La condition inhumaine
Mourir pour désirer rester jeune relève de l'absurde et de la tragédie. C'est aussi l'illustration de la quête de perfection et de beauté à laquelle aspirent tant de femmes qui, par ailleurs, affichent leur indépendance d'esprit et leur autonomie financière. Ironiquement, ce ne sont pas les ennuis professionnels si médiatisés qui ont terrassé Micheline Charest, prototype de la femme moderne affranchie, à l'ambition apparemment mal contrôlée, mais son désir « de réparer des ans l'irréparable outrage », ce qui, dans son cas, n'était guère une menace.
Non seulement nous luttons contre la mort, dont la science repousse chaque jour les limites, mais les femmes, en particulier celles qui usent de la séduction comme d'une arme à la fois sentimentale et professionnelle, désirent protéger cet atout supplémentaire si traditionnel. De plus en plus d'hommes recourent aussi à ce moyen radical qu'est la chirurgie esthétique afin d'échapper à cette tendance dont on pourrait peut-être croire qu'elle indique une féminisation des valeurs sociales alors que l'image-miroir impose sa règle.
De plus, la loi d'airain de l'efficacité à tout prix, valeur aussi dominante, ne tolère ni l'imperfection physique ni la maladie. La jeunesse éternelle qu'incarnent ces mannequins-stars, à peine sortis de la puberté, est devenue la référence ultime des nouveaux conquérants que sont les anciens jeunes des années 60.
Lorsque les rides du visage, ces signatures des bonheurs et des malheurs d'une vie, sont vécues comme une tare non seulement personnelle mais également sociale, il y a matière à découragement. Lorsque la maladie est interprétée non seulement comme une faiblesse physique, cela va de soi, mais aussi comme une fragilité de caractère ou un manque de volonté, il y a de quoi pleurer. L'engouement pour tous ces ouvrages qui proposent les recettes les plus insensées pour éviter la maladie, pour garantir la minceur, pour stopper les angoisses existentielles, bref, pour ne pas vivre mais fonctionner à la manière d'une machine, cet engouement trahit le mal de l'âme caractéristique de notre monde qu'on dit développé.
Quand la télé-réalité, à la manière d'un char d'assaut, fait triompher le rêve pervers de la mutation par chirurgie, telle cette série américaine Extreme Makeover, tous les insatisfaits, les déçus, les frustrés, les victimes du mythe de la perfection sont bernés. Dans cette série, on transforme le commun des mortels en caricatures de stars hollywoodiennes, visages lissés, dentition redressée et blanchie, liposuccion, reconstruction mammaire, bref, réingénierie, dans son sens littéral. Entre l'avant et l'après, alors qu'il arrive même que des enfants ne reconnaissent plus leur mère tellement la métamorphose est brutale et extrême, aucune transition douloureuse. Rien sur ces longues semaines où, enfermés, la figure tuméfiée, le corps douloureux de tant de charcutage, les heureux gagnants vivent une convalescence qui peut s'avérer pénible et inquiétante.
Le public assiste ainsi, médusé dans son voyeurisme, à une banalisation de ce type de chirurgie, laquelle demeure, comme toutes les autres chirurgies, une intervention à risques. Cette télé-réalité, quoi qu'en pensent ceux qui la boudent ou tentent de l'ignorer, est un phénomène incontournable pour qui cherche à comprendre dans quel monde nous vivons. Extreme Makeover existe et trouve son public car il met en scène les fantasmes de l'époque et reproduit le zapping, le rythme de vie actuel, dont le modèle s'est imposé à nous par la technologie médiatique.
Pour trop de femmes, tous milieux sociaux confondus d'ailleurs, le prince charmant contemporain n'opérera pas la métamorphose rêvée par un baiser dans la pénombre mais plutôt le bistouri à la main sous l'éclairage cru d'une salle d'opération. Le bonheur au bout du couteau, tel est le nouveau slogan propagé par trop de médecins plasticiens complaisants qui participent au climat de banalisation d'actes dont ils savent pertinemment qu'ils ne sont pas inoffensifs.
Loin de nous l'idée que la majorité de ceux qui exercent cette spécialisation soient irresponsables ou que les liftings soient condamnables. Mais les lois de la commercialisation, car il s'agit, n'est-ce pas, d'un commerce extrêmement lucratif, ont aussi énormément atténué la réalité.
Paradoxe de l'époque, ce culte du corps qu'on masse aux huiles essentielles, polit au gant de crin naturel, détend dans des bains aux algues mystérieuses, qu'on malmène et agresse par des piercings, des tatouages ou des entraînements violents. Contradiction également cette obsession pour les régimes alimentaires équilibrés, calibrés, amaigrissants, énergisants, et ce laisser-aller dans l'obésité d'une partie toujours plus grande de la population. La vieille sagesse universelle nous apprenait jadis que les yeux sont le miroir de l'âme.
