pas l'air de croire que ça va fermer, observe Jacques Geleyn. Il faut dire que l'usine semble tellement grosse lorsqu'on la voit de l'autoroute et la productivité des employés tellement bonne. Ils ne vont s'en rendre compte que le jour où l'usine sera rasée.»
«Il y a encore quelques semaines, la plupart des gens se disaient que l'usine ne fermerait pas, rapporte Sylvain Demers, président du syndicat des employés de l'usine (TCA-FTQ). Ça semblait trop fou. On se disait: "c'est du monde qui savent compter, ces gens-là. Ils ne peuvent pas ne pas finir par se rendre compte de leur erreur".»
L'usine mettra pourtant bel et bien un terme, jeudi, à sa production, après plus de 35 ans d'activité et de multiples opérations de sauvetage. La fermeture laissera en plan 1200 employés qui comptaient tous au moins 25 ans de service dans l'entreprise. «Je suis entré à l'usine à 18 ans, raconte Luc Éthier, 44 ans. J'ai travaillé dans tous les services. Aujourd'hui, je vois mal ce que je pourrais faire d'autre.»
Du point de vue financier, la grande majorité des employés pourront se prévaloir d'une «pleine retraite» représentant 65 % de leur salaire brut, qui s'élève en moyenne à un peu moins de 60 000 $ par année, au terme des différents programmes de dédommagement de l'entreprise, qui s'échelonnent sur trois ans. Une indemnité de départ supplémentaire d'environ 50 000 $ sera versée à la moitié d'entre eux, qui sont d'ores et déjà âgés d'au moins 50 ans ou ont 30 ans d'expérience, à condition qu'ils prennent immédiatement leur retraite. Resteront 200 employés qui devront aller travailler encore quelques années dans les usines de GM à Oshawa avant d'être admissibles à leur tour à la «pleine retraite» ou aller chercher du travail ailleurs.
Ces compensations financières peuvent sembler bien généreuses au commun des mortels, reconnaît Gaétan Haché, un employé qui se qualifiera de justesse pour la retraite grâce à ses «28,4» années d'expérience. Elles n'en constitueront pas moins, dit-il, une sérieuse baisse de revenu pour des travailleurs habitués à être payés 28 $ l'heure.
«Et puis, il faut comprendre qu'au-delà du salaire, on parle de personnes qui, dans la plupart des cas, ne pensaient pas du tout à prendre leur retraite, poursuit-il. Qu'est-ce que tu fais quand on te renvoie à la maison à 48 ans? À l'usine de Boisbriand, les gens ne prennent pas leur retraite, ils perdent leur emploi.»
Retrouver un emploi?
Quant aux chances de se trouver un nouvel emploi à sa mesure, elles apparaissent bien minces. «Il s'agit d'un travail très spécialisé, fait remarquer Jacques Geleyn, qui travaille à l'atelier de carrosserie depuis 26 ans. Je doute que quelqu'un qui arrive à monter 1000 portes de voiture par jour soit à sa place dans une usine d'avions, où les techniques de production sont complètement différentes et où un gars peut avoir à monter deux portes par jour.» Quant à s'expatrier en Ontario avec sa femme et son fils de 16 ans, l'homme de 46 ans craint de manquer de courage. «Ce n'est pas évident. Toute notre vie est ici.»
«Ce n'est pas facile de se retrouver un emploi à l'âge que l'on a, renchérit Luc Éthier. Encore moins de retourner à l'école. Et puis, on s'est tous usés prématurément à travailler à l'usine. Tu ne poses pas 30 roues à l'heure sans finir par te faire mal quelque part. Ce que l'on ne dit pas souvent lorsque l'on parle de notre productivité record à Boisbriand, c'est qu'à un moment donné, il se blessait deux gars par semaine à l'usine.»
On dit aussi regretter de ne pas pouvoir passer le flambeau à la prochaine génération. «On s'apprêtait normalement à faire la place à un paquet de jeunes qui auraient pris notre relève, note Gaétan Haché. On aurait aimé ça laisser cet héritage.»
«On se sent
carrément trahi...»
De l'incrédulité à l'abattement, on ne tarde pas à passer à la colère. «On se sent carrément trahi, confie Luc Éthier. Ça fait des années que l'on nous demande de faire des efforts pour éviter la fermeture. On a accepté de tester toutes leurs nouvelles méthodes de production, on a fait des heures supplémentaires, on a sacrifié un quart de travail... et ils nous disent aujourd'hui qu'ils veulent fermer? On est l'une de leurs usines les plus productives, plus qu'aux États-Unis, plus qu'en Ontario, plus qu'au Mexique!» Autrefois source de fierté, le souvenir des mille et une visites faites à Boisbriand par des directeurs d'autres usines GM venus voir de leur yeux le petit miracle en train de s'y produire laisse aujourd'hui un goût amer.
Tout cela est la faute des syndicats américains, dit le syndicaliste Sylvain Demers: ils seraient prêts à sacrifier n'importe quelle usine à l'étranger pour sauver ne serait-ce qu'un emploi aux États-Unis. C'est aussi la faute du gouvernement canadien, qui semble avoir tout de suite passé l'usine de Boisbriand aux profits et pertes, étant apparemment déjà entendu, au pays, que le secteur de l'automobile appartient à l'Ontario. «Les choses auraient été bien différentes si le Québec avait été un pays indépendant», croit Sylvain Demers.
Aussi en reviendra-t-il, selon lui, à la population québécoise de défendre son usine par un boycottage des produits GM. «C'est finalement le peuple québécois
qui va décider si GM reste ou part de Boisbriand, dit-il. Si on ne réagit pas, d'autres compagnies comme Pratt & Whitney ou GE vont faire pareil.»
Mais comme les travailleurs de GM, la population paraît avoir du mal à comprendre que l'usine s'apprête à fermer définitivement ses portes. «Eux non plus n'ont pas l'air de croire que ça va fermer, observe Jacques Geleyn. Il faut dire que l'usine semble tellement grosse lorsqu'on la voit de l'autoroute et la productivité des employés tellement bonne. Ils ne vont s'en rendre compte que le jour où l'usine sera rasée.»
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