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    C'est la vie! - Prendre un mourant par la main

    Pour l'amener vers demain

    Monsieur B., arrière-petit-fils d’Alban, lui prend la main à sa façon.
    Photo: Jacques Nadeau Monsieur B., arrière-petit-fils d’Alban, lui prend la main à sa façon.
    La mort? C'est comme la vie, je l'ai apprise sur le tas. J'ai connu des morts accidentelles, des départs volontaires, des décès attendus, des fins tièdes, des passages à vide jusqu'à trépas. Mais jamais la mort en direct, celle qui nous montre la destination de l'index. Chaque jour, je suis partie à sa rencontre ces derniers temps.

    Alban, mon grand-papa, s'est montré exemplaire dans cette façon humble de mourir à lui-même et aux autres. Cet homme, si démesurément solide de son vivant, s'est laissé nourrir, abreuver, changer, frictionner, masser, redresser, je l'ai aussi fait sourire, encouragé, grondé. J'ai porté à ses lèvres sa dernière crème glacée. Je l'ai aimé et accompagné jusqu'au générique de la fin.

    J'ai tendu la main à la mort en sachant très peu de choses à son sujet, sinon qu'il faut stopper le monde pour l'apercevoir, si ce n'est que furtivement. Nous avons domestiqué les naissances, mais la mort ne se glisse pas aussi facilement dans un agenda. Elle fait désordre, et c'est tant mieux. Elle pue de la gueule même si on la désinfecte au Purrell. Elle hurle par tous les orifices et ne nous laisse pas détourner le regard. Même les aveugles savent qu'ils vont mourir. Notre époque prolonge la vie (ou son illusion) au-delà de toute signification et de toute décence.

    Je me demande souvent à quoi bon. Les vieux meurent seuls dans leurs mouroirs, abandonnés à dessein. Ils ont eu la mauvaise idée de durer. James Dean avait compris, lui: «Live fast, die young and leave a beautiful corpse!»

    Au fond, nous sommes les véritables perdants de cette rupture avec le temps. Et nous déployons beaucoup de talent chaque jour pour l'oublier en scrutant l'avenir.

    Chambre 456

    Que de rencontres surprenantes dans les corridors de la mort depuis deux semaines! L'aile silencieuse des soins palliatifs est un cimetière où la science se fait prudente et modeste, concède son peu d'expertise devant l'inconnu. La mort n'est pas quantifiable. Pire, elle surprend, même quand on l'attend. Chacun devient un expert instantané au chevet de la mort.

    Dans la même chambre que mon grand-père, cette femme souffrante que son mari veille du matin au soir. En lui passant une débarbouillette froide sur la figure, je l'entends murmurer doucement: «Pôpa est avec toi. Pôpa va être avec toi jusqu'à la fin.» Devant cette tendresse sans pudeur, je reste muette d'admiration. L'humanité sonne si juste dans le détail même si l'orchestre symphonique semble désaccordé.

    Tous les jours, je croise Lucie au chevet d'Alban. Elle le connaît, lui caresse le front, lui épluche une clémentine. L'une de ces femmes capables de materner en double et en triple. Depuis un mois, Lucie vient, matin et soir, assister son mari de 54 ans qui ne veut pas mourir à l'hôpital. Elle en profite pour venir saluer mon grand-papa.

    «C'est à nous, les accompagnatrices, de les amener à accepter la mort, me confie-t-elle. Mon mari est encore attaché à la matière. Ce soir, je vais mettre une musique douce, je vais faire une visualisation avec lui et le ramener dans chaque pièce de la maison, pour faire ses adieux au monde matériel. Souvent, je le guide par la pensée jusqu'aux portes de la lumière. On visualise ce qui l'attend. Il a peur. Je sais qu'il y retourne, mais il revient tout le temps... »

    Pôpa et Lucie m'ont aidée à apprivoiser la mort, à en adoucir certains angles. Alban, lui, m'a enseigné combien il faut d'humilité et de confiance pour accepter sereinement la dissolution du soi.

