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Le chant du cygne

Après s'être livrées au jeu des médias pour éviter qu'on oublie, les familles des victimes de Polytechnique veulent maintenant vivre leur deuil plus intimement

Sylvie Haviernick a perdu sa soeur Maud dans le carnage du 6 décembre 1989 à l’École polytechnique.
Photo : Jacques Nadeau
Sylvie Haviernick a perdu sa soeur Maud dans le carnage du 6 décembre 1989 à l’École polytechnique.
Chaque 6 décembre, des familles des victimes de Polytechnique acceptent de revivre l'horreur, de se plonger dans la douleur en évoquant les vies de leurs filles ou de leurs soeurs volées par un déséquilibré misogyne. Elles se livrent au jeu des médias pour qu'on se souvienne et, surtout, pour que ces 14 femmes ne soient pas mortes en vain. Ce quinzième anniversaire, c'est un peu leur chant du cygne, avant de se retirer dans leurs terres, du moins pour quelque temps, et vivre leur deuil de façon plus intime.

«Le 6 décembre, je n'ai pas le loisir de le vivre, je donne ma journée à la société», confie la présidente de la Fondation des victimes du 6 décembre contre la violence, Sylvie Haviernick, qui a perdu sa soeur Maud dans le carnage.

Elle consacre une douzaine d'heures par semaine à la fondation, beaucoup plus ces derniers mois pour l'organisation d'un concert à la mémoire des victimes. «C'est un de nos derniers concerts; cela prend beaucoup d'énergie. L'action sociale doit passer par d'autres moyens maintenant», poursuit la femme qui travaille dans une compagnie pharmaceutique. Elle se réjouit d'ailleurs de l'initiative des pères des défuntes Julie Boisvenu et Cathy Caretta, qui viennent tout juste de créer l'Association des familles des victimes.

Du crime affreux de Marc Lépine a jailli la campagne pour le contrôle des armes à feu, lancée par des étudiants de Polytechnique et à laquelle les familles des filles décédées ont collaboré. Les parents des victimes ont aussi canalisé leur énergie pour lutter contre la violence faite aux femmes.

Au moment d'identifier le corps de sa fille Anne-Marie, Suzanne Laplante-Edward s'était fait le serment de contre-attaquer. «Même quand on ne pouvait pas, paralysés par la douleur, on s'est dit qu'on allait faire quelque chose.» Peu après, elle a mis sur pied la fondation, qui rassemble encore aujourd'hui une cinquantaine de parents des jeunes femmes assassinées.

«Cela m'a coûté cher. La plaie est restée ouverte. Cela m'a empêchée d'enterrer ma fille», avoue Mme Laplante-Edward. Il y a trois ans, elle a tiré sa révérence, s'exilant même hors du pays pour le 6 décembre. «Je leur ai dit de ne plus m'appeler, sauf s'il arrivait des niaiseries au sujet du contrôle des armes à feu», raconte la mère, qui a décidé de rompre son silence pour le quinzième anniversaire.

Cette loi sur les armes à feu adoptée en 1995, c'est un peu le bébé des proches des victimes, avec au premier rang une ancienne de Poly, Heidi Rathjen. Ils crient maintenant victoire, chiffres à l'appui, malgré les ratés financiers entourant l'implantation du fameux registre. Depuis 1989, le nombre d'homicides par armes à feu au Canada a diminué du tiers (pour s'établir à 149), alors que le nombre d'homicides sans armes restait pratiquement le même (433).

Active au sein de la Coalition pour le contrôle des armes à feu, Catherine Bergeron se rappelle un sénateur hostile à la loi qui, à la sortie d'un comité parlementaire, lui a glissé à l'oreille: «Vous avez été bien manipulée.» «Je lui ai répondu que c'est plutôt nous qui les avions manipulés. On s'est servi de notre douleur pour promouvoir de bonnes idées, des valeurs auxquelles nous croyons», raconte l'avocate, rassurée en mesurant la force de leur action à une époque de désillusion ambiante.

Catherine Bergeron sera loin du monument dédié aux victimes au pied de la montagne cette année. Elle prononcera un discours à Vancouver, au Congrès de fondation de l'Association canadienne d'aide aux victimes. «Je trouvais séduisante l'idée de me retrouver loin et seule le 6 décembre. On a toujours vécu le deuil en collectif, on y trouvait peut-être une source de réconfort. On commence à sentir le besoin de se réapproprier le deuil sur un plan personnel», explique Mme Bergeron.

