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Il y a 90 ans sombrait l'Empress Of Ireland

«On n'oublie pas des affaires de même!», dit Arménoda Couturier, 97 ans

«J’étais sur le chemin de l’école. Mais ce jour-là, je n’ai pas beaucoup étudié», raconte Arménoda Couturier, trop obnubilée qu’elle était par la tragédie qui, en ce matin du 29 mai 1914, fit 1012 victimes, dont 840 passagers.
«J’étais sur le chemin de l’école. Mais ce jour-là, je n’ai pas beaucoup étudié», raconte Arménoda Couturier, trop obnubilée qu’elle était par la tragédie qui, en ce matin du 29 mai 1914, fit 1012 victimes, dont 840 passagers.
Rimouski — «On n'oublie pas des affaires de même!» Les yeux posés sur la ligne d'horizon, Arménoda Couturier joue avec le bracelet de sa montre qui flotte autour de son poignet fripé, les neurones en action pour ramener dans le temps présent des bribes de sa lointaine enfance.

«Il y avait des chaloupes, beaucoup de chaloupes, et des gens enroulés dans des couvertures, qu'on ramenait au port», dit cette femme de 97 ans tout en jetant un coup d'oeil sur le fleuve agité depuis la fenêtre du centre d'hébergement où elle vit depuis plusieurs années sur le boulevard Saint-Germain, à Rimouski. «J'étais sur le chemin de l'école. Mais ce jour-là, je n'ai pas beaucoup étudié.» Trop obnubilée qu'elle était par la tragédie qui, en ce matin du 29 mai 1914, s'est jouée sous le regard naïf de cette petite fille de sept ans: six heures avant le début des classes, au large de Pointe-au-Père, là où le fleuve Saint-Laurent prend des allures de mer, l'Empress Of Ireland venait en effet de sombrer dans le brouillard d'une nuit comme les autres. Bilan: 1012 victimes, dont 840 passagers, et à peine 465 survivants, ramenés en chaloupe au cours de la nuit sur le bord du fleuve. C'était, jour pour jour, il y a 90 ans.

L'anniversaire est triste et le fil des événements est toujours aussi clair à l'esprit des historiens versés dans les désastres maritimes. Parti de Québec la veille à 16h30, le navire, fierté des chantiers de la Fairfield Shipbuilding and Engineering de Govan, près de Glasgow, en Écosse, vogue tranquillement sur le fleuve à destination de Liverpool, en Angleterre. Le temps est clair. Les 1057 passagers et les 420 membres d'équipage se préparent pour la grande traversée sur ce majestueux et luxueux paquebot de 172 mètres, affrété par la compagnie de chemins de fer Canadien Pacifique.

Au poste de pilotage, le commandant Henry George Kendall, aidé du pilote Adélard Bernier, se concentre sur la route à suivre pour atteindre la haute mer. C'est que le Saint-Laurent est traître avec ses hauts-fonds, son chenal étroit, ses courants imprévisibles et surtout ses brouillards soudains qui menacent les bateaux de la taille de l'Empress. Mais Kendall ne s'en fait guère. Deux ans après le naufrage du Titanic, la marine commerciale a appris du passé, et cet hôtel de luxe flottant — du moins pour les premières classes —, en mer depuis huit ans, a été revu et amélioré pour respecter les normes de sécurité de l'époque. Conséquence: même si neuf de ses onze compartiments étanches sont inondés, la bête, en théorie, doit demeurer à flot. Canots et gilets de sauvetage ont été ajoutés et aucune chambre ne porte le numéro 13. Mieux, l'Empress dispose également d'un système de télégraphie sans fil et d'un sonar sous-marin pour détecter les icebergs.

L'installation est préventive. Mais elle est inutile au large de Pointe-au-Père, où les icebergs sont rares à cette époque de l'année. Toutefois, les autres navires voguant sur le chenal, eux, le sont un peu moins. À 1h40, la vigie de l'Empress signale en effet la présence, environ 13 kilomètres en aval, du Storstad, un charbonnier norvégien qui remonte le fleuve en direction de Montréal. À son bord, le commandant en second Toftenes a lui aussi repéré le paquebot canadien, dont les feux semblent selon lui annoncer un croisement par bâbord. Semblent, voilà le hic: Kendall, de son côté, a plutôt anticipé une manoeuvre réglementaire d'évitement en présentant le flanc droit (tribord) de son navire pour croiser la trajectoire du Storstad.