    Mourir comme un éléphant

    «Beaucoup de gens, intuitivement, savent que ça va se poursuivre», me dit ma nonne bien-aimée, Drenpa, du centre bouddhiste Kankala. «Dans le bouddhisme, c'est le corps qui meurt. On change de voiture, la carcasse est rouillée. On apprend à ne pas s'identifier au corps.» Drenpa donne des cours sur la mort et aide quantité de gens à puiser un sens dans cette finalité abrupte: «On perd notre vie dans beaucoup de futilités si on ne comprend pas que nous allons mourir, et on sera pris de regrets au moment de notre mort. La mort, c'est pas le fun, on ne veut pas y penser. Et on vit dans une société où les choses doivent être le fun. Comme il n'y a plus de religion, ça donne lieu à beaucoup d'incertitude; c'est terrifiant, la mort! Mais plus on est jeune, plus on devrait y penser souvent. Ça modifierait notre comportement.»

    Drenpa a perdu son père l'an dernier et l'a accompagné jusque dans son dernier sommeil. «Accompagner les mourants, ça nous prépare. C'est un cadeau que d'être présent, même si c'est difficile. On ne met plus beaucoup d'accent sur ce que ça peut apporter d'aider les mourants. Mais c'est une occasion précieuse pour l'un et l'autre. Au moment de la mort, on comprend ce qui est important: chérir les autres. La religion nous dit ça pour qu'on le comprenne maintenant, pas seulement quand on meurt. Est-ce qu'on va comprendre avant? C'est une autre question... »

    Mon vieil ami Jacques Languirand se montre plutôt d'accord: «Finalement, la religion — dans le sens de "relier" — avait un sens. Actuellement, nous n'avons pas le niveau de conscience qui nous permet d'abandonner la religion.»

    Les éléphants, eux l'ont: «Les éléphants sont très proches de leurs morts», ajoute le sage au rire tonitruant. «Ils les veillent, les pleurent ensemble. Mais règle générale, chez les animaux, on se montre plutôt fuyant! Ha ha ha ha ha!»

    Languirand est la seule personne vivante avec qui je peux rire de la mort. Et ses sourcils blancs lui donnent entièrement voix au chapitre: «La familiarité avec la mort n'existe plus. On la cache. Nos valeurs économistes héritées du système capitaliste — l'argent, la beauté, la jeunesse —, tout est opposé à la mort, finalement. Et maintenant, avec l'incinération, la rencontre se fait avec une potiche. Les cérémonies se font autour d'un pot. On éjecte la mort. C'est sale. Et on n'a pas le souffle pour une réflexion.»

    Nous n'avons même pas le souffle pour un dernier souffle.

    Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com.

    ***

    Aimé: le livre pour enfants L'Ange de grand-père de Jutta Bauer (Folio Benjamin). Une histoire vraiment touchante sur l'ange-gardien d'un grand-papa qui se meurt sur son lit d'hôpital et raconte sa vie à son petit-fils. Un livre pour tous les âges de la vie. J'en ai déjà parlé sur mon blogue, mais il n'y a pas d'âge pour radoter.

    Médité: les paroles de Carlos Castañeda dans Stopper-le-monde (Folio). Quand tout manque de sens, je me tourne vers mes sages personnels: «La mort est le seul conseiller valable que nous ayons. Chaque fois que tu crois — et, pour toi, c'est permanent — que tout va mal et que tu vas être détruit, alors tourne-toi vers ta mort et demande-lui si tu as raison. Ta mort te dira que tu as tort, que rien n'est important à l'exception de son contact. Et ta mort ajoutera: je ne t'ai pas encore touché», dit le sorcier indien don Juan Matus à son élève Castañeda. Une rencontre pleine de sagesse, notamment sur le thème de la mort. Lecture obligatoire durant la grève des étudiants!

    Noté: que le documentaire de Manon Barbeau Du bord des bêtes porte sur l'éditeur et écrivain Victor-Lévy Beaulieu et sera présenté ce soir dans le cadre du FIFA au Musée des beaux-arts à 19h et demain au cinéma ONF à 21h30. J'ai très hâte de le voir! Manon Barbeau nous tire le portrait d'un homme démesuré qui peut causer de l'art des quilles, de la cueillette des petits fruits tout nu, de ses chapeaux, de la lecture de la Bible et de la poésie chinoise, des labyrinthes de neige qu'il creuse l'hiver, de ses chèvres, car VLB «se réclame du bord des bêtes». Une oeuvre pré-posthume (1945 - ?) d'un personnage à la mesure de ceux qu'il invente et qui a tout pour durer très longtemps.