Violence faite aux femmes

Si les proches des victimes de Poly ont le sentiment du devoir accompli en ce qui concerne la bataille sur le contrôle des armes à feu, il n'en va pas de même sur le front de la violence faite aux femmes. «C'est entré dans les moeurs de nommer le phénomène, mais on n'est pas passé à l'étape de l'action», déplore Sylvie Haviernick. Elle est déçue du silence gouvernemental face à la revendication formulée lors de la Marche des femmes en 2000 d'une vaste campagne de sensibilisation, de l'ampleur de celles contre l'alcool au volant. La Fédération des femmes du Québec et Amnistie internationale déposeront d'ailleurs en début de semaine une pétition de 50 000 noms à l'Assemblée nationale en ce sens.

Moins amère, Mme Laplante-Edward souligne que le massacre de Poly a suscité une prise de conscience «inouïe»: «Avant cela, les femmes mouraient une par une et on le rapportait dans les journaux, c'est tout. Maintenant, il y a une grande sensibilité.»

Le phénomène semble aussi avoir perdu un peu de terrain depuis. Le nombre de femmes tuées par leur conjoint au Canada a chuté de 6 % depuis 1989, affichant cependant une évolution en dents de scie. Les meurtres de femmes en général ont pour leur part diminué de 36 % au cours de la même période, pour s'établir à 156 en 2003, alors que le nombre d'homicides d'hommes n'a baissé que de 4 %, pour un total de 392 l'an dernier.

La proportion de femmes qui disent avoir subi de la violence de la part de leur conjoint au cours des cinq dernières années est quant à elle passée de 12 % en 1993 à 8 % en 1999, selon Statistique Canada. «C'est une légère baisse. Il faut voir si elle se maintient», note le professeur Gilles Rondeau, du Centre interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes.

C'est au Québec que la sensibilisation a été la plus intense ces dernières années, observe-t-il. «Cela avait commencé avant le 6 décembre, mais la tragédie a accentué les choses. Les gens ont voulu montrer à Lépine que la marche des femmes vers l'égalité ne s'arrêterait pas, que la violence face aux femmes n'était pas acceptable», poursuit le professeur de l'Université de Montréal, précisant que la «bête n'a pas été matée pour autant».

Les gars de Poly

Alors que la tuerie est associée dans la tête de la plupart des Québécois aux armes à feu et à la violence faite aux femmes, les anciens étudiants de Poly y ajoutent une troisième dimension: l'agression. «On était dans une bulle saine, un milieu de vie, puis quelqu'un est arrivé en nous imposant une pulsion de mort», affirme Normand Gadoury, maintenant ingénieur et papa de quatre garçons. Le jour de la tuerie, en voyant ses camarades blessées, le jeune homme s'est empressé d'aller chercher les policiers et les ambulanciers qui attendaient à l'entrée de l'édifice, ayant reçu l'ordre de ne pas y pénétrer immédiatement.

Au cours des semaines, et même des mois qui ont suivi, les gars de Poly ont été en quelque sorte blâmés pour ne pas «avoir sauvé les filles». «Il y avait toutes sortes de pseudo-spécialistes qui nous disaient comment on devait se sentir. Il y avait aussi beaucoup de curiosité morbide. Les seules personnes avec qui j'étais à l'aise de me retrouver, pour en parler ou ne pas en parler, c'étaient celles qui étaient là», se rappelle M. Gadoury.

Son camarade de l'époque, Jocelyn Charbonneau, souligne aussi le malaise suscité par la «récupération» opérée par divers groupes, particulièrement féministes, dans les jours qui ont suivi. «Après coup, on peut dire que c'était valable d'utiliser un événement comme cela pour des fins de quasi-marketing. Pour nous, c'était "notre" massacre, c'était chez nous, notre famille, nos amis. C'était un peu de l'usurpation, peut-être pour des bonnes raisons.» Son ami Normand renchérit: «C'est comme si l'agression intime se poursuivait d'une autre façon.»

Alors que les familles des victimes ont canalisé leur énergie à travers la fondation, Normand Gadoury a senti le besoin de s'engager dans l'association étudiante et au sein de divers comités. «J'avais une impulsion inconsciente qui m'incitait presque à vivre ma vie en double pour celles qui étaient mortes.»

Quinze ans après avoir été happés par cette terreur inqualifiable, ceux qui ont survécu, étudiants ou parents, commencent à retrouver une certaine sérénité. «Une distance s'est établie, mais on peut encore la réduire facilement. La vie continue toute l'année; quand arrive le 6, c'est plus intense», conclut Catherine Bergeron.

***

Plusieurs événements commémoratifs sont organisés cette semaine pour souligner le quinzième anniversaire du 6 décembre.

- Concert de l'Orchestre symphonique de Longueuil organisé par la Fondation des victimes du 6 décembre contre la violence, Symphonie pour ma fille, de Gorecki, dimanche 5 décembre, église Saint-Jean-Baptiste. Pour information: 1 800 361-4595.

