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Économie - Le Viêt Nam veut habiller les Canadiens

Le Canada a ouvert ses portes au début du mois aux importations de vêtements provenant du Viêt Nam.
Photo : Agence Reuters
Le Canada a ouvert ses portes au début du mois aux importations de vêtements provenant du Viêt Nam.
La fin des importations contingentées des vêtements et autres produits du textile en provenance du Viêt Nam décrétée par Ottawa en décembre et en vigueur depuis le 1er janvier dernier donne aujourd'hui de l'espoir aux manufacturiers vietnamiens qui comptent bien en tirer profit pour habiller davantage de Canadiens. À défaut d'atteindre d'autres marchés dont les portes leur sont encore partiellement fermées.

Ho Chi Minh-Ville — Sourire. Concentration. Tâche répétitive. Et masque sur le visage. Ly, une jeune Vietnamienne dans la vingtaine gratte à l'aide d'une brosse en métal le haut de cuisse d'un jean préalablement enduit d'un produit chimique bleuâtre à la poussière guère inspirante. Autour d'elle, près de 150 autres ouvriers — des femmes pour la plupart — s'activent aussi autour des pièces de vêtements entrant et sortant des six lignes d'assemblage. Avec la même frénésie, histoire de créer dans les temps ces pantalons au délavage localisé et à la taille basse répondant parfaitement aux critères de la mode en vigueur actuellement dans un Occident qui semble apprécier le vrai-faux usé sur le devant.

En cet après-midi de janvier, il fait chaud. Comme partout ailleurs dans la région d'Ho Chi Minh-Ville ce jour-là. Et pas davantage dans ce bâtiment aéré situé en banlieue sud qui, d'ici à la fin d'une journée de 12 heures, «pause repas et sieste vietnamienne comprise», souligne en souriant Robin Ip, un Hongkongais directeur général des lieux, devrait avoir craché près de 16 000 jeans dont une grande majorité prendront la route du Canada, direction... les magasins Sears.

L'esprit de l'entreprise canadienne dans les bâtiments de la Hung Man Garment & Wash company est d'ailleurs facilement perceptible: sur le mur à l'entrée, deux affiches, en anglais et en vietnamien, y expliquent clairement les règles d'éthique et d'achat de Sears en terres sous-développées, accompagnées d'un numéro de téléphone avec l'indicatif régional 416 pour dénoncer tout accroc à ces normes. Et il y a fort à parier que d'autres énoncés de principe de ce genre, à saveur canadienne, devraient bientôt venir occuper les espaces vacants des murs encadrant le service du contrôle de la qualité où une dizaine de Vietnamiennes accroupies auscultent les coutures des poches et des ourlets en riant.

Depuis le 1er janvier dernier, Ottawa a décidé en effet de mettre fin aux quotas qui limitaient jusqu'à maintenant les importations de vêtements «made in Viêt Nam» au Canada. Ouvrant ainsi la porte toute grande aux acheteurs potentiels en mal de sous-traitance dans des pays en émergence et donnant du même coup une bouffée d'air frais aux deux millions de travailleurs du textile vietnamiens répartis dans 800 usines du nord au sud, qui comptent bien profiter de cette nouvelle réglementation pour accroître leur volume de production en mettant plus de chemises, de jeans (chimiquement délavés au bon endroit) et de shorts sur le dos et les fesses des canadiens.

«Cela ne va pas être facile», lance M. Ip devant une machine électronique «qui coûte très cher», souligne-t-il, découpant à toute vitesse les boutonnières des pantalons. «Nous allons devoir concurrencer de grandes puissances, comme la Chine et l'Inde, mais le Viêt Nam a la capacité de le faire.»

Depuis le début de l'année, les pays membres de l'Organisation du commerce (OMC), dont la Chine et l'Inde font partie ne sont en effet plus affectés par des importations contingentées vers les autres pays membres. Contrairement au Viêt Nam dont l'accession à l'OMC toujours en cours d'évaluation pourrait entrer en vigueur à la fin de 2005 ou au début de 2006, selon les prévisions optimistes des économistes du coin.