L'erreur de jugement sera fatale. Et le brouillard qui se lève tout à coup sur le fleuve vient alors poser la pièce manquante de ce naufrage. Sans contact visuel, Kendall et Toftenes ordonnent l'arrêt des machines par mesure de sécurité. Mais le courant entraîne le Storstad à bâbord, là où le second croit trouver l'Empress. Au loin, des coup de sifflet sont lancés par Kendall pour signaler sa présence. Ils ne seront pas entendus. Le charbonnier relance ses moteurs avec ordre de virer à tribord pour, croit-il, éviter la collision. L'inverse se produit. À 1h55, le Storstad frappe l'Empress de plein fouet sur son flanc droit, au centre.

La suite est connue. À 2h5, le vaisseau chavire totalement sur tribord, fracassant au passage avec ses cheminées une chaloupe mise à l'eau quelques minutes plus tôt avec des rescapés. À 2h9, soit 14 minutes après l'impact, l'Empress Of Ireland disparaît au fond du fleuve, emportant avec lui la majorité de ses passagers.

La nuit est froide. L'eau est glacée. Pendant plusieurs heures, l'Eurêka et le Lady Evelyn, répondant à l'appel de détresse lancé par Kendall au moment de l'impact, sillonnent les lieux du drame à la recherche de survivants. Ils sont aidés par l'équipage du Storstad qui, plus tôt, a fait mettre ses chaloupes à la mer. Les survivants sont pour la plupart amenés à Rimouski, où toute la ville est sur le qui-vive.

«Il y avait beaucoup d'ébullition. Rimouski, ce n'était pas comme aujourd'hui, c'était une petite ville», dit Arménoda Couturier, une des rares personnes encore vivantes qui soient capables de se souvenir de la tragédie. «Je me souviens d'une madame, toute mouillée, enroulée dans une couverture de laine grise. On l'a amenée chez H. G. Lepage, le magasin général qui se trouvait au coin de la rue de la Cathédrale et de la rue Saint-Germain [juste au bord du fleuve]. C'était le seul endroit où on pouvait trouver des vêtements. Chez H. G. Lepage, on pouvait s'habiller de la tête aux pieds.»

L'image, même si 90 ans l'ont quelque peu érodée, est toujours imprimée dans la mémoire de cette fille de tanneur. Le souvenir du chemin de l'école sur le bord du fleuve pour se rendre au couvent des Soeurs grises, qu'on appelait à l'époque la Maison grise, est toujours là. Tout comme les rescapés débarquant les uns après les autres des chaloupes qui accostaient ou encore la petite porte sur le côté du magasin général où les gens entraient, une couverture sur le dos. «On a passé la matinée à guetter ce qui se passait, poursuit-elle. Les professeurs n'ont même pas essayé de nous tenir. C'était impossible.»

Le ballet de rescapés a duré jusque vers midi, se souvient cette arrière-grand-maman, et puis toute la ville n'a pas cessé d'en parler «pendant une secousse», dit-elle... avant que le naufrage de l'Empress ne sombre dans l'oubli, supplanté deux mois plus tard par une autre tragédie, le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le 28 juillet 1914.

«Vous savez, Rimouski, ce n'était pas comme aujourd'hui», répète-t-elle avec un sourire ridé. «Moi, j'étais au courant de tout ce qui se passait parce que ma mère travaillait comme cuisinière pour le général Fiset [Eugène de son prénom, major-général de son état et médecin célèbre dans la région au début du siècle dernier]. Je vivais aussi dans le centre de la ville, qui était tout petit à l'époque.» Puis, cette mémoire vivante, qui a pourtant oublié ce qu'elle a mangé pour dîner la veille ou si elle a déjà pris le bateau dans sa vie, dit au revoir, conduite en fauteuil roulant dans le corridor par une infirmière qui l'amène, en ce mardi après-midi, à sa séance d'exercices.
 
 
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