- Commémoration du 6 décembre, le lundi à 16h30, place du 6 décembre 1989, à l'angle des rues Decelles et Queen Mary. Un symposium artistique aura aussi lieu le dimanche au pied de l'oratoire, où des artistes peindront des portraits de personnages associés à la non-violence.

- Concert-bénéfice au profit du groupe SOS Violence conjugale, Requiem de Maurice Duruflé par le Choeur de Radio-Ville-Marie, samedi 4 décembre, église Saint-Jean-Baptiste. Pour information: 288-0796.
 
 
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  • Dany Leblanc
    Abonné
    samedi 4 décembre 2004 14h41
    Un crime exceptionnel
    La violence conjugale ou à caractère sexuelle est celle qui affectent le plus les femmes. Qu'un fou décide de décimer les étudiantes d'un département universitaire est vraiment exceptionnel. Ce cas n'est vraiment pas représentatif de la violence faite aux femmes. Le cas de Bertrand Cantat, impliqué dans le meurtre de sa compagne Marie Trintignant, est beaucoup plus représentatif.

    Malgré tout, le crime de Marc Lépine fût très grave. Il faut l'étudier et trouver des moyens pour évite que cela se répète. C'est aussi un crime parfait pour dénoncer les armes à feu.

    Dany Leblanc
    Saint-Jude

  • René Brisebois
    Inscrit
    samedi 4 décembre 2004 21h50
    15 ans d'auto-censure
    Il est tout à fait scandaleux de voir encore triompher après quinze ans la manipulation des autorités policières de l'époque - embargo sur l'identité et les intentions de l'auteur de ce crime de terreur - combinée à la récupération idéologique ayant démarré à l'Université Concordia - discours post-féminine anglophone désignant le Québec comme havre de la violence faite aux femmes. Quel journaliste aura le courage de citer enfin intégralement le manifeste intégriste musulman que Marc Lépine signa de son nom de baptême, Gamil Gharbi? On se souviendra qu'avec l'affaire d'Oka déjà, plusieurs furent contents de mettre sur le dos des Canadiens-français les mauvais traitements infligés aux membres des Premières Nations depuis les origines du pays. Mais ceci est une autre histoire. En ce qui concerne le monument de Vancouver, il représente deux fois une insulte, c'est-à-dire tant aux victimes qu'aux Québécoises et Québécois à qui on a volé le sens de cette tragédie qui s'est passée là-bas sur les lieux de cette institution vénérable qu'est l'école polytechnique.

  • René Brisebois
    Inscrit
    lundi 6 décembre 2004 14h46
    15 ans d'auto-censure (bis)
    En relisant ce matin ma réaction de samedi à l'article sur l'anniversaire de l'attentat du 6 décembre, je me suis aperçu d'une coquille flagrante. En effet, il faudrait lire 'post-féministe' et non pas 'post-féminine' - qui ne veut d'ailleurs rien dire. Par post-féminisme, j'entends donc ici un certain féminisme contemporain se permettant de dé-politiser délibérément le fait social, ce que n'aurait jamais fait une authentique féministe comme Simone de Beauvoir. En lisant le Devoir d'aujourd'hui, je trouve encore un exemple parfait de post-féminisme simpliste et, pardonnez-moi de le dire, risible, alors qu'on essaie d'expliquer le geste de Marc Lépine, né Gamil Gharbi d'un père algérien, par sa frustration d'avoir été refusé à Polytechnique. Je ne pense pas que ses faits et gestes d'alors - et qu'on peut ramener en gros à : 1) s'être donné un entrainement de commando ; 2)s'être procuré une arme semi-automatique pour la modifier ensuite ; 3)écrire un manifeste intégriste - représentent ainsi la réponse typique dans notre société de quelqu'un qui se trouve refusé dans une faculté. En réalité, Gharbi-Lépine ne s'est pas contenté de commettre dans un geste de folie un massacre épouvantable dirigé comme un groupe précis d'étudiantes de niveau universitaire, mais il a tenu, en plus, à en souligner par écrit le sens, soit en tant que rejet des valeurs d'égalité entre les hommes et les femmes ayant cours dans la société québécoise. Le fait de nier l'aspect politique de ce crime délibéré nous met dans la même position qu'un certain establisment américain continuant à ne vouloir voir dans les événements du 11 septembre que l'action démente de quelques barbus pas civilisé et jaloux de la riche Amérique. Par conséquent, nous avons donc raté depuis un certain 6 décembre, comme nos voisins du Sud depuis l'autre date, l'occasion de défendre et d'illustrer nos valeurs démocratiques, et ce, tant chez nous qu'ailleurs dans ce qui est dorénavant le village planétaire. Il n'est peut-être pas trop tard.

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