Architecture - Une créativité inépuisable ?
« Ce que l'on construit présentement, c'est notre patrimoine du futur »
Est-il possible de parler d'architecture sans parler de design? Au Québec, la frontière entre ces deux mondes est très mince: si la profession d'architecte est bien réglementée, n'importe qui peut se prétendre designer. Et cette situation occasionne parfois des rivalités. Existe-t-il une menace pour une architecture de qualité?
«Le titre de designer est très à la mode et c'est pour cela que plusieurs le récupèrent à leur compte, mais cette notion est plus vaste que cela: elle coiffe tout», croit le président de l'Ordre des architectes du Québec (OAQ), Pierre Beaupré. Selon lui, les architectes occupent ces deux fonctions par défaut en concevant un bâtiment du début à la fin en passant par les meubles et les fournitures. «Tout est design!», renchérit l'architecte Claude Provencher.
Pourtant, plusieurs universités offrent aujourd'hui des programmes spécialisés en design. «Historiquement, les deux notions étaient regroupées sous une seule et même pratique dans une approche globale de l'environnement extérieur et intérieur, mais c'est maintenant deux mondes différents, plus spécialisés et plus complexes», affirme pour sa part le directeur du Centre de design de l'UQAM, Marc Choko.
Le terme est ainsi accaparé par ces nouveaux diplômés universitaires. Mais leur pratique ne comprend qu'une partie de la notion de design: «Nous formons des étudiants qui posséderont des notions de base, mais n'auront pas de diplôme aussi spécialisé qu'un architecte», explique Marc Choko. Ainsi, les designers auront une formation générale en design urbain, mais qui ne pourra remplacer les connaissances d'un architecte: ils ne pourront pas offrir leurs services pour la conception, la construction, l'agrandissement, la préservation, la reconstruction, la rénovation ou la modification d'un édifice. Le design urbain, les esquisses, les maquettes, les dessins, les devis, la surveillance des travaux et la gérance du projet demeurent aussi l'apanage des architectes.
Certains bureaux d'architectes acceptent cependant les conseils de ces designers (de plus en plus spécialisés et compétents) en les incorporant dans leurs équipes de production, mais cela n'est pas encore la norme, car beaucoup préfèrent tout réaliser eux-mêmes. Et selon le président de l'OAQ, si plusieurs apprécient cette complémentarité, d'autres n'aiment pas voir leurs platesbandes envahies.
Une architecture de qualité
Avec cette rivalité et ces nouveaux professionnels du design, une architecture de qualité peut-elle se poursuivre au Québec? «Il est clair que nous ne possédons pas les moyens ni les budgets des Européens ou des Américains, et notre culture architecturale n'est pas aussi forte que chez eux. Mais nous produisons une architecture d'excellente qualité», affirme l'architecte québécois Claude Provencher. Il met en évidence la récolte phénoménale lors de l'édition 2003 des Canadian Architect Awards: «Les projets d'ici ont récolté tellement de prix que tout le reste du Canada se demandait ce qui se passait au Québec pour que notre province soit tant primée!»
Outre le Quartier international de Montréal, qui constitue l'un des plus gros chantiers de la province, plusieurs autres constructions témoignent de cette ouverture architecturale importante. Pour suivre le courant international, la mise en chantier de la Grande Bibliothèque du Québec (GBQ) est l'une de ces réalisations québécoises importantes. Le ministère de la Culture et des Communications est d'ailleurs l'un des organismes gouvernementaux très actifs dans les commandes d'oeuvres architecturales.
Cette grande bibliothèque, qui ouvrira ses portes le 22 avril prochain, regroupera plus de un million de livres et quatre millions de documents au total sur une superficie de 33 000 m2. On prévoit que 5000 personnes viendront la fréquenter quotidiennement. Construite au coût de 141 millions de dollars, son principal défi consistait à combiner la vocation culturelle et éducative de la bibliothèque à son offre de service spécialisée. Sur le site Internet de la GBQ, on peut lire les propos de la présidente-directrice générale, Lise Bissonnette, selon lesquels le concept de la firme sélectionnée répondait avec «intelligence et assurance» à cette notion.
Double concours
La GBQ constitue également l'un des projets ayant favorisé la plus grande opération de créativité architecturale jamais organisée au Québec. L'attribution du contrat s'est effectuée d'une manière peu banale: «Pour la première fois dans l'histoire de l'architecture au Québec, un édifice public sera construit à la faveur d'un concours international», affirmait il y a quelques mois la présidente du jury, Phyllis Lambert. Une première aussi dans le milieu du design québécois, qui a également profité d'une seconde compétition pour concevoir tout le mobilier intérieur. Bref, une complémentarité des notions de design et d'architecture à son meilleur.
