Concours Philosopher 2004 - La quête du soi
L'individualisme moderne contribue-t-il au progrès ou au déclin de l'aptitude qu'ont nos sociétés à protéger l'individu et à améliorer la situation des individus ?
Photo : Agence France-Presse
Déjà en 1840, l’historien français Alexis de Tocqueville, dans son De la démocratie en Amérique, mettait les hommes en garde contre les dangers de la « suffisance individualiste ».
Chaque année, les professeurs de philosophie des collèges du Québec invitent leurs étudiants à la réflexion à l'intérieur du grand concours Philosopher. Le Devoir est heureux de collaborer à cet exercice en publiant dans ses pages le texte du gagnant. Il s'agit cette fois de Laurent Chevrette, étudiant au Collège régional de Lanaudière à L'Assomption. La question de l'édition 2003-2004 était la suivante : « L'individualisme est-il un signe de déclin ou de progrès de nos sociétés ? » C'est le département de philosophie du Cégep François-Xavier-Garneau de Québec qui agissait à titre d'organisateur du concours.
À se connaître soi-même, nous invitait déjà l'inscription gravée sur le temple de Delphes. Inexplorée pendant la violente et plutôt chaotique période médiévale, cette quête du « soi », d'une identité individuelle, réapparaît de nouveau au début de la Renaissance.
Émergeant d'une rupture de la structure socioculturelle traditionnelle inhérente à un important désir d'émancipation, cet individualisme renaissant, soutenu entre autres par un cogito réaffirmant l'importance du « je » à se gouverner lui-même, évoluera rapidement vers les individualismes modernes, dont la présence est aujourd'hui plus que palpable.
En effet, plusieurs individus constituant les sociétés occidentales, plus particulièrement industrialisées et démocratisées, ont atteint un niveau de vie tel qu'il leur est possible, leurs besoins essentiels étant comblés, de se consacrer au développement de leur individualité.
Cette potentialité, fruit de l'effort collectif de plusieurs générations d'individus, peut se concrétiser à travers une multitude de projets, d'attitudes et de choix de vie, d'où la pluralité des individualismes modernes. Ainsi, en fonction du sens que donne l'individu à son individualisme, il en résulte des aspects radicalement opposés, les uns susceptibles de faire stagner ou même décliner la société, les autres plutôt favorables à son progrès. Puisque l'être humain se constitue en société afin de faire respecter l'unicité à laquelle il a droit, cette même société ne saurait remplir ce rôle si elle brimait sa liberté individuelle.
Il est donc possible d'évaluer la progression ou la régression de nos sociétés en fonction de la capacité de leurs instances gouvernementales à défendre les droits et à améliorer le sort des individus qui les constituent. La question se pose donc en ces termes : l'individualisme moderne contribue-t-il au progrès ou au déclin de l'aptitude qu'ont nos sociétés à protéger l'individu et à améliorer la situation des individus ?
Il importe tout d'abord d'établir une clarification plus que nécessaire en ce qui concerne l'individualisme moderne, car il existe aujourd'hui un manque de rigueur quant à l'emploi de cette expression. Cette pratique, qui entraîne l'apparition d'explications simplistes aux maux de la société moderne, désigne comme bouc émissaire un individualisme réduit à une philosophie de l'égoïsme et du narcissisme, attitudes qui lui sont pourtant incompatibles.
L'individualisme désigne l'individu comme valeur ayant prépondérance sur toutes les autres, ce qui ne signifie pas qu'un individualiste puisse, à la manière d'un égoïste, placer son « moi » au-dessus du « moi » d'autrui en prétextant que cette autre individualité menace la sienne. La valeur qui a la priorité étant l'individu, celle-ci ne peut se placer au-dessus d'elle-même !
Cette dégénérescence en égoïsme constitue donc une première limite de l'individualisme. Des conséquences négatives pour la société peuvent en résulter, notamment en ce qui concerne la cohésion sociale, les relations interindividuelles étant devenues conflictuelles sous le sceau de l'égoïsme, ainsi que l'efficacité du gouvernement en place. En effet, si chacun légitime « ses » possessions et ne considère aucun partage ou, plus précisément, ne désire aucune mise en commun, il en résulte une complexification inutile de la gestion des ressources à l'intérieur de la société.
