Un métier noble
D'entrée de jeu, répétons-le, nous nous opposons aux mesures de pression concoctées par les syndicats d'enseignants pour sensibiliser l'opinion aux graves problèmes rencontrés par les enseignants dans l'école d'aujourd'hui. La stratégie syndicale qui consiste à réduire le temps d'enseignement, à allonger les récréations, à ne pas adresser la parole au directeur de l'école, fêle l'image de l'enseignant, modèle de référence inévitable aux yeux des jeunes. D'ailleurs, plusieurs témoignages d'enseignants donnent à penser que cette stratégie leur est imposée et suscite chez eux malaise et réticence.
Cela étant établi, une société irrespectueuse de ses enseignants se met elle-même en péril. Les tâches du corps enseignant d'aujourd'hui au primaire et au secondaire sont insurmontables. Les enseignants, en ce sens, héritent des dysfonctions familiales et sociales. Ils se retrouvent devant des enfants perturbés, mal élevés, sans points de repère, ignorant les règles de l'autorité, des enfants en détresse, angoissés, revendicateurs, tyranniques de leurs droits, méfiants des adultes, grossiers, agressifs et incapables de se concentrer. Hélas, cette nomenclature n'est pas spectaculaire que dans sa déclinaison. La réalité de celle-ci se vérifie au quotidien à l'école.
***
Les enseignants sont bien placés pour évaluer les dégâts de la démission de trop nombreux parents face à leurs enfants. Ils écopent des incompétences parentales, de la mise en échec de la discipline comme préalable à l'apprentissage intellectuel et aussi de la culpabilité des parents, exprimée par leur refus de laisser l'enseignant faire des remontrances à leur petit. Par le passé, les parents acceptaient l'autorité exercée par le maître sur l'élève. Aujourd'hui, ils se précipitent à l'école en menaçant l'enseignant de poursuites judiciaires.
Sait-on que des tout-petits de trois ou quatre ans en garderie envoient c... leur maîtresse, que des adolescents terrorisent certains profs, que d'autres s'adressent à eux sur le même ton et avec le même vocabulaire que lorsqu'ils parlent à leurs copains? Sait-on que l'enseignant peut se retrouver avec des enfants dysfonctionnels qui ont besoin de spécialistes, désorganisent la classe et nuisent à l'acte même d'enseigner?
Dans le milieu de l'éducation, aucune autorité n'ignore ces choses. Le ministère fait comme si. Statistiquement, sur papier, tout baigne dans l'huile. Nous sommes dans la surréalité si caractéristique de l'ex-Union soviétique où, en principe, l'égalité et la liberté régnaient. Le discours officiel convenu sur l'importance de l'éducation demeure un leurre. Le budget de l'État est distribué en fonction d'une échelle de valeurs. Rien de neutre dans les colonnes de chiffres, sauf les chiffres eux-mêmes. Il existe aussi une telle chose qu'une hiérarchie des fonctions. Un médecin est plus essentiel qu'un relationniste, un enseignant plus qu'un humoriste, dirions-nous, ou qu'un journaliste, pourrions-nous ajouter.
***
L'enseignant détient une fonction clé puisqu'il incarne le savoir et l'autorité. Dans un monde idéal, seuls les meilleurs devraient se consacrer à l'enseignement. Quelle exaltation devrait-il y avoir à former des jeunes, à allumer en eux la curiosité sans laquelle aucune connaissance ne nous est accessible? Certains diront qu'on a une trop haute idée du métier, que celui-ci n'est plus vécu comme une vocation, que la sacralisation des tâches ne correspond guère à l'époque. Or c'est avec ce genre de raisonnement à l'horizontale qu'on ramène tout au niveau le plus bas du «un job égale un autre job». Notre société du monnayable facture à la baisse la fonction d'enseigner et à la hausse celle de nous abrutir.
Mais on l'aura compris, l'argent n'est pas le moteur de la revendication des enseignants, entendus ici non comme syndiqués mais comme professionnels. Celui qui prétend croire à l'éducation comme instrument du développement social et comme moteur de l'évolution culturelle ne peut pas traiter les enseignants sans égard ni respect. Par contre, les enseignants qui refusent d'assumer la dimension intellectuelle et morale de leur métier devraient y renoncer.
Un corps enseignant qui se perçoit mal aimé par les autorités, qui se sent épuisé par la tâche, dévalorisé par les élèves, voire manipulé par ses syndicats, est-ce bien ce que souhaite la population? L'école est incapable de suppléer à toutes les carences, les enseignants ayant d'abord et avant tout la mission d'enseigner. Une proportion alarmante de jeunes enseignants abandonneraient leur métier au cours des cinq premières années, se sentant impuissants à assumer les tâches multiples, voire contradictoires, qu'on leur assigne. Jusqu'alors, on avait toujours cru que la transmission du savoir était une activité noble qui supposait un mélange de curiosité intellectuelle, de passion d'apprendre soi-même, d'amour des jeunes et de conscience aiguë de former les esprits.