La mise en oeuvre d'un tel concours visait aussi à établir un haut niveau d'efficacité de construction, à stimuler la créativité des architectes et à contribuer au rayonnement international du Québec sur le plan architectural. Le rapport du Comité sur le développement d'une très grande bibliothèque indiquait aussi que ce type de concours «stimule la créativité, permet des débats sur le concept architectural et, dans plusieurs pays, on estime qu'il est un des principaux instruments du renouveau de la qualité architecturale».
Concourir ou soumissionner ?
Un malaise semble cependant exister au sein de la profession: malgré cette importante réalisation, les concours de cette nature (qui étaient autrefois monnaie courante) sont aujourd'hui en voie de disparition. Les architectes déplorent d'ailleurs l'attitude des différents ordres de gouvernement qui ont radicalement modifié leur mode d'attribution de contrat, mettant aujourd'hui en péril l'originalité des projets sélectionnés: «Auparavant, il y avait beaucoup plus de concours pour attribuer les projets gouvernementaux, dit Pierre Beaupré. De nos jours, cela fonctionne par soumission et ce sont toujours les projets les moins coûteux qui l'emportent. Pour avoir des contrats, on doit couper dans nos honoraires et pour gagner autant d'argent qu'avant, il faut faire plus de projets, ce qui réduit le temps passé à leur élaboration. On peut s'étonner qu'on réalise encore une architecture de qualité dans ces conditions!»
Claude Provencher est du même avis: «Un bon résultat nécessite souvent l'embauche d'un bon professionnel. En termes d'architecture, cela se traduit par une valeur ajoutée au patrimoine, à l'économie et à la qualité de vie d'une ville. Ce n'est pas vrai qu'on peut réaliser des projets de qualité avec des salaires réduits: on se tire dans le pied en attribuant des projets architecturaux sur la base de la plus basse tarification soumissionnée. Pour ma part, je ne gagne pas ma vie avec cela!»
Le président de l'Ordre des architectes du Québec s'interroge sur la volonté des gouvernements de valoriser une architecture de haut niveau dans la province: «Il est clair que cette façon de travailler, de négocier et de traiter avec les architectes appauvrit les résultats du travail.» Il croit aussi que cette méthode contribue à la médiocrité des résultats que l'on observe dorénavant trop souvent. Une notion pourtant importante car, comme le résume Claude Provencher: «Ce que l'on construit présentement, c'est notre futur patrimoine.»
«Le titre de designer est très à la mode et c'est pour cela que plusieurs le récupèrent à leur compte, mais cette notion est plus vaste que cela: elle coiffe tout», croit le président de l'Ordre des architectes du Québec (OAQ), Pierre Beaupré. Selon lui, les architectes occupent ces deux fonctions par défaut en concevant un bâtiment du début à la fin en passant par les meubles et les fournitures. «Tout est design!», renchérit l'architecte Claude Provencher.
Pourtant, plusieurs universités offrent aujourd'hui des programmes spécialisés en design. «Historiquement, les deux notions étaient regroupées sous une seule et même pratique dans une approche globale de l'environnement extérieur et intérieur, mais c'est maintenant deux mondes différents, plus spécialisés et plus complexes», affirme pour sa part le directeur du Centre de design de l'UQAM, Marc Choko.
Le terme est ainsi accaparé par ces nouveaux diplômés universitaires. Mais leur pratique ne comprend qu'une partie de la notion de design: «Nous formons des étudiants qui posséderont des notions de base, mais n'auront pas de diplôme aussi spécialisé qu'un architecte», explique Marc Choko. Ainsi, les designers auront une formation générale en design urbain, mais qui ne pourra remplacer les connaissances d'un architecte: ils ne pourront pas offrir leurs services pour la conception, la construction, l'agrandissement, la préservation, la reconstruction, la rénovation ou la modification d'un édifice. Le design urbain, les esquisses, les maquettes, les dessins, les devis, la surveillance des travaux et la gérance du projet demeurent aussi l'apanage des architectes.
Certains bureaux d'architectes acceptent cependant les conseils de ces designers (de plus en plus spécialisés et compétents) en les incorporant dans leurs équipes de production, mais cela n'est pas encore la norme, car beaucoup préfèrent tout réaliser eux-mêmes. Et selon le président de l'OAQ, si plusieurs apprécient cette complémentarité, d'autres n'aiment pas voir leurs platesbandes envahies.