Sur le plan sociopolitique, on peut d'ailleurs identifier une seconde borne que l'individu moderne ne devrait pas négliger dans sa démarche de recherche de soi, celle du narcissisme. À ce sujet, déjà en 1840, l'historien français Alexis de Tocqueville, dans son De la démocratie en Amérique, mettait les hommes en garde contre les dangers de la « suffisance individualiste ». Cette attitude se caractérise par une transformation de l'individualisme, qui se concrétise alors comme une attention exclusive portée à soi-même.
Une telle concentration unique de toutes les énergies d'un individu, quoique pouvant peut-être faciliter le développement de sa personne, est susceptible d'en entraîner la dépolitisation, c'est-à-dire une absence d'intérêt envers la vie sociale et politique. Il s'agit d'une perspective inquiétante pour une société gérée par une démocratie de représentation.
En effet, un individu dont l'intérêt est exclusivement centré sur sa personne ne dénoncerait pas un dérapage gouvernemental touchant des intérêts autres que les siens, les députés ayant pourtant comme fonction de faire valoir les intérêts de tous.
Enfin, l'individualisme, prolongé au terme de sa révolution, au moment de l'atteinte d'un confort d'ordre intellectuel, physique et social jugé satisfaisant par une majorité d'individus, ne pourrait-il pas générer une situation d'apathie généralisée se traduisant par un arrêt de l'évolution de la société, sorte de stagnation fonctionnelle impliquant une lente mais sûre déchéance du genre humain, conséquence inévitable d'un tel immobilisme sociointellectuel ?
Vecteur de développement
Malgré l'existence de ces formes radicales, étudiées notamment par Charles Taylor dans Grandeur et misère de la modernité, l'individualisme constitue une source d'innovation et de création au sein de la société, le libre développement intellectuel étant un droit naturel, c'est-à-dire un droit que les individus possèdent par leur existence seule. Ce droit à la liberté intellectuelle constitue d'ailleurs un facteur clé pour le progrès technique et scientifique global, avancées entraînant généralement une amélioration du sort de l'individu.
En effet, la réflexion critique nécessite une certaine distanciation par rapport aux solutions existantes, condition sans laquelle un individu pourrait difficilement innover et penser par lui-même car baignant sans cesse dans les mêmes eaux. N'est-ce pas d'ailleurs de cette façon que nombre de grands penseurs, critiquant les théories de leur époque, sont parvenus à développer des systèmes expliquant mieux les phénomènes naturels ?
Les exemples abondent : Thomas Young, qui seul défendait la nature ondulatoire de la lumière (aujourd'hui unanimement acceptée), ou Einstein, qui n'a pu élaborer sa Relativité qu'en posant un regard neuf sur le monde (des « yeux d'enfant », disait-il lui-même). Toutefois, même si l'individu crée seul le nouveau, cela n'exclut pas qu'il puisse se référer à ce qui a déjà été fait par autrui et encore moins qu'il puisse partager le fruit de ses réflexions avec autrui.
L'individualisme fournit ainsi à la société un outil sans pareil : l'intersubjectivité. Autrui, à la fois complètement différent de « je » mais tout autant animé d'une même quête de bonheur (le sien), peut lui renvoyer une critique du point de vue de son « tu » subjectif et vice-versa, progressivité mutuelle d'une efficacité historiquement éprouvée. De plus, à l'heure actuelle, l'individu se développe souvent une ou des spécialités en un domaine donné. À l'intérieur d'un tel cadre intersubjectif, il peut donc fournir une intervention d'une qualité conséquente à sa spécialisation, contribuant ainsi à la meilleure résolution des problématiques contemporaines, d'une complexification inhérente à la mondialisation croissante de nos sociétés.
D'autre part, l'individualisme constitue un facteur de progrès social, dans l'optique où il déresponsabilise, dans une certaine mesure, l'État et les autres membres de la société envers l'individu. Ainsi, ce qui est couramment présenté comme l'ensemble des problèmes sociaux, réalités prétendument inévitables avec lesquelles tous les membres d'une collectivité doivent composer, l'individualisme les désigne plutôt comme les conséquences des choix individuels.
Une telle responsabilisation de l'individu est d'ailleurs assimilable à l'existentialisme sartrien, selon lequel « J'existe en tant que liberté » (Sartre), liberté impliquant implicitement une responsabilité individuelle. La situation d'un individu n'étant imputable qu'à ses décisions et actes, et non pas à la société ou à autrui, il en ressort une société qui n'agit plus comme « agent d'assurance » et dont les individus ne sont pas contraints à s'investir dans la cause d'autrui. Cela peut être considéré comme un progrès de nos sociétés puisqu'elles doivent assurer, comme il a été mentionné précédemment et en vertu de la loi constitutionnelle canadienne, la protection des droits individuels.
