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    Le trafic sexuel des femmes n'épargne pas le Québec

    En dépit des croyances populaires, le trafic sexuel des femmes — et surtout de toutes jeunes filles — est florissant au Canada et aurait des assises solides ici même, à Montréal, où la mafia russe a exporté avec succès les techniques qui lui ont si bien réussi à Toronto. Et ce n'est là que la pointe de l'iceberg, croient Marie-Andrée Roy et Lyne Kurtzman qui, devant l'ampleur du phénomène, ont mis sur pied un comité de recherche-action sur le trafic sexuel des femmes au Québec, autour duquel s'articulait hier le colloque «Trafic des femmes et marché sexuel» organisé à l'occasion du 72e congrès de l'ACFAS.

    Le trafic sexuel n'épargne pratiquement aucun pays, que ce soit comme lieu de recrutement, de destination ou de transit. L'ONU évalue le nombre de femmes et d'enfants qui font l'objet d'une telle pratique à 700 000 par année, mais convient que ses estimations sont très parcellaires. La GRC croit plutôt que ce chiffre pourrait atteindre les quatre millions en incluant les hommes. Au Canada, le nombre d'hommes, de femmes et d'enfants qui entrent au pays par le biais d'un passeur est évalué grossièrement entre 8000 et 16 000. Ils proviendraient principalement de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe de l'Est, une région particulièrement en vogue en ce moment.

    Ces femmes et ces enfants sont toutefois bien difficiles à rejoindre. «Le caractère illicite du trafic mais aussi celui des activités auxquelles ces femmes s'adonnent — prostitution, danse exotique, massage — complexifie la tâche des chercheurs», convient la sociologue Hélène Van Nieuwenhuyse, qui a pris une part active au comité de recherche-action.

    Ce qui n'empêche pas cette dernière de donner quelques détails qui ont de quoi décoiffer. Que les portes d'entrée les plus populaires des illégaux soient Vancouver et Toronto, cela ne surprend guère. Que le trafic soit l'apanage du crime organisé russe et sud-asiatique passe encore. Mais que chaque mois, la mafia russe procure aux établissements de la Ville-Reine de 20 à 30 Thaïlandaises surprend, une célérité et une efficacité qui peu à peu gagnent Montréal. «Il ne faut que trois semaines à la mafia russe pour faire venir des jeunes filles russes pour alimenter nos salons de massage», explique Mme Van Nieuwenhuyse.

    Un réseau bien rodé

    Au Canada, la demande de jeunes femmes serait grandissante. En 1998, le pays aurait même connu une pénurie de danseuses exotiques. Près de 500 filles auraient alors été dépêchées pour faire ce travail et demandé le statut d'immigrantes. Ces mouvements migratoires forcés se font généralement des régions pauvres vers les régions riches, du sud vers le nord, de l'est vers l'ouest.

    Les trafiqueurs — à ne pas confondre avec les passeurs qui se font payer par des immigrants illégaux pour les aider à gagner le pays de leur choix — disposent d'un réseau bien rodé. «Ils utilisent bien souvent les mêmes routes que celles empruntées par les contrebandiers», explique Josée Therrien, officier à la direction des renseignements criminels de la Gendarmerie royale du Canada et spécialiste des question de trafic de personnes. Des routes qui la plupart du temps croisent celles des cartels de drogues et de produits exotiques.

    Au Canada, les lieux de transit les plus fréquentés sont Vancouver, mais aussi les Grands Lacs et la réserve d'Akwesasne pour leur proximité avec les États-Unis. Ce qui ne veut pas dire que le Canada soit une passoire par laquelle transitent tous les illégaux comme le laissent souvent entendre les États-Unis. «Le mouvement entre le Canada et les États-Unis se fait dans les deux sens, précise Mme Therrien. À preuve, en un an, 12 000 sont passés du Canada aux États-Unis alors que 14 000 ont fait le chemin inverse.»

    En plus de ne pas être sans risques, l'opération coûte cher. «Les trafiqueurs offrent bien souvent à leur victime un permis de séjour et les placent dans des salons de massage ou des bars de danseuses», poursuit Hélène Van Nieuwenhuyse. La facture est toutefois salée. À leur arrivée, les femmes doivent en effet rembourser une dette allant de 35 000 $ à 40 000 $. En moyenne, elles mettent de six mois à deux ans pour ce faire, vivant alors très pauvrement.

    Pour la plupart de ces femmes, cette situation est tout à fait normale. «Ce qui est paradoxal, c'est que ces femmes bien souvent nient avoir fait l'objet d'un trafic. Elles disent ne pas avoir été menacées ou forcées mais admettent avoir été trompées, à propos de la nature illégale de la prostitution au Canada, par exemple», dit Mme Van Nieuwenhuyse.

    Un milieu à percer

    Bien que méconnues, les retombées financières d'un tel cartel n'en demeurent pas moins fort alléchantes pour ses acteurs. «À Toronto seulement, on évalue que le trafic des femmes génère chaque année des profits de cinq millions», note Josée Therrien. Alors que pour la jeune femme, même si sa situation reste généralement supérieure à celle qu'elle aurait connue dans son pays d'origine, l'industrie du sexe ne lui procure pas assez d'argent pour qu'elle puisse en sortir.

    Celle-ci est d'ailleurs encore trop mal protégée au Canada, croit Josée Therrien, cela même si la Loi sur l'immigration et la protection des réfugiés (LIPR) a ajouté depuis 2002 un volet portant spécifiquement sur le trafic des êtres humains. En effet, depuis son application, aucun tribunal n'a encore eu à trancher en vertu de cette loi, notamment parce qu'elle n'autorise pas les enquêteurs à utiliser les tables d'écoute qui leur sont pourtant essentielles pour étayer leur preuve dans ces cas-là.

    C'est non seulement cette vulnérabilité-là qu'ont voulu montrer hier Marie-Andrée Roy et Lyne Kurtzman, mais l'existence de tout un réseau qui s'alimente chez les plus pauvres et les plus démunis. «S'il n'y avait qu'un seul point commun à mettre en évidence entre toutes ces femmes, ce serait qu'elles ont toutes eu besoin de protection et qu'on les a trompées», croit Mme Van Nieuwenhuyse.












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