L'inavouable
Au rythme où se multiplient les confessions des enfants de ce siècle, le mot «inavouable» risque de disparaître du vocabulaire. La publication cette semaine du livre des filles du boxeur Dave Hilton allonge la liste déjà étoffée des ouvrages décrivant le calvaire des victimes d'agressions sexuelles, souvent des cas d'inceste, dont l'enfance s'est transformée en cauchemar.
On ne compte plus le nombre d'enfants de personnalités connues qui ont décidé de fracasser l'image de ceux qui, pour eux, furent des bourreaux. Des jumelles Dionne, agressées par leur père, en passant par Catherine Allégret, fille de Simone Signoret et belle-fille d'Yves Montand, les enfants parlent, et ce sont majoritairement des filles. Non pas que les garçons échappent aux sévices, mais ils semblent moins enclins à médiatiser leur malheur.
Bien sûr, la parole est thérapeutique; bien sûr, le témoignage prend valeur d'exemple et peut aider ceux qui étouffent dans la honte et l'angoisse de ce qu'ils ont subi. Mais on reste mystifié par cette parole publique, médiatisée à outrance. Sans doute parce qu'on se sent quelque peu voyeur et qu'on a le sentiment de ne pas avoir le droit à ces confidences. Peut-être aussi parce que ces révélations ne nous permettent plus de nous illusionner sur la nature humaine.
Peut-on désormais écouter chanter Yves Montand sans penser au beau-père qui commettait des gestes obscènes sur le corps de la petite-fille de quatre ans à qui il donnait le bain? Est-il possible de ne pas avoir des haut-le-coeur en entendant Jeannie Hilton raconter que son père exigeait une fellation alors qu'elle était assise à ses côtés sur la banquette arrière de la voiture conduite par sa mère qui, elle, ne se doutait apparemment de rien? Dans tous les cas de figure, l'image mythique de la mère-rempart, protectrice de ses petits, ne survit pas. L'inconscience ou l'ignorance des mères, les mères par qui l'agresseur potentiel ne devrait jamais parvenir à l'enfant quelle que soit la situation, la colère, le dégoût, la tristesse, demeurent impossibles à départager.
***
Les psychologues, psychanalystes et autres spécialistes du souterrain humain suggèrent des interprétations qui demeurent toutes incomplètes. En ce sens, ces gestes incompréhensibles appartiennent à cette zone obscure des êtres qui donnent le vertige. Que les victimes, en parlant, se reconstruisent une vie qu'on leur a ravie, qu'elles recherchent dans le regard des autres un respect et une compassion, ces baumes qui atténuent leur douleur, quoi de plus légitime? Mais une question taraude: pourquoi médiatiser à la face de millions de gens ces horreurs, sinon pour affirmer leur statut de survivants?
Tout peut être dit, tout peut être écrit, mais il y a la manière, croient plusieurs. Jorge Semprun, dans un livre admirable intitulé L'Écriture ou la Vie, affirme, lui, que l'expérience des camps de concentration nazis qu'il a vécue ne peut être mise en mots. En la fixant, l'écriture limiterait l'horreur elle-même. Semprun croit ici à la primauté de la vie sur la littérature. Le piège de la médiatisation des tragédies humaines est celui de la banalisation, qui a un effet d'érosion émotionnelle et aussi intellectuelle. Par contre, le silence enferme les victimes et rend impossible tout espoir d'émerger vers la vie.
Contrairement à ce qu'on pense, nous ne sommes pas ici dans le fait divers. Nous sommes au coeur de l'expérience humaine telle que vécue dans une société qui refuse de taire le malheur mais dont les moyens de diffusion sont autant de forces de frappe qui peuvent la faire éclater. Le sensationnalisme est aussi la désintégration du contenu, son atomisation même.
***
Il n'y a plus d'idoles et d'icônes qui soient protégées de nos jours. La privatisation de l'action publique telle qu'elle existe déboulonnerait de leurs socles nombre de grands écrivains, de sublimes musiciens et d'hommes politiques monumentaux dont les comportements indécents étaient entourés du lourd silence de la complaisance. La notoriété n'est plus une protection de nos jours, au contraire. Les secrets de famille éclatent comme la famille, ceci expliquant cela.