Un bilan
Ainsi, si l'individualisme porte en lui un potentiel de nuisance pour la société, son affranchissement passe certainement par la prise de conscience, par l'individu, de ces risques indissociables d'un travail de recherche de soi. En effet, ce n'est que par une autorégulation individuelle (et non par un interventionnisme étatique, de loin trop complexe dans sa gestion) que l'individu, à l'intérieur de sa démarche personnelle, pourra repérer et corriger ces déviations, notamment vers l'égoïsme et le « moi » outre mesure.
Cette nécessité s'explique aussi par le fait que l'individu peut, avec sa pensée critique seule, détruire les valeurs traditionnelles jugées insatisfaisantes afin d'en ériger de nouvelles : le prix à payer pour une telle liberté en est un d'incertitude et d'instabilité.
Certes, être seul à l'intérieur de ce complexe dédale d'idées peut être déconcertant, mais le fruit des efforts qu'un individu fournit pour se définir lui-même ne transcende-t-il pas l'impression illusoire d'une sécurité intellectuelle qui repose sur le conformisme et l'acceptation a priori ? Ainsi, en situation de crise, l'individu, mû par un instinctuel désir de survie, ne se tournera-t-il pas vers autrui en ce moment de trouble intérieur ? De là apparaît indubitable la nécessité de maintenir un rapport à autrui minimalement correct, voire neutre, attitude assimilable au respect.
L'individualisme, comme il a été présenté précédemment, constitue également un facteur de progrès, par sa capacité à améliorer les connaissances, le sort, et à protéger la liberté des individus. Il en ressort toutefois une inévitable interrogation : les contributions actuelles et futures de l'individualisme sont-elles suffisamment significatives pour justifier sa place dans nos sociétés, considérant ses perversions ?
Il importe donc de déterminer si l'individualisme a atteint son apogée d'efficacité ou si, au contraire, il peut encore favoriser l'émergence d'idées novatrices au sein de nos sociétés. Pour ce faire, une évaluation des causes déterminant la raison d'être de l'individualisme s'impose, puisque si celui-ci a encore son rôle à jouer dans nos sociétés, devraient alors nécessairement s'y retrouver des conditions d'existence actuelles similaires à celles qui ont favorisé son développement.
D'une part, l'individualisme a pris racine dans un désir d'autonomie intellectuelle et de libre expression, notamment chez les intellectuels des siècles antérieurs, auparavant cantonnés au dogmatisme scientifique et religieux de leurs sociétés. Cette raison d'être peut possiblement perdre une certaine partie de sa pertinence à l'intérieur de nos sociétés, justement caractérisées par la libre pensée et la libre expression, autant journalistique que médiatique, quoique les médias contemporains contrôlent en sélectionnant l'information véhiculée par leur moyen, ce qui représente une source potentielle de censure.
D'autre part, l'individualisme origine d'un désir humain de chercher son intégrité, son authenticité. Cette réalité est aujourd'hui observable, ne serait-ce que par le nombre croissant d'individus qui se remettent en question à un moment de leur vie et effectuent, conséquemment, un pèlerinage spirituel. L'individu qui en ressort, normalement plus heureux de son sort et plus épanoui envers lui-même, constitue un facteur volontaire de production pour la collectivité et est alors plus apte à s'intéresser par lui-même à autrui et aux intérêts communs à tous. Enfin, puisque l'individualisme constitue un gardien efficace de la liberté de l'individu, il saurait être utile dans le contexte contemporain du respect immuable que l'homme a choisi de vouer à sa liberté et à celle d'autrui. À la suite de cette analyse, l'individualisme semble donc trouver, dans nos sociétés encore, des points d'ancrage et des motifs légitimant son existence.
En somme, l'individualisme moderne, duquel ressort un dualisme opposant destruction et création pour nos sociétés, semble apte à réaliser l'invitation à se connaître soi-même. Il faut demeurer conscient du fait que la quête de soi ne constitue peut-être qu'une partie des possibilités offertes à l'être humain par la vie. En effet, l'individualisme dont il était question en était un de nature tout à fait occidentale, mais qu'en est-il des philosophies orientales, dont l'individu n'est pas nécessairement la valeur suprême ?
