Prix Albert-Tessier - Des idées et des images
«Se maintenir sur la ligne ténue entre conscience politique et angoisse personnelle»
Pierre Hébert a l'habitude de l'ombre davantage que de la lumière. Après avoir travaillé à l'intérieur d'un rayon assez restreint pour amateurs avertis, le voici sous le feu des projecteurs avec ce prix Albert-Tessier qui couronne sa carrière de cinéaste. Il s'en trouve aussi intimidé que ravi.
Une décoration n'arrive jamais seule. Dans la foulée de ces lauriers, l'ONF, qui fut son berceau durant 35 ans, va éditer un coffret de ses oeuvres. Un recueil de ses écrits sera également publié. Son nom circule.
L'animation, une école de patience et d'humilité, n'a pas toujours la diffusion qu'elle mérite. Qui cherche la gloire la traque ailleurs, mais Pierre Hébert méritait haut la main de passer du côté du soleil.
Il est sans doute le cinéaste québécois le plus épris de correspondances baudelairiennes. Avec lui, les sons, les images, les musiques, les supports s'entrechoquent et se répondent. Le public le connaît surtout pour sa technique de gravure sur pellicule, peaufinée depuis plusieurs décennies.
En plus de 40 ans de parcours, Pierre Hébert a réalisé près de 25 films éclatés: Autour de la perception, Étienne et Sara, Souvenirs de guerre, Le Métro, La Lettre d'amour. Son long métrage La Plante humaine, qui mariait de vraies prises de vue à un univers d'animation, faisait une large place à cette technique de gravure, à travers une exploration de la solitude sur fond d'images de guerre martelées au petit écran.
Bien évidemment, il constate à quel point cet univers a changé. «Depuis l'apparition du numérique, il est devenu difficile de définir le créneau, dit-il. Les frontières sont de plus en plus poreuses entre les genres. L'animation a pénétré le cinéma traditionnel, avec des manipulations d'images. Comme entité distincte, elle traverse un moment de mutation profonde.»
Autur du monde
Loin de s'enfermer dans la nostalgie d'un âge d'or de l'animation, jamais, depuis sa retraite de l'ONF en 1999, Pierre Hébert ne s'est senti aussi créatif. Aux côtés du musicien Bob Ostertag, il sillonne le monde avec un spectacle performance faisant appel au traitement par ordinateur en direct d'images animées abordant l'actualité politique. Entre la science et les ordures les entraîne partout et le public apprécie. «C'est vraiment gratifiant, dit-il. Pour la première fois de ma vie, j'ai l'impression d'avoir un succès, modeste, mais continu.»
Ses yeux brillent comme ceux d'un jeune artiste en éternelle exploration quand il parle de ces spectacles. Il ne se sentait pas enchaîné à l'ONF, mais a connu un second souffle en quittant le nid.
Passé récent
Elle est bien jeune, l'histoire du cinéma d'animation au Québec. Assez pour que ses membres encore actifs aient connu un peu sa genèse. Pierre Hébert a été le pupille du grand pionnier Norman McLaren. C'est au réalisateur des Voisins qu'il a dû son entrée à l'ONF. On n'a pas pour mentor un artiste de ce calibre sans demeurer sous influence.
Depuis, Pierre Hébert aura exploré l'animation de l'ONF sous toutes ses coutures, producteur au début et à la fin de son parcours là-bas. En 1996, il a pris la tête du studio d'animation du programme français de l'ONF pour créer des maillages avec l'étranger, ouvrir le service sur le monde. La boucle est bouclée.
Né en 1944 dans le quartier Villeray, Pierre Hébert est devenu cinéaste presque par hasard. Tout en suivant des cours d'archéologie à l'Université de Montréal, il avait gravé sur pellicule trois courts métrages rigolos. En 1964, un travail d'archéologue tomba à l'eau et McLaren, qui avait aimé ses oeuvres, lui proposa un emploi d'été à l'ONF. Il y est resté.