Une architecture de qualité
Avec cette rivalité et ces nouveaux professionnels du design, une architecture de qualité peut-elle se poursuivre au Québec? «Il est clair que nous ne possédons pas les moyens ni les budgets des Européens ou des Américains, et notre culture architecturale n'est pas aussi forte que chez eux. Mais nous produisons une architecture d'excellente qualité», affirme l'architecte québécois Claude Provencher. Il met en évidence la récolte phénoménale lors de l'édition 2003 des Canadian Architect Awards: «Les projets d'ici ont récolté tellement de prix que tout le reste du Canada se demandait ce qui se passait au Québec pour que notre province soit tant primée!»
Outre le Quartier international de Montréal, qui constitue l'un des plus gros chantiers de la province, plusieurs autres constructions témoignent de cette ouverture architecturale importante. Pour suivre le courant international, la mise en chantier de la Grande Bibliothèque du Québec (GBQ) est l'une de ces réalisations québécoises importantes. Le ministère de la Culture et des Communications est d'ailleurs l'un des organismes gouvernementaux très actifs dans les commandes d'oeuvres architecturales.
Cette grande bibliothèque, qui ouvrira ses portes le 22 avril prochain, regroupera plus de un million de livres et quatre millions de documents au total sur une superficie de 33 000 m2. On prévoit que 5000 personnes viendront la fréquenter quotidiennement. Construite au coût de 141 millions de dollars, son principal défi consistait à combiner la vocation culturelle et éducative de la bibliothèque à son offre de service spécialisée. Sur le site Internet de la GBQ, on peut lire les propos de la présidente-directrice générale, Lise Bissonnette, selon lesquels le concept de la firme sélectionnée répondait avec «intelligence et assurance» à cette notion.
Double concours
La GBQ constitue également l'un des projets ayant favorisé la plus grande opération de créativité architecturale jamais organisée au Québec. L'attribution du contrat s'est effectuée d'une manière peu banale: «Pour la première fois dans l'histoire de l'architecture au Québec, un édifice public sera construit à la faveur d'un concours international», affirmait il y a quelques mois la présidente du jury, Phyllis Lambert. Une première aussi dans le milieu du design québécois, qui a également profité d'une seconde compétition pour concevoir tout le mobilier intérieur. Bref, une complémentarité des notions de design et d'architecture à son meilleur.
La mise en oeuvre d'un tel concours visait aussi à établir un haut niveau d'efficacité de construction, à stimuler la créativité des architectes et à contribuer au rayonnement international du Québec sur le plan architectural. Le rapport du Comité sur le développement d'une très grande bibliothèque indiquait aussi que ce type de concours «stimule la créativité, permet des débats sur le concept architectural et, dans plusieurs pays, on estime qu'il est un des principaux instruments du renouveau de la qualité architecturale».
Concourir ou soumissionner ?
Un malaise semble cependant exister au sein de la profession: malgré cette importante réalisation, les concours de cette nature (qui étaient autrefois monnaie courante) sont aujourd'hui en voie de disparition. Les architectes déplorent d'ailleurs l'attitude des différents ordres de gouvernement qui ont radicalement modifié leur mode d'attribution de contrat, mettant aujourd'hui en péril l'originalité des projets sélectionnés: «Auparavant, il y avait beaucoup plus de concours pour attribuer les projets gouvernementaux, dit Pierre Beaupré. De nos jours, cela fonctionne par soumission et ce sont toujours les projets les moins coûteux qui l'emportent. Pour avoir des contrats, on doit couper dans nos honoraires et pour gagner autant d'argent qu'avant, il faut faire plus de projets, ce qui réduit le temps passé à leur élaboration. On peut s'étonner qu'on réalise encore une architecture de qualité dans ces conditions!»
Claude Provencher est du même avis: «Un bon résultat nécessite souvent l'embauche d'un bon professionnel. En termes d'architecture, cela se traduit par une valeur ajoutée au patrimoine, à l'économie et à la qualité de vie d'une ville. Ce n'est pas vrai qu'on peut réaliser des projets de qualité avec des salaires réduits: on se tire dans le pied en attribuant des projets architecturaux sur la base de la plus basse tarification soumissionnée. Pour ma part, je ne gagne pas ma vie avec cela!»
Le président de l'Ordre des architectes du Québec s'interroge sur la volonté des gouvernements de valoriser une architecture de haut niveau dans la province: «Il est clair que cette façon de travailler, de négocier et de traiter avec les architectes appauvrit les résultats du travail.» Il croit aussi que cette méthode contribue à la médiocrité des résultats que l'on observe dorénavant trop souvent. Une notion pourtant importante car, comme le résume Claude Provencher: «Ce que l'on construit présentement, c'est notre futur patrimoine.»
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