Qu'ont à offrir à nos sociétés ces visions adoptées par les nombreux individus qui composent l'autre portion du monde ? Une confrontation interculturelle qui s'impose déjà dans un contexte de mondialisation croissante et dont les dénouements sont nombreux : nos jeunes sociétés sont-elles prêtes à une telle expérience ?
En résultera-t-il une souhaitable intersubjectivité culturelle ou l'égoïsme national aveuglera-t-il plutôt les nations ?
***
Laurent Chevrette, Étudiant au Collège régional de Lanaudière
À se connaître soi-même, nous invitait déjà l'inscription gravée sur le temple de Delphes. Inexplorée pendant la violente et plutôt chaotique période médiévale, cette quête du « soi », d'une identité individuelle, réapparaît de nouveau au début de la Renaissance.
Émergeant d'une rupture de la structure socioculturelle traditionnelle inhérente à un important désir d'émancipation, cet individualisme renaissant, soutenu entre autres par un cogito réaffirmant l'importance du « je » à se gouverner lui-même, évoluera rapidement vers les individualismes modernes, dont la présence est aujourd'hui plus que palpable.
En effet, plusieurs individus constituant les sociétés occidentales, plus particulièrement industrialisées et démocratisées, ont atteint un niveau de vie tel qu'il leur est possible, leurs besoins essentiels étant comblés, de se consacrer au développement de leur individualité.
Cette potentialité, fruit de l'effort collectif de plusieurs générations d'individus, peut se concrétiser à travers une multitude de projets, d'attitudes et de choix de vie, d'où la pluralité des individualismes modernes. Ainsi, en fonction du sens que donne l'individu à son individualisme, il en résulte des aspects radicalement opposés, les uns susceptibles de faire stagner ou même décliner la société, les autres plutôt favorables à son progrès. Puisque l'être humain se constitue en société afin de faire respecter l'unicité à laquelle il a droit, cette même société ne saurait remplir ce rôle si elle brimait sa liberté individuelle.
Il est donc possible d'évaluer la progression ou la régression de nos sociétés en fonction de la capacité de leurs instances gouvernementales à défendre les droits et à améliorer le sort des individus qui les constituent. La question se pose donc en ces termes : l'individualisme moderne contribue-t-il au progrès ou au déclin de l'aptitude qu'ont nos sociétés à protéger l'individu et à améliorer la situation des individus ?
Il importe tout d'abord d'établir une clarification plus que nécessaire en ce qui concerne l'individualisme moderne, car il existe aujourd'hui un manque de rigueur quant à l'emploi de cette expression. Cette pratique, qui entraîne l'apparition d'explications simplistes aux maux de la société moderne, désigne comme bouc émissaire un individualisme réduit à une philosophie de l'égoïsme et du narcissisme, attitudes qui lui sont pourtant incompatibles.
L'individualisme désigne l'individu comme valeur ayant prépondérance sur toutes les autres, ce qui ne signifie pas qu'un individualiste puisse, à la manière d'un égoïste, placer son « moi » au-dessus du « moi » d'autrui en prétextant que cette autre individualité menace la sienne. La valeur qui a la priorité étant l'individu, celle-ci ne peut se placer au-dessus d'elle-même !
Cette dégénérescence en égoïsme constitue donc une première limite de l'individualisme. Des conséquences négatives pour la société peuvent en résulter, notamment en ce qui concerne la cohésion sociale, les relations interindividuelles étant devenues conflictuelles sous le sceau de l'égoïsme, ainsi que l'efficacité du gouvernement en place. En effet, si chacun légitime « ses » possessions et ne considère aucun partage ou, plus précisément, ne désire aucune mise en commun, il en résulte une complexification inutile de la gestion des ressources à l'intérieur de la société.
Sur le plan sociopolitique, on peut d'ailleurs identifier une seconde borne que l'individu moderne ne devrait pas négliger dans sa démarche de recherche de soi, celle du narcissisme. À ce sujet, déjà en 1840, l'historien français Alexis de Tocqueville, dans son De la démocratie en Amérique, mettait les hommes en garde contre les dangers de la « suffisance individualiste ». Cette attitude se caractérise par une transformation de l'individualisme, qui se concrétise alors comme une attention exclusive portée à soi-même.
Une telle concentration unique de toutes les énergies d'un individu, quoique pouvant peut-être faciliter le développement de sa personne, est susceptible d'en entraîner la dépolitisation, c'est-à-dire une absence d'intérêt envers la vie sociale et politique. Il s'agit d'une perspective inquiétante pour une société gérée par une démocratie de représentation.