S'il appréciait les techniques d'animation de ses maîtres, sur le fond, l'approche ludique de McLaren et de René Jodoin n'était pas sa tasse de thé. Quand on est un jeune idéaliste socialement engagé, on demande à l'art d'être aussi une arme de combat.
Pierre Hébert fut même un temps marxiste-léniniste. «Mes modèles sont venus surtout des documentaristes engagés, le néerlandais Van Der Keuken en particulier, et des cinéastes de fiction comme Godard.»
«Sous l'influence de Brecht, je considère que les choix esthétiques ne sont pas liés à des considérations stylistiques mais dramatiques, qu'ils sont inhérents au sujet traité.»
Manifestes
Si Pierre Hébert marie les prises de vue réelles à divers types d'animation, ce n'est pas pour s'offrir un style, mais afin d'éviter les constructions linéaires pour déstabiliser le spectateur à travers une série de ruptures. «Je veux créer un parcours de chocs entre les matières», déclare-t-il.
Jusqu'au début des années 1980, ses films furent aussi des manifestes. En 1974, Père Noël! Père Noël!, tricotant images documentaires et animation de papier découpé, dénonçait la commercialisation à outrance de la fête. Entre chiens et loups, sur fond de magnifiques ombres chinoises collées aux prises de vue, avec aussi sa pellicule gravée, constitua en 1978 une virulente dénonciation du chômage.
Le brûlant Souvenirs de guerre en 1982 s'est révélé une oeuvre à la fois puissante et bouleversante, avec ses belles chansons folkloriques, ses gravures sur pellicule, ses scènes de papier découpé qui recréaient l'univers du conte pour mieux marteler un message pacifiste.
Quand vint la débâcle des grands idéaux collectifs, Pierre Hébert connut une sorte de traversée du désert qui modifia son approche du cinéma. Des oeuvres comme La Lettre d'amour et Ô Picasso appartiennent à une quête plus formelle que ses brûlots précédents.
Dès 1984, il commença à faire des spectacles avec des musiciens, longtemps avec Robert M. Lepage et René Lussier. Bientôt il grava ses films en direct, par boucle, d'abord pour accompagner le lancement de ses films, puis par plaisir.
À travers La Plante humaine, le cinéaste renoua avec son engagement, mais sur un ton nouveau. À l'écran, la solitude du héros devint lancinante, et les images de guerre, un bombardement visuel face à l'homme impuissant, chant de notre individualisme contemporain.
Au fil du temps, il a voulu découvrir dans quelle direction il voulait aller, se disant que le chemin viendrait de lui-même.
Les oeuvres de Pierre Hébert comme cinéaste et comme performer se marient désormais étroitement. Et ses derniers films — Entre la science et les ordures, entre autres — font écho à ses spectacles, au-delà des captations documentaires, les prolongeant en quelque sorte.
Vint un 11 septembre
Sa création se colle à notre époque chaotique. Il n'oubliera jamais ces temps troublés où il a sauté sans filet aux côtés du musicien Bob Ostertag. «Depuis longtemps, le Minneapolis Film Center nous avait invités à présenter une performance le 20 septembre 2001. On se préparait en tentant d'être ludiques, un peu légers, quand arriva la tragédie du 11 septembre.»
Que faire? Commenter autre chose? Impossible. Mais que dire? Et sur quel ton? Et comment l'assistance allait-elle recevoir leur intervention?
Une semaine après les attentats, les voilà donc sur une scène américaine, abordant d'une façon allégorique ce moments choc à l'aide des jouets. Leur petit avion se préparait à percuter les tours. Ils avaient le coeur serré. «Après le spectacle, les gens nous ont dit: "merci d'avoir fait ça".» L'auditoire avait compris l'hommage et capté la sympathie.
«Encore maintenant, on essaie de se maintenir sur la ligne ténue entre conscience politique et angoisse personnelle», précise Pierre Hébert. Il arrive d'Andalousie, poursuit sa route d'artiste avec une approche multimédia non pas enfantée par des modes, mais par la conviction profonde que du choc des matières naît la conscience, et que par elle viendra l'espoir.
