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    «On a fait du chemin, mais pas assez», dit l'imam Hassan Guillet

    Un an après la tuerie à la mosquée de Québec, l’imam Hassan Guillet se désole de la répétition d’incidents haineux, mais reste optimiste malgré tout

    13 janvier 2018 | Isabelle Porter à Québec | Actualités en société
    L’imam Hassan Guillet se désole de la répétition d’incidents haineux.
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’imam Hassan Guillet se désole de la répétition d’incidents haineux.

    La lutte contre l’islamophobie ne vise pas seulement à protéger les musulmans, mais tous les Québécois, plaide l’imam Hassan Guillet. Notamment les parents d’Alexandre Bissonnette.

     

    « C’est pour protéger toute la société québécoise », a-t-il expliqué au Devoir vendredi. « Je pense qu’il n’y a personne qui aimerait être à la place des pauvres parents d’Alexandre Bissonnette. Leur fils a commis un acte terrible qui a ruiné leur vie à eux et la sienne en enlevant la vie à des innocents. On n’aimerait pas que ça se répète. Les parents d’Alexandre Bissonnette, ce ne sont pas des musulmans. »

     

    Le combat contre la « culture de la haine », poursuit-il, « ça va protéger aussi les gens qui véhiculent cette haine, parce que la haine détruit tout sur son chemin ».

     

    Au lendemain de la tuerie au Centre culturel islamique, M. Guillet avait livré un discours marquant au Centre des congrès de Québec. À la surprise de tous, il avait déclaré qu’Alexandre Bissonnette était aussi une victime dans l’horreur.

     

    Lorsqu’il évoque la vague de sympathie qui déferlait alors sur le Québec, les larmes lui montent aux yeux. « Il y avait un élan de solidarité, de compassion, de compréhension. On sentait que nous appartenions à la même famille », dit-il la voix tremblante. « On commençait à se connaître. […] Je pensais que la société était mûre pour qu’on puisse vraiment se regarder les yeux dans les yeux. Voir qu’on ne vient pas de la même place, mais qu’on s’en va dans la même direction. »

     

    Mais très vite, « l’élan » de février a cédé la place à la « zizanie », déplore-t-il. Dès lors, quand on lui demande quel est son état d’esprit à l’approche du 29 janvier, il rétorque qu’on a « fait du chemin, mais pas assez ». Du chemin ? « Oui. La preuve, c’est que je suis assis devant vous. Avant, les journalistes parlaient de nous au lieu de nous parler. »

     

    L’effet d’accumulation

     

    Les derniers mois ont été « très difficiles » à cause de « l’accumulation », explique-t-il avant d’énumérer le référendum sur le cimetière à Saint-Apollinaire, l’explosion de la voiture du président du CCIQ, la livraison de messages haineux à la mosquée, la fausse nouvelle de TVA voulant que les dirigeants d’une mosquée aient demandé l’exclusion des femmes d’un chantier de construction, la montée de La Meute et d’autres groupuscules de la droite identitaire, le débat entourant la consultation sur le racisme systémique…

     

    Même s’il pratique loin de Québec (à Saint-Jean-sur-Richelieu), l’imam Guillet est revenu presque tous les mois depuis janvier pour prononcer des sermons au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ). On l’avait notamment invité à venir rassurer les fidèles au lendemain du référendum à Saint-Apollinaire.

     

    « J’ai passé la soirée à rassurer les gens. À leur dire que ceux qui leur disent que les Québécois sont contre eux ne disent pas la vérité, que les catholiques ne sont pas contre eux non plus. Que le cardinal Lacroix de Québec était solidaire… » Or dans la seconde partie de la rencontre, un administrateur de la mosquée se présente pour aviser les gens qu’ils avaient reçu un paquet haineux avec une tête de cochon à l’intérieur. « Je suis tombé par terre. Je ne savais plus quoi leur dire ! Quelques semaines après, la voiture du président du Centre explosait. »

     

    D’où cette impression d’être dans une « inondation » où une nouvelle fuite remplace chaque trou colmaté. « On se demande où ça va s’arrêter. » A-t-on besoin d’une Journée nationale contre l’islamophobie ? « Je pense que oui », répond-il. Cette semaine, la Coalition avenir Québec (CAQ) et le Parti québécois (PQ) s’y sont tous deux opposés. La CAQ a parlé d’un problème inexistant ; le PQ a fait valoir que le terme était associé au controversé Adil Charkaoui.

     

    Des arguments qui le font bondir. « Pour l’amour de Dieu, on n’accuse pas les Québécois d’être racistes ! On sait que c’est une infime minorité, mais il faut que la majorité arrête d’être silencieuse. […] Il y a une journée contre l’homophobie, ça ne veut pas dire que tous les Québécois sont homophobes ! » Quant à l’association avec Charkaoui, il la trouve absurde. « À ce compte-là, le Parti québécois devrait arrêter de se dire nationaliste parce qu’Hitler aussi se disait nationaliste ! »

     

    Elvis Presley et la charia

     

    Natif du Liban, M. Guillet est à la fois ingénieur et avocat et a longtemps travaillé dans le secteur de l’aéronautique. Arrivé au Québec en 1974, cet intellectuel s’est marié à une Québécoise rencontrée dans une bibliothèque. Le grand drame de sa vie est la perte de son fils de 15 ans, mort dans son sommeil. Lors de la consultation à Saint-Apollinaire, il était d’ailleurs venu raconter avec émotion cet épisode. « J’étais en Chine quand c’est arrivé. La première nouvelle m’a démoli, mais la question qui a suivi a été pire encore : où veux-tu qu’on l’enterre ? Ici ou au Liban ? »

     

    L’imam avait raconté cela pour que les citoyens de Saint-Apollinaire comprennent l’importance pour les musulmans du Québec d’avoir un lieu pour enterrer leurs morts.

     

    Hassan Guillet continue de croire possible de discuter sereinement de ce type d’enjeu, si on évite les amalgames. « Les gens sont corrects ; le problème, c’est l’écran de fumée qu’on leur met devant les yeux », dit-il.

     

    Comme cette idée selon laquelle il existerait une « communauté musulmane », dit-il. Un terme qu’il n’utilise jamais, d’ailleurs. « Je ne dirai pas que les Québécois sont ainsi, les politiciens comme cela. Nous sommes d’abord des individus. Les gens ne pensent pas tous exactement la même chose. Il y a des nuances. »

     

    Ou cette croyance voulant que les leaders musulmans conspirent pour imposer la charia au Canada. « Pour l’amour de Dieu, on est dans une démocratie ! Les musulmans comptent pour 3 % de la population. Il y a des hommes, des femmes, des pratiquants, des non pratiquants, ceux qui boivent de l’alcool, ceux qui n’en boivent pas, des femmes qui portent le foulard, des femmes qui n’en portent pas… Donc, quand on parle de ceux qui veulent imposer la charia, à l’intérieur du 3 %, vous pensez que c’est combien ? Et avec quoi ils vont imposer la charia ? Moi, je pense qu’il y a plus de gens qui croient qu’Elvis Presley est vivant que de gens qui veulent imposer la charia au Canada. »

     

    Et le revoilà qui sourit. D’ailleurs, malgré tout, Hassan Guillet ne se dit pas découragé. Il dit qu’il « faut bâtir sur le positif », parce que sinon, on va toujours laisser les extrémistes « kidnapper notre programme ». Se décrivant comme un fervent optimiste, l’imam dit faire confiance au temps et lance même que, pour lui, le pessimisme est l’équivalent de ce que les catholiques appellent… « un péché mortel » !













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