En effet, un individu dont l'intérêt est exclusivement centré sur sa personne ne dénoncerait pas un dérapage gouvernemental touchant des intérêts autres que les siens, les députés ayant pourtant comme fonction de faire valoir les intérêts de tous.
Enfin, l'individualisme, prolongé au terme de sa révolution, au moment de l'atteinte d'un confort d'ordre intellectuel, physique et social jugé satisfaisant par une majorité d'individus, ne pourrait-il pas générer une situation d'apathie généralisée se traduisant par un arrêt de l'évolution de la société, sorte de stagnation fonctionnelle impliquant une lente mais sûre déchéance du genre humain, conséquence inévitable d'un tel immobilisme sociointellectuel ?
Vecteur de développement
Malgré l'existence de ces formes radicales, étudiées notamment par Charles Taylor dans Grandeur et misère de la modernité, l'individualisme constitue une source d'innovation et de création au sein de la société, le libre développement intellectuel étant un droit naturel, c'est-à-dire un droit que les individus possèdent par leur existence seule. Ce droit à la liberté intellectuelle constitue d'ailleurs un facteur clé pour le progrès technique et scientifique global, avancées entraînant généralement une amélioration du sort de l'individu.
En effet, la réflexion critique nécessite une certaine distanciation par rapport aux solutions existantes, condition sans laquelle un individu pourrait difficilement innover et penser par lui-même car baignant sans cesse dans les mêmes eaux. N'est-ce pas d'ailleurs de cette façon que nombre de grands penseurs, critiquant les théories de leur époque, sont parvenus à développer des systèmes expliquant mieux les phénomènes naturels ?
Les exemples abondent : Thomas Young, qui seul défendait la nature ondulatoire de la lumière (aujourd'hui unanimement acceptée), ou Einstein, qui n'a pu élaborer sa Relativité qu'en posant un regard neuf sur le monde (des « yeux d'enfant », disait-il lui-même). Toutefois, même si l'individu crée seul le nouveau, cela n'exclut pas qu'il puisse se référer à ce qui a déjà été fait par autrui et encore moins qu'il puisse partager le fruit de ses réflexions avec autrui.
L'individualisme fournit ainsi à la société un outil sans pareil : l'intersubjectivité. Autrui, à la fois complètement différent de « je » mais tout autant animé d'une même quête de bonheur (le sien), peut lui renvoyer une critique du point de vue de son « tu » subjectif et vice-versa, progressivité mutuelle d'une efficacité historiquement éprouvée. De plus, à l'heure actuelle, l'individu se développe souvent une ou des spécialités en un domaine donné. À l'intérieur d'un tel cadre intersubjectif, il peut donc fournir une intervention d'une qualité conséquente à sa spécialisation, contribuant ainsi à la meilleure résolution des problématiques contemporaines, d'une complexification inhérente à la mondialisation croissante de nos sociétés.
D'autre part, l'individualisme constitue un facteur de progrès social, dans l'optique où il déresponsabilise, dans une certaine mesure, l'État et les autres membres de la société envers l'individu. Ainsi, ce qui est couramment présenté comme l'ensemble des problèmes sociaux, réalités prétendument inévitables avec lesquelles tous les membres d'une collectivité doivent composer, l'individualisme les désigne plutôt comme les conséquences des choix individuels.
Une telle responsabilisation de l'individu est d'ailleurs assimilable à l'existentialisme sartrien, selon lequel « J'existe en tant que liberté » (Sartre), liberté impliquant implicitement une responsabilité individuelle. La situation d'un individu n'étant imputable qu'à ses décisions et actes, et non pas à la société ou à autrui, il en ressort une société qui n'agit plus comme « agent d'assurance » et dont les individus ne sont pas contraints à s'investir dans la cause d'autrui. Cela peut être considéré comme un progrès de nos sociétés puisqu'elles doivent assurer, comme il a été mentionné précédemment et en vertu de la loi constitutionnelle canadienne, la protection des droits individuels.
Un bilan
Ainsi, si l'individualisme porte en lui un potentiel de nuisance pour la société, son affranchissement passe certainement par la prise de conscience, par l'individu, de ces risques indissociables d'un travail de recherche de soi. En effet, ce n'est que par une autorégulation individuelle (et non par un interventionnisme étatique, de loin trop complexe dans sa gestion) que l'individu, à l'intérieur de sa démarche personnelle, pourra repérer et corriger ces déviations, notamment vers l'égoïsme et le « moi » outre mesure.