Ce prix évoque l'un des premiers artisans du cinéma documentaire québécois, Mgr Albert Tessier (1895-1976). Les divers aspects du cinéma reconnus par ce prix sont la scénarisation, l'interprétation, la composition musicale, la réalisation, la production et les techniques cinématographiques.
Une décoration n'arrive jamais seule. Dans la foulée de ces lauriers, l'ONF, qui fut son berceau durant 35 ans, va éditer un coffret de ses oeuvres. Un recueil de ses écrits sera également publié. Son nom circule.
L'animation, une école de patience et d'humilité, n'a pas toujours la diffusion qu'elle mérite. Qui cherche la gloire la traque ailleurs, mais Pierre Hébert méritait haut la main de passer du côté du soleil.
Il est sans doute le cinéaste québécois le plus épris de correspondances baudelairiennes. Avec lui, les sons, les images, les musiques, les supports s'entrechoquent et se répondent. Le public le connaît surtout pour sa technique de gravure sur pellicule, peaufinée depuis plusieurs décennies.
En plus de 40 ans de parcours, Pierre Hébert a réalisé près de 25 films éclatés: Autour de la perception, Étienne et Sara, Souvenirs de guerre, Le Métro, La Lettre d'amour. Son long métrage La Plante humaine, qui mariait de vraies prises de vue à un univers d'animation, faisait une large place à cette technique de gravure, à travers une exploration de la solitude sur fond d'images de guerre martelées au petit écran.
Bien évidemment, il constate à quel point cet univers a changé. «Depuis l'apparition du numérique, il est devenu difficile de définir le créneau, dit-il. Les frontières sont de plus en plus poreuses entre les genres. L'animation a pénétré le cinéma traditionnel, avec des manipulations d'images. Comme entité distincte, elle traverse un moment de mutation profonde.»
Autur du monde
Loin de s'enfermer dans la nostalgie d'un âge d'or de l'animation, jamais, depuis sa retraite de l'ONF en 1999, Pierre Hébert ne s'est senti aussi créatif. Aux côtés du musicien Bob Ostertag, il sillonne le monde avec un spectacle performance faisant appel au traitement par ordinateur en direct d'images animées abordant l'actualité politique. Entre la science et les ordures les entraîne partout et le public apprécie. «C'est vraiment gratifiant, dit-il. Pour la première fois de ma vie, j'ai l'impression d'avoir un succès, modeste, mais continu.»
Ses yeux brillent comme ceux d'un jeune artiste en éternelle exploration quand il parle de ces spectacles. Il ne se sentait pas enchaîné à l'ONF, mais a connu un second souffle en quittant le nid.
Passé récent
Elle est bien jeune, l'histoire du cinéma d'animation au Québec. Assez pour que ses membres encore actifs aient connu un peu sa genèse. Pierre Hébert a été le pupille du grand pionnier Norman McLaren. C'est au réalisateur des Voisins qu'il a dû son entrée à l'ONF. On n'a pas pour mentor un artiste de ce calibre sans demeurer sous influence.
Depuis, Pierre Hébert aura exploré l'animation de l'ONF sous toutes ses coutures, producteur au début et à la fin de son parcours là-bas. En 1996, il a pris la tête du studio d'animation du programme français de l'ONF pour créer des maillages avec l'étranger, ouvrir le service sur le monde. La boucle est bouclée.
Né en 1944 dans le quartier Villeray, Pierre Hébert est devenu cinéaste presque par hasard. Tout en suivant des cours d'archéologie à l'Université de Montréal, il avait gravé sur pellicule trois courts métrages rigolos. En 1964, un travail d'archéologue tomba à l'eau et McLaren, qui avait aimé ses oeuvres, lui proposa un emploi d'été à l'ONF. Il y est resté.
S'il appréciait les techniques d'animation de ses maîtres, sur le fond, l'approche ludique de McLaren et de René Jodoin n'était pas sa tasse de thé. Quand on est un jeune idéaliste socialement engagé, on demande à l'art d'être aussi une arme de combat.