Faudra-il en conclure désormais que ce métier serait devenu celui de cascadeur à la fois psychologique et social?
denbombardier@videotron.ca
Cela étant établi, une société irrespectueuse de ses enseignants se met elle-même en péril. Les tâches du corps enseignant d'aujourd'hui au primaire et au secondaire sont insurmontables. Les enseignants, en ce sens, héritent des dysfonctions familiales et sociales. Ils se retrouvent devant des enfants perturbés, mal élevés, sans points de repère, ignorant les règles de l'autorité, des enfants en détresse, angoissés, revendicateurs, tyranniques de leurs droits, méfiants des adultes, grossiers, agressifs et incapables de se concentrer. Hélas, cette nomenclature n'est pas spectaculaire que dans sa déclinaison. La réalité de celle-ci se vérifie au quotidien à l'école.
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Les enseignants sont bien placés pour évaluer les dégâts de la démission de trop nombreux parents face à leurs enfants. Ils écopent des incompétences parentales, de la mise en échec de la discipline comme préalable à l'apprentissage intellectuel et aussi de la culpabilité des parents, exprimée par leur refus de laisser l'enseignant faire des remontrances à leur petit. Par le passé, les parents acceptaient l'autorité exercée par le maître sur l'élève. Aujourd'hui, ils se précipitent à l'école en menaçant l'enseignant de poursuites judiciaires.
Sait-on que des tout-petits de trois ou quatre ans en garderie envoient c... leur maîtresse, que des adolescents terrorisent certains profs, que d'autres s'adressent à eux sur le même ton et avec le même vocabulaire que lorsqu'ils parlent à leurs copains? Sait-on que l'enseignant peut se retrouver avec des enfants dysfonctionnels qui ont besoin de spécialistes, désorganisent la classe et nuisent à l'acte même d'enseigner?
Dans le milieu de l'éducation, aucune autorité n'ignore ces choses. Le ministère fait comme si. Statistiquement, sur papier, tout baigne dans l'huile. Nous sommes dans la surréalité si caractéristique de l'ex-Union soviétique où, en principe, l'égalité et la liberté régnaient. Le discours officiel convenu sur l'importance de l'éducation demeure un leurre. Le budget de l'État est distribué en fonction d'une échelle de valeurs. Rien de neutre dans les colonnes de chiffres, sauf les chiffres eux-mêmes. Il existe aussi une telle chose qu'une hiérarchie des fonctions. Un médecin est plus essentiel qu'un relationniste, un enseignant plus qu'un humoriste, dirions-nous, ou qu'un journaliste, pourrions-nous ajouter.
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L'enseignant détient une fonction clé puisqu'il incarne le savoir et l'autorité. Dans un monde idéal, seuls les meilleurs devraient se consacrer à l'enseignement. Quelle exaltation devrait-il y avoir à former des jeunes, à allumer en eux la curiosité sans laquelle aucune connaissance ne nous est accessible? Certains diront qu'on a une trop haute idée du métier, que celui-ci n'est plus vécu comme une vocation, que la sacralisation des tâches ne correspond guère à l'époque. Or c'est avec ce genre de raisonnement à l'horizontale qu'on ramène tout au niveau le plus bas du «un job égale un autre job». Notre société du monnayable facture à la baisse la fonction d'enseigner et à la hausse celle de nous abrutir.
Mais on l'aura compris, l'argent n'est pas le moteur de la revendication des enseignants, entendus ici non comme syndiqués mais comme professionnels. Celui qui prétend croire à l'éducation comme instrument du développement social et comme moteur de l'évolution culturelle ne peut pas traiter les enseignants sans égard ni respect. Par contre, les enseignants qui refusent d'assumer la dimension intellectuelle et morale de leur métier devraient y renoncer.
Un corps enseignant qui se perçoit mal aimé par les autorités, qui se sent épuisé par la tâche, dévalorisé par les élèves, voire manipulé par ses syndicats, est-ce bien ce que souhaite la population? L'école est incapable de suppléer à toutes les carences, les enseignants ayant d'abord et avant tout la mission d'enseigner. Une proportion alarmante de jeunes enseignants abandonneraient leur métier au cours des cinq premières années, se sentant impuissants à assumer les tâches multiples, voire contradictoires, qu'on leur assigne. Jusqu'alors, on avait toujours cru que la transmission du savoir était une activité noble qui supposait un mélange de curiosité intellectuelle, de passion d'apprendre soi-même, d'amour des jeunes et de conscience aiguë de former les esprits.
Faudra-il en conclure désormais que ce métier serait devenu celui de cascadeur à la fois psychologique et social?
denbombardier@videotron.ca
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