Tout au plus, le pays doit donc se contenter de deux ententes particulières avec le Canada et l'Union Européenne — devenu depuis décembre d'ailleurs son premier marché d'exportation, devant les États-Unis —, mais aussi sur les marchés asiatiques des pays voisins afin de tirer son épingle du grand jeu de la globalisation. Et tenter de mettre la main sur quelques millions de plus afin d'atteindre l'objectif du gouvernement fixé à cinq milliards de dollars US d'exportation de textiles pour 2005, contre un peu plus de quatre milliards cette année, selon les chiffres officiels. «Mais pour cela, il va falloir réduire nos coûts de production», lance Do Duc Dinh, président du Centre de recherches économiques et sociales du Viêt Nam, rencontré plus tôt en décembre à Hanoi, la capitale.

Avec un salaire moyen de 40 $ par mois accordés aux ouvriers des usines de M. Ip, pour six jours de travail par semaine et une semaine de congé pendant le Têt, le nouvel an lunaire célébré en grande pompe au Viêt Nam, la chose ne semble pas trop difficile à réaliser. Surtout qu'à un ou deux milliers de kilomètres au nord, dans l'Empire du milieu, ce salaire atteint aujourd'hui presque le double.

«Ce n'est pas là le problème, souligne M. Ip. Les salaires ici sont dans les normes du marché et vont le rester. Il faut plutôt accroître la productivité, mais aussi la production de tissus ici. En ce moment, 80 % des matières premières utilisées dans l'industrie du vêtement sont importées de la Chine [Hong Kong y compris] et de Corée pour être transformées ici. Ce sont ces dépenses qu'il faut réduire.»

Le gouvernement vietnamien l'a bien compris, déployant tout ses efforts pour multiplier la production de tissus en coton par sept —production actuellement de 25 000 tonnes — d'ici cinq ans histoire de donner à ses artistes de la machine à coudre les munitions nécessaires pour affronter ses concurrents aujourd'hui sur les champs de bataille qui lui sont offerts et sur tous les autres à l'horizon d'une entrée à l'OMC. Parallèlement, Hanoi envisage aussi l'ouverture cette année de deux nouvelles zones franches pour le textile autour des deux grandes villes du pays afin d'attirer d'éventuels manufacturiers à grand coup d'exemption de taxes. «C'est tout ce qu'il nous manque car, contrairement à d'autres pays d'Asie, le Viêt Nam dispose de la capacité de production, mais aussi d'une main-d'oeuvre bon marché, compétente qui apprend vite et travaille bien», souligne M. Dinh.

L'entrepreneur de Hong-Kong le croit aussi, vantant, comme dans une vidéo d'entreprise, au détour d'une visite guidée dans son atelier, les multiples talents de ses ouvriers. Des ouvriers qui risquent à l'avenir de devoir accélérer la cadence pour produire des jeans d'une valeur de 5 $ pièce vendus 30 à 40 $ une fois arrivés à destination.

Cette année en effet, sous quotas, ces pantalons accompagnés d'autres pièces de vêtements ont fait grimper un côté de la balance commerciale entre le Viêt Nam et le Canada à 50 millions de dollars américains pour les 11 premiers mois de 2004, selon le département vietnamien des douanes. Et le marché canadien pourrait bien, grâce aux conditions de production offertes par le Viêt Nam, en générer dix fois plus. Pour commencer.

«Je crois fermement qu'après 2005 le marché de l'exportation de vêtements va être dans les mains de l'Asie», souligne Le Quoc An, président de la Vietnam Garment & Textile Association. Et pas seulement celles de la Chine qui devrait, selon les analyses du moment, s'approprier près de la moitié de ces exportations dans le monde... «car les acheteurs ne peuvent pas se permettre de mettre tous leurs oeufs dans le même panier chinois, résumait en octobre dernier Fred Burke, de la firme d'avocat Baker & MacKensie Viêt Nam dans les pages du mensuel vietnamien de langue anglaise Outlook. Et c'est une carte que peut certainement jouer le Viêt Nam aujourd'hui».
 
 
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