Pierre Hébert fut même un temps marxiste-léniniste. «Mes modèles sont venus surtout des documentaristes engagés, le néerlandais Van Der Keuken en particulier, et des cinéastes de fiction comme Godard.»
«Sous l'influence de Brecht, je considère que les choix esthétiques ne sont pas liés à des considérations stylistiques mais dramatiques, qu'ils sont inhérents au sujet traité.»
Manifestes
Si Pierre Hébert marie les prises de vue réelles à divers types d'animation, ce n'est pas pour s'offrir un style, mais afin d'éviter les constructions linéaires pour déstabiliser le spectateur à travers une série de ruptures. «Je veux créer un parcours de chocs entre les matières», déclare-t-il.
Jusqu'au début des années 1980, ses films furent aussi des manifestes. En 1974, Père Noël! Père Noël!, tricotant images documentaires et animation de papier découpé, dénonçait la commercialisation à outrance de la fête. Entre chiens et loups, sur fond de magnifiques ombres chinoises collées aux prises de vue, avec aussi sa pellicule gravée, constitua en 1978 une virulente dénonciation du chômage.
Le brûlant Souvenirs de guerre en 1982 s'est révélé une oeuvre à la fois puissante et bouleversante, avec ses belles chansons folkloriques, ses gravures sur pellicule, ses scènes de papier découpé qui recréaient l'univers du conte pour mieux marteler un message pacifiste.
Quand vint la débâcle des grands idéaux collectifs, Pierre Hébert connut une sorte de traversée du désert qui modifia son approche du cinéma. Des oeuvres comme La Lettre d'amour et Ô Picasso appartiennent à une quête plus formelle que ses brûlots précédents.
Dès 1984, il commença à faire des spectacles avec des musiciens, longtemps avec Robert M. Lepage et René Lussier. Bientôt il grava ses films en direct, par boucle, d'abord pour accompagner le lancement de ses films, puis par plaisir.
À travers La Plante humaine, le cinéaste renoua avec son engagement, mais sur un ton nouveau. À l'écran, la solitude du héros devint lancinante, et les images de guerre, un bombardement visuel face à l'homme impuissant, chant de notre individualisme contemporain.
Au fil du temps, il a voulu découvrir dans quelle direction il voulait aller, se disant que le chemin viendrait de lui-même.
Les oeuvres de Pierre Hébert comme cinéaste et comme performer se marient désormais étroitement. Et ses derniers films — Entre la science et les ordures, entre autres — font écho à ses spectacles, au-delà des captations documentaires, les prolongeant en quelque sorte.
Vint un 11 septembre
Sa création se colle à notre époque chaotique. Il n'oubliera jamais ces temps troublés où il a sauté sans filet aux côtés du musicien Bob Ostertag. «Depuis longtemps, le Minneapolis Film Center nous avait invités à présenter une performance le 20 septembre 2001. On se préparait en tentant d'être ludiques, un peu légers, quand arriva la tragédie du 11 septembre.»
Que faire? Commenter autre chose? Impossible. Mais que dire? Et sur quel ton? Et comment l'assistance allait-elle recevoir leur intervention?
Une semaine après les attentats, les voilà donc sur une scène américaine, abordant d'une façon allégorique ce moments choc à l'aide des jouets. Leur petit avion se préparait à percuter les tours. Ils avaient le coeur serré. «Après le spectacle, les gens nous ont dit: "merci d'avoir fait ça".» L'auditoire avait compris l'hommage et capté la sympathie.
«Encore maintenant, on essaie de se maintenir sur la ligne ténue entre conscience politique et angoisse personnelle», précise Pierre Hébert. Il arrive d'Andalousie, poursuit sa route d'artiste avec une approche multimédia non pas enfantée par des modes, mais par la conviction profonde que du choc des matières naît la conscience, et que par elle viendra l'espoir.
Ce prix évoque l'un des premiers artisans du cinéma documentaire québécois, Mgr Albert Tessier (1895-1976). Les divers aspects du cinéma reconnus par ce prix sont la scénarisation, l'interprétation, la composition musicale, la réalisation, la production et les techniques cinématographiques.
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