Le Québec s'ennuie
S'il fallait qualifier le climat politique québécois en cette fin d'année, sans doute la morosité correspondrait-elle le mieux à l'atmosphère. Cela expliquerait peut-être la nostalgie des membres du Parti québécois, qui souhaitent majoritairement le retour de Lucien Bouchard en politique active.
L'époque actuelle se définit par la fadeur. Les dirigeants des partis, de Paul Martin à Jean Charest, de Gilles Duceppe à Mario Dumont en passant par Bernard Landry, dont la faconde est aujourd'hui neutralisée par les dissensions internes du PQ, tous ces hommes ne soulèvent ni passion, ni rêve, ni espoir. Ils administrent, gèrent, critiquent, contestent au coup par coup. Ce n'est pas par hasard que les deux sports nationaux des Québécois, le hockey et la politique, soient en perte de vitesse dans le coeur de ces derniers. Les jeunes de vingt ans sont ainsi privés de modèles d'identification, ces leaders charismatiques qui n'apportent pas que des frissons fugitifs aux foules mais qui donnent aussi envie de se dépasser et de croire que la société est un laboratoire permanent vers le progrès pour tous.
Quand un peuple s'ennuie, il se désole. Et, puisque l'oisiveté est la mère de tous les vices, il cherche à se distraire. Les vrais enjeux disparaissent pour faire place aux faits divers. Et Dieu sait que les faits divers ces dernières semaines soulèvent les passions. Histoires inqualifiables de pédophilie et drames de familles décimées dans des incendies occupent les esprits et l'avant-scène médiatique. L'opinion publique ne se sent plus concernée par la politique et par ceux qui l'incarnent, en partie parce que les chefs politiques donnent souvent à penser qu'ils peuvent défendre la chose et son contraire. Ou alors qu'ils sont aussi impuissants que les électeurs face au «système», cette force de destruction massive du rêve.
***
Il est normal qu'un peuple qu'on prive de rêve s'ennuie. Surtout lorsque l'histoire de ce peuple depuis plus de quarante ans s'est écrite en oscillant d'exaltations en déceptions extrêmes sans jamais connaître de répit. Les transformations climatiques qui tempèrent nos hivers, cette saison qui définit aussi notre identité, sont en train de déteindre sur notre vie politique. Nous nous ennuyons de nos idoles charismatiques, et pas seulement dans le domaine de la politique. Les chefs syndicaux sont les enfants anémiques des Louis Laberge, Marcel Pépin et Gérald Larose. Nos icones culturels sont souvent de pâles copies des Félix Leclerc, Jean Duceppe, Jean Gascon, Olivier Guimond, Yvon Deschamps, Diane Dufresne. Le peuple s'ennuie parce que ceux qui parlent en son nom pratiquent la langue de bois ou baignent dans la glu de la gentillesse, entendue ici comme l'insignifiance inoffensive. Ou alors, ils confondent rigueur intellectuelle et grossièreté de langage, emballage de choix pour le vide de la pensée.
Avec l'ennui surgit la tristesse, cet affaissement du tonus de vie. Or la tristesse produit un effet délétère sur le désir de changement, dont le mouvement ne s'accommode pas du sur-place, donc qui rétrograde l'action. C'est sans doute la tristesse qui explique le succès des humoristes, les bons et les mauvais. Le peuple triste cherche à être surpris, faute d'être inspiré. Et il préfère de loin les salles de spectacle où il est distrait à celles qui l'obligent à affronter les grands drames humains; il préfère le bruit aigu des rires aux scènes qui font place au silence à travers les mots.
***
Le peuple québécois s'ennuie des Lesage, Lévesque, Bourassa, Trudeau, Drapeau, Parizeau, ces hommes et d'autres qui l'ont transporté, secoué, provoqué, enthousiasmé, déçu et ultimement aimé. Il se sent abandonné par ses représentants, de bonne foi dans leur majorité, mais qui transpirent l'insécurité, l'inquiétude, qui gouvernent sur la défensive, les yeux rivés sur les sondages de popularité, les oreilles aux aguets du bruit des manifestations de rue.
Le peuple s'ennuie au point d'acheter le sapin de Noël le lendemain de l'Halloween et d'installer des lumières multicolores du toit au sous-sol de la maison deux mois avant les Fêtes dont le sens l'indiffère désormais, s'il ne l'a pas oublié. C'est peut-être ce qu'on appelle la fuite en avant, quand on a démasqué une fois pour toutes le père Noël et la Fée des étoiles. On a toujours tracé du Québécois le portrait d'un être enjoué, impulsif, grouillant, friand de sensations fortes et d'émotions à fleur de peau. L'ennui avec l'ennui, c'est qu'il emmagasine l'énergie inutilisée, à savoir l'admiration, la capacité de concrétiser les rêves, le désir de résoudre les problèmes plutôt que de les différer. Il faut se méfier d'un peuple qui s'ennuie. Comme un volcan, il risque l'éruption ou alors il s'étiole. Dans tous les cas de figure, son avenir doit inquiéter.
