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    Instantanés

    Opération cadeaux

    Ou comment éliminer l’ennemi juré d’un Noël réussi: la satanée surprise

    Ces p’tits gars sont les fiers nouveaux propriétaires de trésors convoités, qu’ils protègent de leurs pistolets de cowboy, dit l’auteur.
    Photo: Mario Baillargeon Ces p’tits gars sont les fiers nouveaux propriétaires de trésors convoités, qu’ils protègent de leurs pistolets de cowboy, dit l’auteur.

    Cadeau des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Sylvain Cormier et un cliché de Mario Baillargeon.


    Vous voyez quoi, vous, sur cet instantané d’après le déballage des cadeaux ? Moi, c’est l’accordéon, les deux camions. Ces p’tits gars sont les fiers nouveaux propriétaires de trésors convoités, qu’ils protègent de leurs pistolets de cowboy. Je les comprends. De toute évidence, ils ont eu ce qu’ils espéraient. C’est à se demander s’ils n’ont pas un peu manoeuvré pour contrer l’ennemi juré d’un Noël réussi : la satanée surprise.

     

    Je suis bien placé pour l’affirmer : ça se peut, un Noël garanti sur facture.

     

    Très tôt, enfant doué que j’étais — vous saurez que je faisais des phrases complètes, sujet-verbe-complément, à deux ans —, j’ai compris que pour le coup des cadeaux, on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Et qu’il ne faut pas trop compter sur le père Noël.

     

    Tablant sur le tempérament anxieux de ma maman, qui avait terriblement peur que je n’aime pas mes cadeaux, j’offris dans ma grande mansuétude une stratégie gagnante… et rassurante. D’autant que moi aussi, je redoutais le joujou sans intérêt (ou pire : du linge !) bien plus que la coqueluche et la petite vérole. Je lui proposai de m’occuper de tout. Elle accepta, soulagée.

     

    Il fallut aussi convaincre mon papa : il se trouvait que ça l’arrangeait aussi. Je ne sais plus exactement quelle année mon lobby perça les défenses du comité exécutif, mais je me souviens parfaitement du Noël de mes neuf ans.

     

    Dès la fin octobre, j’étais prêt à lancer l’opération cadeaux. L’arrivée du catalogue Cadeaux de Rêve Simpsons Sears Noël 1970 signala le branle-bas de combat. Je vérifiai d’abord auprès des autorités compétentes le budget alloué. Je disposais des 20 $ de maman et papa, des 20 $ de mes grands-parents du côté maternel, et des 10 $ de ma tante, soeur de ma mère.

     

    J’aurais bien voulu ajouter à mon pécule les 10 $ de mes autres grands-parents, mais on les voyait seulement au jour de l’an. Étant supérieurement bon dans les additions (une habileté hélas perdue depuis), j’entrepris mon magasinage de catalogue avec 50 $ de crédits.

     

    Les bonnes pages

     

    Moments d’extase, instants d’éternité. Je n’avais pas les yeux plus grands que la panse, c’eut été futile : j’étais en mode maximisation des acquis, c’était bien mieux. Page 47, je m’arrêtai sur les images des petites autos Hot Wheels, avec leurs pneus ultrarapides, dont le prix ne me détroussait pas trop : cinq au choix pour 3,99$. La Chapparal, la Ferrari 312P, la VW Beach Bomb, sept autres possibilités. À ce prix-là, je pouvais me permettre les dix. Le circuit Laguna Ovale, à 9,99 $, demandait réflexion. Il y avait aussi la série des Johnny Lightning. Et les six « stock cars » Corgi. Et les Matchbox. Dilemme. Tergiversations. Calculs savants.

     

    Allons voir ailleurs, me dis-je. La page 83, titrée « Les héros de l’ouest par Marx », me faisait de l’effet, mais j’avais convenu d’un pacte avec mon frère : lui c’était les Johnny West, et moi les G.I. Joe. Chacun son combat. J’en trouvai plein la page 85.

     

    L’impopulaire guerre du Viet Nam ayant eu raison des panoplies de soldats, la compagnie Hasbro avait adapté son produit : c’était désormais « l’équipe d’aventure G.I. Joe ». Équipements d’homme-grenouille, d’explorateur de l’espace, de pilote d’essai. Va pour la panoplie du pilote d’essai, à 7,49 $ avec le parachute. Je choisis aussi le « Commandant d’équipe parlant », au même prix. « Donne huit commandements quand on tire sa plaque d’identité », disait le descriptif : sacré boni.

     

    Mine de rien, si je prenais tout, j’en étais à 40 $. Si je me fiais à ma science, il m’en restait dix pour les bandes dessinées, page 87. Des Astérix, des Tintin ? À 1,89 $ le volume, arrondissons à deux, cinq fois deux égalent dix. Et si je renonçais au Laguna Ovale ? Cinq bédés de plus.Je pourrais toujours me reprendre à l’anniversaire de mes 10 ans, fin janvier.

     

    Il y a avait plus qu’à rallier mère, grand-mère et tante, un samedi après-midi sans neige (ma mère avait très peur des bourrasques), et c’était destination Galeries d’Anjou. En un rien de temps, j’avais tout trouvé. Au retour, je remis à chacune les autos, figurines, équipements et livres, répartis selon les montants.

     

    Et comme chaque année, j’attendis le jour de Noël. Mes objets de désir, en transit chez les généreux donateurs, me revinrent enveloppés, et je les déballai avec fébrilité. Je m’exclamai, au bénéfice du reste de la famille rassemblée : « Un G.I. Joe qui parle ! C’est ça que je voulais ! »

     

    Mes parents, mes grands-parents, ma tante étaient contents. J’étais ravi, aux anges. Des étoiles dans les yeux. Mes collections s’étaient bonifiées considérablement. Encore un ou deux Noëls et j’aurais tous les Astérix.

     

    Encore aujourd’hui, avec ma grande amie, on va chez le disquaire pour qu’elle m’achète mon cadeau. Pas de chance à prendre. C’est ça la magie de Noël.













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