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    Chronique

    Le calcul égoïste

    Derek Nepinak, l’ancien chef de l’Assemblée des Premières Nations du Manitoba, a intenté une action collective d’un milliard de dollars contre plusieurs épiciers canadiens après que les compagnies Loblaw et George Weston eurent admis avoir eu recours, pendant quatorze ans, à des manoeuvres pour fixer le prix du pain.

     

    Il n’est pas inutile de se rappeler que la civilisation du blé, laquelle a définitivement posé pied en Amérique au XVIe siècle, a donné l’envie du pain aux humains qui s’y trouvaient déjà. Être tous humains sous le grand chapiteau de la culture du pain, cela a confiné à une certaine aliénation culturelle et économique, rappelait Le goût de la farine, un film de Pierre Perrault. C’est ainsi qu’on trouve paradoxalement aujourd’hui aux avant-postes de la défense du droit au pain un illustre descendant de ceux qui se sont trouvés forcés d’en manger.

     

    Pour s’excuser d’avoir trafiqué les prix du pain, les compagnies unies que sont Loblaw et George Weston offriront, à compter de ce lundi 8 janvier 2018, une carte de 25 $ aux clients qui en feront la demande.

     

    « Ce type de comportement est inacceptable et n’a pas sa place au sein de notre entreprise ni au sein du secteur canadien des magasins d’alimentation », a affirmé Galen Weston, président du conseil et chef de la direction de George Weston et Loblaw.

     

    Si cela n’avait pas sa place, alors pourquoi lui en a-t-on fait une pendant si longtemps ? Qui d’ailleurs peut croire que le pain est le seul aliment touché par ces pratiques de crocodiles qui, après coup, se montrent sagement repentants, la larme à l’oeil ?

     

    Les actions collectives offrent le reflet d’un monde sans cesse victime de son exploitation. Car au nom de quelle volupté privée ce système se donne-t-il le droit de jouir à ce point de l’exploitation de ses voisins ?

     

    Des automobilistes de Victoriaville, Thetford Mines, Sherbrooke et Magog recevront 10 $ dans le cadre d’une action collective intentée il y a dix ans contre un cartel de l’essence qui sévissait dans cette région. Cette action collective montrait que des détaillants avaient déterminé entre eux les prix de l’essence entre 2001 et 2006.

     

    Plusieurs cabinets d’avocats ont déposé des demandes d’actions collectives contre la compagnie Apple. Ces derniers jours, deux firmes de juristes du Québec entendent poursuivre le géant après que celui-ci eut admis ralentir volontairement le rendement de certains de ses appareils.

     

    Action collective ou pas, il n’empêche que tout ce système continue de danser de plus belle tandis que le fossé entre riches et pauvres ne cesse de se creuser. Tant et si bien qu’au matin du 2 janvier, les cent dirigeants les plus payés au Canada avaient déjà empoché, comme chaque année, autant que ce qu’un travailleur moyen met 365 jours à gagner.

     

    L’écart ne cesse de se creuser, même s’il est usuel désormais de voir les gens fortunés se plaindre publiquement, la main sur le coeur, qu’il faut faire plus au chapitre de la charité. Leurs fondations privées d’aide à ceci ou à cela constituent des parades de vertu que ces richards s’emploient à agiter sous le nez d’une population autrement indignée par leurs abus nauséabonds. Remarquez que jamais on n’entend ces gens-là réclamer que soit changée la structure du système qui entretient leur opulence pharaonesque.

     

    Une famille à faible revenu gagne moins de 24000$ par année au Québec. Oh, bien sûr, la pauvreté est une donnée relative. Selon les Nations unies, il n’en demeure pas moins qu’une personne sur sept vit dans une extrême pauvreté sur la planète alors que les richesses n’ont jamais été aussi nombreuses.

     

    Que les revenus des puissants soient croissants, cela est dans l’ordre des choses, disent ceux qui croient encore à l’asséchante théorie du ruissellement. Selon cette théorie, l’argent coulerait en cascade continue depuis les hauteurs où se tiennent ces possédants jusqu’aux bas-fonds de la misère sociale, laquelle serait ainsi irriguée pour devenir une terre plus fertile. Voilà la conception du monde qu’avance un Donald Trump pour défendre ses politiques de réductions massives des impôts pour les riches.

     

    Ainsi sommes-nous invités sans cesse à croire que les riches plongent de plus en plus haut dans l’eau de leurs piscines de plus en plus grandes pour être mieux à même d’abreuver la société grâce à leurs éclaboussures. Mais le problème de cette théorie simpliste du ruissellement est qu’elle laisse bien des gens à sec. Les rapports annualisés ne cessent de le montrer.

     

    Depuis la révolution industrielle, l’enfer des pauvres continue d’être le combustible dont se chauffe le paradis des riches. Entre 1980 et 2016, nous apprend le Rapport sur les inégalités mondiales 2018 coordonné par Thomas Piketty et une centaine d’économistes, le 1 % le plus fortuné de la population du globe a capté à son seul profit 27 % des richesses mondiales.

     

    Mais nous continuons de croire que la lumière viendra à la suite de nouvelles plongées dans les mêmes abysses des ténèbres. Tout un monde ne cesse pourtant de s’y noyer dans les eaux glacées du calcul égoïste. Combien faudra-t-il allumer de lumières encore pour faire voir le soleil ?













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