    Pris: en note que l'enseignante bouddhiste Gen Kelsang Drenpa donnera trois cours sur la pratique du refuge, pratique qui nous protège de la peur au moment de la mort et nous aide à profiter de l'essence de notre vie humaine. Les mercredis 30 mars, 6 et 13 avril de 19h30 à 21h dans la série «Être heureux au quotidien». Don suggéré de 10 $ (personne n'est refusé par manque d'argent). Centre bouddhiste Kankala, 835, rue Laurier Est (dans l'ancien centre funéraire à l'angle de la rue Saint-André!). (514) 521-2529, www.kankala.org.

    Reçu: une livraison de canard au porto et aux mangues de ma copine I. pour adoucir l'épreuve. Je trouve ce service essentiel d'une délicatesse extrême. Les endeuillés reçoivent toujours trop de fleurs.

    ***

    La life

    L'anniversaire

    Il avait une tête de mule et un sens de l'humour béton. C'est mon ancêtre, je le connais comme si je l'avais crocheté. Il a eu 96 ans le 14 mars. Deux jours avant, il m'avait assuré qu'il tofferait jusque-là. Le soir du 14, je suis entrée dans sa chambre avec des affiches de l'anse à Blanchette, dans le parc Forillon. J'avais aussi apporté un petit mickey de gin tonic avec de la limette pour célébrer son anniversaire. Il était dans un état comateux. Sa respiration était plus saccadée que la veille. Je n'ai fait qu'humecter ses lèvres avec son élixir préféré. J'ai trinqué à sa longévité dans des gobelets en papier avec mon oncle Serge.

    Plus tard, de nouveau seule avec lui, je lui ai chanté Bonne fête dans le creux de l'oreille. Candide, la préposée, m'a fait remarquer que l'ouïe était la dernière chose qui s'éteignait. Elle m'a serré l'épaule en s'éclipsant: «Je vous laisse parler.» Puis Léo, l'infirmier, est venu à son chevet et nous avons longuement bavardé tandis que je caressais le front d'Alban qui écoutait tout, curieux comme il était. Nous avons discuté des soins palliatifs où Léo travaille depuis deux ans, de cette vocation tardive qui l'a amené à faire son cours en soins infirmiers à l'âge de 40 ans, après un long voyage autour du monde. Léo m'a parlé des mourants que les proches délaissent parfois, par peur, par déni: «Souvent, la famille intensifie sa présence quand ils entrent dans le coma. Ils se sentent coupables. Ils se rapprochent. Ils ont eu le temps de se faire à l'idée.» Le déni, c'est presque aussi fort que la mort.

    L'infirmier m'a doucement expliqué les signes cliniques de la mort; venant de lui, ça passait. Il m'a montré les doigts bleuis de mon grand-papa, sa respiration superficielle, l'apnée. «Il va mourir comme ça, il aura le même visage. Sauf qu'au lieu de recommencer à respirer après l'apnée, ça ne reviendra plus. Ça peut arriver n'importe quand. Tout de suite ou dans quelques jours... Je vous laisse.»

    Je me suis penchée vers Alban, lui ai chanté «Mon cher Alban, c'est à ton tour de te laisser parler d'amour». Je lui ai fait mes dernières recommandations avant le voyage. Adieu, là, c'est pour vrai, tu peux y aller, on est le 14, je reste avec toi pour toujours, tu restes avec moi pour toujours, on va se retrouver, j'ai encore des choses à faire ici, et toi, veille sur nous, tu faisais les meilleures croquettes de morue du monde et j'ai oublié de prendre la recette, embrasse mon père et dis-lui qu'on s'ennuie de lui.

    J'ai tranquillement remis le p'tit mickey dans ma sacoche, repris le rouleau d'affiches de la Gaspésie. Dans le corridor, Léo pliait des serviettes. «Bonsoir Léo, à bientôt!», ai-je marmonné en me traînant les pieds.

    Il a quitté son vieux corps rouillé dans l'heure qui a suivi. Alban a pris son élan après avoir soufflé sa dernière bougie.

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