Cette nécessité s'explique aussi par le fait que l'individu peut, avec sa pensée critique seule, détruire les valeurs traditionnelles jugées insatisfaisantes afin d'en ériger de nouvelles : le prix à payer pour une telle liberté en est un d'incertitude et d'instabilité.
Certes, être seul à l'intérieur de ce complexe dédale d'idées peut être déconcertant, mais le fruit des efforts qu'un individu fournit pour se définir lui-même ne transcende-t-il pas l'impression illusoire d'une sécurité intellectuelle qui repose sur le conformisme et l'acceptation a priori ? Ainsi, en situation de crise, l'individu, mû par un instinctuel désir de survie, ne se tournera-t-il pas vers autrui en ce moment de trouble intérieur ? De là apparaît indubitable la nécessité de maintenir un rapport à autrui minimalement correct, voire neutre, attitude assimilable au respect.
L'individualisme, comme il a été présenté précédemment, constitue également un facteur de progrès, par sa capacité à améliorer les connaissances, le sort, et à protéger la liberté des individus. Il en ressort toutefois une inévitable interrogation : les contributions actuelles et futures de l'individualisme sont-elles suffisamment significatives pour justifier sa place dans nos sociétés, considérant ses perversions ?
Il importe donc de déterminer si l'individualisme a atteint son apogée d'efficacité ou si, au contraire, il peut encore favoriser l'émergence d'idées novatrices au sein de nos sociétés. Pour ce faire, une évaluation des causes déterminant la raison d'être de l'individualisme s'impose, puisque si celui-ci a encore son rôle à jouer dans nos sociétés, devraient alors nécessairement s'y retrouver des conditions d'existence actuelles similaires à celles qui ont favorisé son développement.
D'une part, l'individualisme a pris racine dans un désir d'autonomie intellectuelle et de libre expression, notamment chez les intellectuels des siècles antérieurs, auparavant cantonnés au dogmatisme scientifique et religieux de leurs sociétés. Cette raison d'être peut possiblement perdre une certaine partie de sa pertinence à l'intérieur de nos sociétés, justement caractérisées par la libre pensée et la libre expression, autant journalistique que médiatique, quoique les médias contemporains contrôlent en sélectionnant l'information véhiculée par leur moyen, ce qui représente une source potentielle de censure.
D'autre part, l'individualisme origine d'un désir humain de chercher son intégrité, son authenticité. Cette réalité est aujourd'hui observable, ne serait-ce que par le nombre croissant d'individus qui se remettent en question à un moment de leur vie et effectuent, conséquemment, un pèlerinage spirituel. L'individu qui en ressort, normalement plus heureux de son sort et plus épanoui envers lui-même, constitue un facteur volontaire de production pour la collectivité et est alors plus apte à s'intéresser par lui-même à autrui et aux intérêts communs à tous. Enfin, puisque l'individualisme constitue un gardien efficace de la liberté de l'individu, il saurait être utile dans le contexte contemporain du respect immuable que l'homme a choisi de vouer à sa liberté et à celle d'autrui. À la suite de cette analyse, l'individualisme semble donc trouver, dans nos sociétés encore, des points d'ancrage et des motifs légitimant son existence.
En somme, l'individualisme moderne, duquel ressort un dualisme opposant destruction et création pour nos sociétés, semble apte à réaliser l'invitation à se connaître soi-même. Il faut demeurer conscient du fait que la quête de soi ne constitue peut-être qu'une partie des possibilités offertes à l'être humain par la vie. En effet, l'individualisme dont il était question en était un de nature tout à fait occidentale, mais qu'en est-il des philosophies orientales, dont l'individu n'est pas nécessairement la valeur suprême ?
Qu'ont à offrir à nos sociétés ces visions adoptées par les nombreux individus qui composent l'autre portion du monde ? Une confrontation interculturelle qui s'impose déjà dans un contexte de mondialisation croissante et dont les dénouements sont nombreux : nos jeunes sociétés sont-elles prêtes à une telle expérience ?
En résultera-t-il une souhaitable intersubjectivité culturelle ou l'égoïsme national aveuglera-t-il plutôt les nations ?
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Laurent Chevrette, Étudiant au Collège régional de Lanaudière
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