L'époque actuelle se définit par la fadeur. Les dirigeants des partis, de Paul Martin à Jean Charest, de Gilles Duceppe à Mario Dumont en passant par Bernard Landry, dont la faconde est aujourd'hui neutralisée par les dissensions internes du PQ, tous ces hommes ne soulèvent ni passion, ni rêve, ni espoir. Ils administrent, gèrent, critiquent, contestent au coup par coup. Ce n'est pas par hasard que les deux sports nationaux des Québécois, le hockey et la politique, soient en perte de vitesse dans le coeur de ces derniers. Les jeunes de vingt ans sont ainsi privés de modèles d'identification, ces leaders charismatiques qui n'apportent pas que des frissons fugitifs aux foules mais qui donnent aussi envie de se dépasser et de croire que la société est un laboratoire permanent vers le progrès pour tous.
Quand un peuple s'ennuie, il se désole. Et, puisque l'oisiveté est la mère de tous les vices, il cherche à se distraire. Les vrais enjeux disparaissent pour faire place aux faits divers. Et Dieu sait que les faits divers ces dernières semaines soulèvent les passions. Histoires inqualifiables de pédophilie et drames de familles décimées dans des incendies occupent les esprits et l'avant-scène médiatique. L'opinion publique ne se sent plus concernée par la politique et par ceux qui l'incarnent, en partie parce que les chefs politiques donnent souvent à penser qu'ils peuvent défendre la chose et son contraire. Ou alors qu'ils sont aussi impuissants que les électeurs face au «système», cette force de destruction massive du rêve.
***
Il est normal qu'un peuple qu'on prive de rêve s'ennuie. Surtout lorsque l'histoire de ce peuple depuis plus de quarante ans s'est écrite en oscillant d'exaltations en déceptions extrêmes sans jamais connaître de répit. Les transformations climatiques qui tempèrent nos hivers, cette saison qui définit aussi notre identité, sont en train de déteindre sur notre vie politique. Nous nous ennuyons de nos idoles charismatiques, et pas seulement dans le domaine de la politique. Les chefs syndicaux sont les enfants anémiques des Louis Laberge, Marcel Pépin et Gérald Larose. Nos icones culturels sont souvent de pâles copies des Félix Leclerc, Jean Duceppe, Jean Gascon, Olivier Guimond, Yvon Deschamps, Diane Dufresne. Le peuple s'ennuie parce que ceux qui parlent en son nom pratiquent la langue de bois ou baignent dans la glu de la gentillesse, entendue ici comme l'insignifiance inoffensive. Ou alors, ils confondent rigueur intellectuelle et grossièreté de langage, emballage de choix pour le vide de la pensée.
Avec l'ennui surgit la tristesse, cet affaissement du tonus de vie. Or la tristesse produit un effet délétère sur le désir de changement, dont le mouvement ne s'accommode pas du sur-place, donc qui rétrograde l'action. C'est sans doute la tristesse qui explique le succès des humoristes, les bons et les mauvais. Le peuple triste cherche à être surpris, faute d'être inspiré. Et il préfère de loin les salles de spectacle où il est distrait à celles qui l'obligent à affronter les grands drames humains; il préfère le bruit aigu des rires aux scènes qui font place au silence à travers les mots.
***
Le peuple québécois s'ennuie des Lesage, Lévesque, Bourassa, Trudeau, Drapeau, Parizeau, ces hommes et d'autres qui l'ont transporté, secoué, provoqué, enthousiasmé, déçu et ultimement aimé. Il se sent abandonné par ses représentants, de bonne foi dans leur majorité, mais qui transpirent l'insécurité, l'inquiétude, qui gouvernent sur la défensive, les yeux rivés sur les sondages de popularité, les oreilles aux aguets du bruit des manifestations de rue.
Le peuple s'ennuie au point d'acheter le sapin de Noël le lendemain de l'Halloween et d'installer des lumières multicolores du toit au sous-sol de la maison deux mois avant les Fêtes dont le sens l'indiffère désormais, s'il ne l'a pas oublié. C'est peut-être ce qu'on appelle la fuite en avant, quand on a démasqué une fois pour toutes le père Noël et la Fée des étoiles. On a toujours tracé du Québécois le portrait d'un être enjoué, impulsif, grouillant, friand de sensations fortes et d'émotions à fleur de peau. L'ennui avec l'ennui, c'est qu'il emmagasine l'énergie inutilisée, à savoir l'admiration, la capacité de concrétiser les rêves, le désir de résoudre les problèmes plutôt que de les différer. Il faut se méfier d'un peuple qui s'ennuie. Comme un volcan, il risque l'éruption ou alors il s'étiole. Dans tous les cas de figure, son avenir doit inquiéter.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