Dans trop d'histoires d'enfance plane l'ombre d'un oncle, d'un grand-père, d'un ami proche de la famille spécialiste du flétrissement des enfants. Les agressions sexuelles ne sont donc pas plus fréquentes qu'auparavant, mais le sont-elles moins? On peut en douter. Comme quoi le progrès est souvent une illusion d'optique. Tout cela est infiniment triste. C'est pourquoi les victimes qui affrontent leur agresseur en les dénonçant publiquement sont porteuses d'un espoir pour tous.
denbombardier@videotron.ca
On ne compte plus le nombre d'enfants de personnalités connues qui ont décidé de fracasser l'image de ceux qui, pour eux, furent des bourreaux. Des jumelles Dionne, agressées par leur père, en passant par Catherine Allégret, fille de Simone Signoret et belle-fille d'Yves Montand, les enfants parlent, et ce sont majoritairement des filles. Non pas que les garçons échappent aux sévices, mais ils semblent moins enclins à médiatiser leur malheur.
Bien sûr, la parole est thérapeutique; bien sûr, le témoignage prend valeur d'exemple et peut aider ceux qui étouffent dans la honte et l'angoisse de ce qu'ils ont subi. Mais on reste mystifié par cette parole publique, médiatisée à outrance. Sans doute parce qu'on se sent quelque peu voyeur et qu'on a le sentiment de ne pas avoir le droit à ces confidences. Peut-être aussi parce que ces révélations ne nous permettent plus de nous illusionner sur la nature humaine.
Peut-on désormais écouter chanter Yves Montand sans penser au beau-père qui commettait des gestes obscènes sur le corps de la petite-fille de quatre ans à qui il donnait le bain? Est-il possible de ne pas avoir des haut-le-coeur en entendant Jeannie Hilton raconter que son père exigeait une fellation alors qu'elle était assise à ses côtés sur la banquette arrière de la voiture conduite par sa mère qui, elle, ne se doutait apparemment de rien? Dans tous les cas de figure, l'image mythique de la mère-rempart, protectrice de ses petits, ne survit pas. L'inconscience ou l'ignorance des mères, les mères par qui l'agresseur potentiel ne devrait jamais parvenir à l'enfant quelle que soit la situation, la colère, le dégoût, la tristesse, demeurent impossibles à départager.
***
Les psychologues, psychanalystes et autres spécialistes du souterrain humain suggèrent des interprétations qui demeurent toutes incomplètes. En ce sens, ces gestes incompréhensibles appartiennent à cette zone obscure des êtres qui donnent le vertige. Que les victimes, en parlant, se reconstruisent une vie qu'on leur a ravie, qu'elles recherchent dans le regard des autres un respect et une compassion, ces baumes qui atténuent leur douleur, quoi de plus légitime? Mais une question taraude: pourquoi médiatiser à la face de millions de gens ces horreurs, sinon pour affirmer leur statut de survivants?
Tout peut être dit, tout peut être écrit, mais il y a la manière, croient plusieurs. Jorge Semprun, dans un livre admirable intitulé L'Écriture ou la Vie, affirme, lui, que l'expérience des camps de concentration nazis qu'il a vécue ne peut être mise en mots. En la fixant, l'écriture limiterait l'horreur elle-même. Semprun croit ici à la primauté de la vie sur la littérature. Le piège de la médiatisation des tragédies humaines est celui de la banalisation, qui a un effet d'érosion émotionnelle et aussi intellectuelle. Par contre, le silence enferme les victimes et rend impossible tout espoir d'émerger vers la vie.
Contrairement à ce qu'on pense, nous ne sommes pas ici dans le fait divers. Nous sommes au coeur de l'expérience humaine telle que vécue dans une société qui refuse de taire le malheur mais dont les moyens de diffusion sont autant de forces de frappe qui peuvent la faire éclater. Le sensationnalisme est aussi la désintégration du contenu, son atomisation même.
***
Il n'y a plus d'idoles et d'icônes qui soient protégées de nos jours. La privatisation de l'action publique telle qu'elle existe déboulonnerait de leurs socles nombre de grands écrivains, de sublimes musiciens et d'hommes politiques monumentaux dont les comportements indécents étaient entourés du lourd silence de la complaisance. La notoriété n'est plus une protection de nos jours, au contraire. Les secrets de famille éclatent comme la famille, ceci expliquant cela.
Dans trop d'histoires d'enfance plane l'ombre d'un oncle, d'un grand-père, d'un ami proche de la famille spécialiste du flétrissement des enfants. Les agressions sexuelles ne sont donc pas plus fréquentes qu'auparavant, mais le sont-elles moins? On peut en douter. Comme quoi le progrès est souvent une illusion d'optique. Tout cela est infiniment triste. C'est pourquoi les victimes qui affrontent leur agresseur en les dénonçant publiquement sont porteuses d'un espoir pour tous.
denbombardier@videotron.ca
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

