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Lemongate

La guerre américaine au terrorisme fait de plus en plus de victimes innocentes. Prudence ou paranoïa?

Fabien Deglise   18 septembre 2004  Actualités en société
La guerre au terrorisme orchestrée par les États-Unis vient de faire une nouvelle victime. Et pas des moindres: il s'agit d'une cargaison de plusieurs millions de citrons argentins à destination de Montréal, récemment détruite au New Jersey pour cause de contamination potentielle aux traces d'armes de destruction massive. Une grossière erreur, ont reconnu les autorités américaines, qui, tout en privant le marché montréalais des précieux agrumes en provenance du pays du tango, révèle que le commerce des aliments avec ou à travers les États-Unis est loin d'être une sinécure à l'heure actuelle.

La mésaventure des citrons argentins, censés finir leur course au Marché central de Montréal, fait sourire. Mais pour Ricardo Martín, l'exportateur argentin, elle a plutôt pour effet de susciter chez lui un rire jaune... et amer. «C'est la première fois qu'une chose pareille m'arrive depuis le 11 septembre 2001 [et le renforcement de la sécurité intérieure aux États-Unis]», explique-t-il au Devoir à l'autre bout de la ligne, dans les bureaux de son entreprise, Pampa Store, à Buenos Aires. «Pour notre petite compagnie, c'est une perte de 125 000 $ environ. Et nous n'étions même pas assurés.»

L'histoire est rocambolesque. Elle a pour origine ce que l'Argentine appelle aujourd'hui le «Lemongate», un courriel anonyme envoyé en juillet dernier à la Garde côtière américaine annonçant que les citrons envoyés au Québec par Pampa Store avaient été, au départ de Buenos Aires, contaminés par un puissant agent bactériologique.

En ces temps d'insécurité, la menace est prise très au sérieux par les autorités américaines qui, début août, ont décidé d'arraisonner le CSAV Rio Puelo, un navire battant pavillon chilien en route pour Port Elizabeth, au New Jersey, avec, à son bord, dans cinq conteneurs, les fameux citrons de M. Martín et quelques autres fruits et légumes dont il fait généralement le commerce.

La suite, elle, pourrait très bien devenir l'épisode d'une émission de type «Panique mortelle en pleine mer», diffusée sur les ondes du Canal D ou de TLC. Musique dramatique en moins.

Bloqué au large du New Jersey sur le cargo, le contenu des conteneurs a alors été congelé afin de réduire les risques anticipés de propagation de dangereuses toxines téléguidées par un groupe de terroristes. Il a ensuite été déchargé pour fins d'analyse.

Les tests se sont tous avérés nuls. Tout comme, d'ailleurs, le montant de la transaction avec l'importateur montréalais Apex Corporation qui, finalement, ne verra jamais la couleur des citrons détruits par le froid et le zèle des garde-côtes américains. «Je n'ai rien perdu dans cette histoire, dit Andy Ohri, responsable des achats chez Apex Corporation. L'achat n'avait pas encore été entièrement conclu. Nous n'avons pas manqué de citrons non plus puisque nous en importons de partout dans le monde. Et, généralement, cela se passe très bien.»

La fin tragique des citrons argentins est bien sûr un cas extrême. Mais elle n'étonne pas outre mesure les exportateurs et importateurs canadiens de fruits, de légumes et autres produits alimentaires qui, depuis la chute de certaines deux tours, doivent composer au quotidien avec la rigueur et les mesures de sécurité toujours plus contraignantes des autorités américaines. «Cette histoire de citrons, c'est un cas unique», lance André Coutu, président du Club export agroalimentaire du Québec. «Une chose semblable n'est pas encore arrivée à un exportateur d'ici. Mais il est clair qu'en ce moment, il y a un peu d'exagération de la part des Américains en matière de sécurité.»

Cet homme, à la tête de la plus importante association d'exportateurs alimentaires canadiens avec ses 400 membres, sait de quoi il parle. Surtout depuis l'entrée en vigueur, le 14 août dernier, de la phase 4 de la stratégie de mise en application progressive de la loi américaine sur le bioterrorisme, une loi adoptée en 2002 par l'administration Bush, qui craint désormais, sur son territoire, une attaque terroriste... à la tomate, à l'orange ou à la pizza congelée.

La réglementation est sévère. Et ce nouveau cran dans son application est loin de faire chômer les exportateurs canadiens qui espèrent écouler leurs marchandises périssables aux États-Unis. «Le Canada n'a jamais vraiment représenté une menace pour les États-Unis, poursuit M. Coutu. Mais ces mesures s'inscrivent dans une tendance lourde. Nous avons beau crier, faire des pressions, ce sont eux qui contrôlent la frontière. Et si nous voulons faire des affaires avec eux, il faut se plier à leurs caprices.»

