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    Instantanés

    Un Noël de surprises gourmandes

    Ça n’avait pas l’air très bon.
    Photo: Céline Philippe Ça n’avait pas l’air très bon.

    Cadeau de fin d’année des journalistes du «Devoir», la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Guillaume Lepage et un cliché de Céline Philippe.


    Noël se passe généralement de la même façon chez moi. Chaque année, les comptoirs de la cuisine s’encombrent, la table à manger s’allonge pour y recevoir notre nappe rouge et vert, et le lit de la chambre de mes parents disparaît sous les manteaux des invités le soir du réveillon.

     

    Sans oublier la musique de Noël qui revient hanter — au plus grand dam de maman — les haut-parleurs des centres commerciaux et la radio de notre minifourgonnette.

     

    Mais la tradition que j’aime par-dessus tout ? Les calendriers de l’avent que mes parents nous achètent, à ma soeur, Rosalie, et à moi. Un chocolat pour chaque jour de décembre, jusqu’à ce que le père Noël vienne déposer les cadeaux sous le sapin ! Rosalie est incapable de tenir plus que quelques heures. Elle engloutit tout, après quoi ma mère lui achète un nouveau calendrier tout en la prévenant que « c’est le dernier ! »

     

    Moi, je préfère étirer le plaisir. Je déguste mon chocolat le soir, après le repas, et après mon « premier » dessert. Je me suis bien gardé d’ébruiter cette découverte, surtout auprès de Rosalie qui n’aurait pas hésité à le crier dans toutes les pièces de la maison.

     

    Quelques jours avant le soir du réveillon, mon père avait demandé à la blague à ma mère si elle avait tranché entre la tourtière et le pâté à la viande. Maman lui avait fait les gros yeux avant de basculer quelque peu la tête vers l’arrière et de dire qu’elle nous réservait une surprise, sourire aux lèvres. « Vraiment ? » avait répondu mon père, laissant de côté son journal, visiblement intrigué. Ce à quoi elle avait refusé de répondre, les yeux rieurs.

     

    « Tu verras ! » avait-elle finalement laissé tomber.


     

    Au dernier jour d’école, il faisait un froid de canard. On ne devait pas être très loin de la température qu’il doit faire au pôle Nord à ce temps-ci de l’année, ai-je pensé. Je me souviens aussi m’être demandé si le père Noël prenait ses vacances en Floride après sa distribution de cadeaux. Il faudrait que je téléphone à grand-papa Jean et à grand-maman Lise pour leur dire d’ouvrir l’oeil quand ils partiront passer l’hiver dans le Sud. D’un coup qu’il le croiserait à la plage en costume de bain…

     

    C’est papa qui est venu nous chercher à l’école ce jour-là. Comme à mon habitude, j’ai ouvert discrètement la porte côté passager pour m’installer dans le siège avant, alors que papa était occupé à boucler la ceinture de sécurité de Rosalie. Quand il s’est assis derrière le volant, je regardais mes bottes pleines de neige dégoulinant sur le tapis de caoutchouc. Je les fixais sans broncher, espérant qu’il démarre la voiture sans rien dire. Rosalie parlait du fort de neige qu’elle avait construit pendant la récréation. Pas de chance, papa s’est retourné vers moi en laissant échapper un léger soupir.

     

    « Charlotte, combien de fois je te l’ai dit ? Tu ne peux pas t’asseoir là. Tu n’es pas assez grande », a-t-il soufflé en ajustant le rétroviseur du pare-brise.

     

    « Mais là ! J’ai sept ans et trois quarts, quasiment huit ! Je suis sûr que je peux ! » ai-je tenté, en y mettant toute ma conviction.

     

    « Allez ouste, derrière, avec ta soeur ! »

     

    À vrai dire, j’aimais bien m’asseoir tout au fond de la minifourgonnette, pour compter les voitures jaunes que l’on croisait sur le chemin du retour ou pour dessiner sur la vitre pleine de givre. Ainsi, j’avais la paix, ma soeur étant trop occupée à explorer avec son index boudiné les recoins de son nez qu’elle ne connaissait pas déjà — un exploit.


     

    En arrivant à la maison, j’ai remarqué une drôle d’odeur. Papa aussi l’a sentie, je crois, puisqu’il a aussitôt demandé : « Chérie, es-tu là ? » Silence, puis la tête de maman est apparue derrière le mur de la cuisine. « Oui, j’ai terminé le travail plus tôt que prévu », a-t-elle répondu, d’un ton enjoué.

     

    Papa, Rosalie et moi avons enlevé nos bottes et nos manteaux, mais aussitôt maman nous a crié de ne pas bouger, disparaissant dans la cuisine dans un bruissement d’aluminium.

     

    Puis elle est réapparue, les mains gantées de mitaines de four fleuries, une mèche de cheveux lui tombant sur le visage. Elle tenait un immense plat avec quelque chose de très gros dessus. « Pis ? » a-t-elle dit, en déposant lourdement le plat sur la table à manger avant de se retourner vers nous.

     

    Personne n’a soufflé mot. « J’ai acheté ça d’un ami au bureau qui a une petite ferme près de Saint-Jérôme. C’est un cochon pour le souper du réveillon ! » Mon père avait l’air d’être sur le point de s’écrouler, mais il s’est soudain mis à rire. « Je vais aller chercher le Kodak ! »

     

    Rosalie et moi nous sommes rapprochées. Ça n’avait pas l’air très bon. Et puis, me suis-je dit, de toute façon, même si je n’en mange pas, il me restera toujours le dernier chocolat de mon calendrier.













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