La période actuelle indique que le corps est devenu le lieu de toutes nos ambivalences, nos rêves, nos nouveaux mythes et nos échecs. Les plus exposés aux dangers de transposer sur le corps la mélancolie, appelons-la spirituelle, sont ceux qui croient avant tout à la préséance de l'image, c'est-à-dire à la mise en scène d'une vie plus rêvée que vécue.
denbombardier@earthlink.net
Non seulement nous luttons contre la mort, dont la science repousse chaque jour les limites, mais les femmes, en particulier celles qui usent de la séduction comme d'une arme à la fois sentimentale et professionnelle, désirent protéger cet atout supplémentaire si traditionnel. De plus en plus d'hommes recourent aussi à ce moyen radical qu'est la chirurgie esthétique afin d'échapper à cette tendance dont on pourrait peut-être croire qu'elle indique une féminisation des valeurs sociales alors que l'image-miroir impose sa règle.
De plus, la loi d'airain de l'efficacité à tout prix, valeur aussi dominante, ne tolère ni l'imperfection physique ni la maladie. La jeunesse éternelle qu'incarnent ces mannequins-stars, à peine sortis de la puberté, est devenue la référence ultime des nouveaux conquérants que sont les anciens jeunes des années 60.
Lorsque les rides du visage, ces signatures des bonheurs et des malheurs d'une vie, sont vécues comme une tare non seulement personnelle mais également sociale, il y a matière à découragement. Lorsque la maladie est interprétée non seulement comme une faiblesse physique, cela va de soi, mais aussi comme une fragilité de caractère ou un manque de volonté, il y a de quoi pleurer. L'engouement pour tous ces ouvrages qui proposent les recettes les plus insensées pour éviter la maladie, pour garantir la minceur, pour stopper les angoisses existentielles, bref, pour ne pas vivre mais fonctionner à la manière d'une machine, cet engouement trahit le mal de l'âme caractéristique de notre monde qu'on dit développé.
Quand la télé-réalité, à la manière d'un char d'assaut, fait triompher le rêve pervers de la mutation par chirurgie, telle cette série américaine Extreme Makeover, tous les insatisfaits, les déçus, les frustrés, les victimes du mythe de la perfection sont bernés. Dans cette série, on transforme le commun des mortels en caricatures de stars hollywoodiennes, visages lissés, dentition redressée et blanchie, liposuccion, reconstruction mammaire, bref, réingénierie, dans son sens littéral. Entre l'avant et l'après, alors qu'il arrive même que des enfants ne reconnaissent plus leur mère tellement la métamorphose est brutale et extrême, aucune transition douloureuse. Rien sur ces longues semaines où, enfermés, la figure tuméfiée, le corps douloureux de tant de charcutage, les heureux gagnants vivent une convalescence qui peut s'avérer pénible et inquiétante.
Le public assiste ainsi, médusé dans son voyeurisme, à une banalisation de ce type de chirurgie, laquelle demeure, comme toutes les autres chirurgies, une intervention à risques. Cette télé-réalité, quoi qu'en pensent ceux qui la boudent ou tentent de l'ignorer, est un phénomène incontournable pour qui cherche à comprendre dans quel monde nous vivons. Extreme Makeover existe et trouve son public car il met en scène les fantasmes de l'époque et reproduit le zapping, le rythme de vie actuel, dont le modèle s'est imposé à nous par la technologie médiatique.
Pour trop de femmes, tous milieux sociaux confondus d'ailleurs, le prince charmant contemporain n'opérera pas la métamorphose rêvée par un baiser dans la pénombre mais plutôt le bistouri à la main sous l'éclairage cru d'une salle d'opération. Le bonheur au bout du couteau, tel est le nouveau slogan propagé par trop de médecins plasticiens complaisants qui participent au climat de banalisation d'actes dont ils savent pertinemment qu'ils ne sont pas inoffensifs.
Loin de nous l'idée que la majorité de ceux qui exercent cette spécialisation soient irresponsables ou que les liftings soient condamnables. Mais les lois de la commercialisation, car il s'agit, n'est-ce pas, d'un commerce extrêmement lucratif, ont aussi énormément atténué la réalité.
Paradoxe de l'époque, ce culte du corps qu'on masse aux huiles essentielles, polit au gant de crin naturel, détend dans des bains aux algues mystérieuses, qu'on malmène et agresse par des piercings, des tatouages ou des entraînements violents. Contradiction également cette obsession pour les régimes alimentaires équilibrés, calibrés, amaigrissants, énergisants, et ce laisser-aller dans l'obésité d'une partie toujours plus grande de la population. La vieille sagesse universelle nous apprenait jadis que les yeux sont le miroir de l'âme.
La période actuelle indique que le corps est devenu le lieu de toutes nos ambivalences, nos rêves, nos nouveaux mythes et nos échecs. Les plus exposés aux dangers de transposer sur le corps la mélancolie, appelons-la spirituelle, sont ceux qui croient avant tout à la préséance de l'image, c'est-à-dire à la mise en scène d'une vie plus rêvée que vécue.
denbombardier@earthlink.net
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