Et quels caprices! En effet, pour expédier des produits alimentaires ou faire transiter des produits de l'autre côté du poste-frontière de Lacolle ou de l'Ambassador Bridge, entre Windsor et Detroit, les exportateurs canadiens doivent maintenant être dûment enregistrés auprès de la Food and Drug administration (FDA), chargée de faire respecter la loi. Pour commencer.

«Chaque chargement doit aussi être accompagné d'un préavis d'exportation envoyé électroniquement deux heures avant l'arrivée du camion à la frontière», explique André Turenne, président du Conseil canadien de l'horticulture. «Il faut remplir un formulaire par produit [formulaire d'environ six pages comportant des renseignements sur l'envoi, l'importateur, la nature du produit, l'origine des ingrédients, les lieux de destination ou de transit, etc.]. C'est beaucoup de travail, d'autant que si on envoie des pommes de quatre calibres différents ou 12 sortes de jus de fruits, il faut produire autant de formulaires qu'il y a de types de produits.»

Le prix de l'insécurité

À Saint-Constant, les Jardins Paul Cousineau, qui exportent aux États-Unis 30 % de leur production de brocolis et de choux-fleurs, se sont pliés sans trop rechigner à la nouvelle réglementation. «Nous n'avions pas le choix, dit la directrice générale, Véronique Cousineau. C'est un marché important pour nous. Mais c'est maintenant plus de paperasse et des coûts supplémentaires avec lesquels il faut vivre. Nous avons dû par exemple embaucher une personne à temps plein, dont le travail aujourd'hui est de remplir uniquement les papiers pour les douanes.»

La procédure est contraignante. Mais heureusement, elle ne s'accompagne pas, contrairement à l'exportateur argentin de citrons, de mésaventures à la douane. «Bien sûr, il y a des contrôles plus fréquents des cargaisons, ajoute Mme Cousineau. Mais ce n'est pas vraiment un problème.»

André Coutu le confirme: «Durant le mois d'août, il y a eu quelques lenteurs aux postes-frontières qui ont irrité certains exportateurs, dit-il. Mais les choses rentrent dans l'ordre. Tout le monde a bien fait ses devoirs et nous ne recevons plus d'appels au sujet d'emmerdements aux douanes. C'est "business as usual".»

Peut-être, mais pour André Turenne, également directeur de l'Association des jardiniers-maraîchers du Québec, c'est un monde des affaires avec des règles du jeu pour le moins injustes que le système imposé est en train de faire naître. «Les États-Unis nous imposent des contraintes pour assurer leur sécurité nationale, dit-il. C'est leur droit. Mais à l'inverse, le Canada devrait leur imposer les mêmes contraintes pour que tout le monde soit sur un pied d'égalité.»

La mesure serait salutaire, croit-il. D'autant plus que l'application intégrale de la loi sur le bioterrorisme, qui doit entrer entièrement et sévèrement en vigueur le 4 novembre prochain, risque à la longue de rendre moins compétitifs les produits canadiens sur les marchés du sud en raison des coûts imposés par le système mais aussi des délais d'attente parfois induits par la paperasse à la frontière.

«On travaille avec des matières périssables, dit M. Turenne. Si, à cause de tracasseries administratives et d'attente indue aux douanes, nous ne pouvons pas garantir la fraîcheur de nos produits envoyés aux États-Unis, les acheteurs vont s'approvisionner sur leurs marchés locaux»... donnant du même coup à la réglementation américaine visant à vaincre le terrorisme des tonalités plutôt protectionnistes. Indirectement, il est vrai.

La crainte, exprimée par une poignée d'exportateurs, est loin d'être partagée par le ministère canadien du Commerce international, qui avoue n'avoir reçu aucune plainte à ce sujet. «Cette loi [américaine sur le bioterrorisme] est tout à fait conforme aux accords commerciaux internationaux [comme l'ALENA ou l'OMC], dit André Lemay, un porte-parole. Tous les pays peuvent mettre en place des mesures pour protéger leurs citoyens. Et, pour le moment, nous n'avons pas l'intention de contester l'application de cette loi. Certes, il y a quelques irritants. Mais nous avons été consultés sur l'application de ces mesures par les Américains, mesures qui sont d'ailleurs le fruit de compromis dont personne ne sort perdant.»

Ricardo Martín, qui attribue à un concurrent mal intentionné l'envoi du courriel anonyme à l'origine de la destruction de ses citrons, ne peut pas en dire autant, lui dont la PME spécialisée dans le commerce international d'agrumes et d'oignons n'a toujours pas vu la couleur de la moindre indemnisation pour erreur sur la cargaison. «L'ambassade de l'Argentine à Washington m'a informé il y a quelques semaines que le gouvernement américain allait me dédommager, dit-il. Mais pour le moment, je n'ai rien reçu.»
 
 
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