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Le pouvoir comme mode de vie

Y a-t-il une vie sans le pouvoir? Voilà une question légitime qu'actualise l'insistante guerre des clans à laquelle le citoyen assiste, plus las que cynique, plus irrité que colérique, plus déçu qu'il n'y paraît. En politique, savoir partir demeure le lot de quelques-uns.

Il y a ceux qui claquent la porte sans préavis, ceux qui quittent après avoir été poussés par les amis de la veille ou usés par des années de stress, d'alcool, de nuits brumeuses, de trahisons et de déceptions, ceux enfin qui s'accrochent et qu'on arrache à leurs bureaux. Dans ce paysage surgissent parfois quelques exceptions. Ce sont des êtres de grandeur, à dimension historique, qui s'éloignent sur la pointe des pieds, tel Charles de Gaulle dont l'image solitaire sur les dunes d'Irlande reste dans la mémoire du siècle précédent.

Dans les systèmes tyranniques, les tyrans perdurent en éliminant leurs éventuels adversaires avant d'être un jour renversés à leur tour, tués, emprisonnés ou, dans le meilleur des cas, chassés de leur propre pays. Parfois, la justice n'étant pas toujours immanente, ils meurent de leur belle mort, pour utiliser une étrange expression de notre langue. Dans ces systèmes tyranniques, monsieur Paul Martin, par exemple, mangerait depuis longtemps les fleurs par la racine ou monsieur Jean Chrétien n'aurait peut-être pas eu le temps de faire son acte de contrition. Dieu nous en garde, nous sommes ici en pays civilisé, légalisé sinon légitimé. La guerre des clans peut se dérouler en toute impunité. Les insultes servent d'armes, les coups bas, d'épées, et le champ de bataille est éclairé par les lumières médiatiques.

Monsieur Jean Chrétien, dans le débat qui nous occupe, appuie son pouvoir sur la légalité et la légitimité. Élu avec les scores que l'on sait, il peut sans aucun doute rester en poste jusqu'au dernier jour prescrit par la loi électorale. En annonçant son départ pour l'an 2004, il démontre, en quelque sorte, que le pouvoir lui est essentiel pour vivre. Il démontre également son art, car c'en est un, de brûler son adversaire à petit feu ou, si l'on préfère, sa connaissance de la torture par la goutte d'eau, si chère aux Chinois de nos bandes dessinées. Il nous révèle aussi que le pouvoir lui est au moins aussi essentiel pour vivre que la présence de son épouse auprès de lui.

Car la fréquentation, même épisodique, des gens de pouvoir nous instruit sur la nature humaine. Nombreux sont ceux pour qui le pouvoir, tout illusoire soit-il, est une drogue dont ils dépendent. Ce pouvoir leur donne le sentiment de vivre de façon permanente, dans l'intensité et l'urgence, il théâtralise leur action autrement routinière, il transforme l'anecdote en fait historique et les transfigure aux yeux de ceux qui les courtisent. Même ceux qui les attaquent participent à leur mythification. Le pouvoir, en un sens, donne à leur vie une dimension surhumaine et leur procure un sentiment fugace mais répété d'immortalité. Ceux qui ont connu cet état se réadaptent rarement à la vie qu'on qualifie d'ordinaire.

Il doit bien y avoir une date butoir à partir de laquelle l'exercice du pouvoir devient l'unique façon de vivre. Après combien d'années? Comment le savoir? Mais lorsqu'on regarde ceux qui ont duré, pour ne pas dire perduré, on se rend compte qu'ils possèdent un ascendant indubitable sur leur entourage et une connaissance des êtres qui consiste en un mélange d'intuition, de perspicacité, de volonté séductrice et de sens de la manipulation hors du commun. Ce sont des praticiens de l'âme humaine. De sa partie sombre, surtout. Ils se jouent des faiblesses, des insécurités, des ambitions, des naïvetés des autres. Les gens de pouvoir sont d'une certaine manière des colonialistes de leurs contemporains. Ils en exploitent et en retirent le meilleur et leur abandonnent le pire. Lorsqu'ils atteignent cet état qu'on peut difficilement qualifier de grâce, ils sont à l'apogée de leur carrière.

Car ils ne peuvent évidemment pas échapper eux-mêmes aux contingences humaines. En système tyrannique, puisque les tyrans eux-mêmes exercent une fascination et commandent le respect, voire l'admiration et parfois l'attachement affectif des autres, donc dans ce système, ils s'imposent de plus en plus par la peur et la violence car eux-mêmes sont atteints par cette peur. En démocratie, ils divisent pour régner, et la tentation de se dire «après moi le déluge» s'empare d'eux. L'idée qu'on leur succédera devient de plus en plus intolérable. Poussés dans leurs retranchements, ils jettent leur dévolu sur des successeurs faiblards qui ne porteront pas ombrage à leur oeuvre. Car ils se voient bien en place dans les livres d'histoire. À cette période de leur carrière, ils enfoncent la tête dans les épaules et croient encore que l'ouragan les épargnera. Cette dernière faiblesse avouée nous les rend tout à coup si humains qu'ils nous émeuvent. Le pouvoir, contrairement à ce qu'ils ont cru, ne les a pas épargnés. La solitude est aussi leur lot. C'est alors qu'ils magnifient la vie privée, cette vie dont ils avaient privé leurs proches, ceux qui les aimaient envers et contre tous.

denbombardier@earthlink.net
 
 
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