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    Chronique

    Hypothéquer le vivant

    Aurélie Lanctôt
    29 décembre 2017 |Aurélie Lanctôt | Actualités en société | Chroniques

    En novembre, 15 000 scientifiques provenant de 184 pays signaient dans la revue BioScience une déclaration annonçant que l’urgence climatique est plus grave que prévu. Si l’on n’amorce pas immédiatement une transformation draconienne de nos modes de vie, de consommation et de développement, l’humanité court à sa perte. Rien de moins.

     

    La semaine dernière, le géant américain Apple a admis qu’il ralentissait ses iPhone au fil des mises à jour du système d’exploitation iOS. Sans gêne, on a prétexté qu’il s’agissait simplement d’un remède contre les effets du vieillissement de la batterie des appareils. Obsolescence programmée ? Mais non, cessez cette paranoïa, dira-t-on. D’ici la présentation du prochain gadget — que la planète suivra en direct avec une terrifiante religiosité —, circulez, il n’y a rien à voir.

     

    Ce qui est étonnant, ce n’est pas qu’Apple méprise ouvertement ses utilisateurs en défendant ses pratiques environnementalement et socialement destructrices. Je m’étonne plutôt qu’à l’aube de 2018, on se contente d’opposer aux modèles d’entreprise écosuicidaires de faibles discours sur la nécessité d’une « responsabilité sociale des entreprises » accrue — comme si une telle chose existait au-delà des considérations marketing —, alimentant ainsi le mensonge qu’est ce « capitalisme vert ».

     

    Selon le Baromètre 2017 de l’Observatoire sur la consommation responsable, les Québécois seraient de plus en plus exigeants envers les entreprises. Ils exigent qu’elles offrent de bonnes conditions de travail à leurs employés et qu’elles respectent l’environnement. Ils valorisent de plus en plus les produits locaux et s’intéressent de plus en plus aux pratiques alimentaires qui minimisent la souffrance animale et l’empreinte écologique des aliments. Mais surprise, le Baromètre révèle aussi que les exigences sont démesurées par rapport aux comportements qu’adopte une bonne proportion des consommateurs. Nous serions donc toujours enclins à faire reposer le poids de notre conscience sur ceux qui produisent les biens qu’on achète, sans pour autant remettre en question la compatibilité du modèle de croissance perpétuelle basé sur la consommation, sur lequel repose l’économie globale.


     

    À ce chapitre, le statu quo est tenace et les contradictions nombreuses, et pas seulement en matière de consommation. Le scénario est semblable sur le plan énergétique. Le dernier rapport sur l’état de l’énergie au Québec, publié annuellement par la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, conclut que les Québécois consomment plus d’essence et de diesel que jamais, achètent des véhicules plus gros et des maisons plus grandes, si bien que les efforts en matière d’efficacité énergétique s’annulent. Toujours dans ce rapport, on note que la consommation énergétique est la même depuis 2004, et que la consommation de GES stagne depuis 2010. Étrangement, on nous présente cela comme une « bonne nouvelle », puisque cela n’a pas empêché la croissance du PIB, indiquant que le Québec a « réussi à découpler la progression de son économie de la consommation énergétique ».

     

    Cette idée de découplage est fondée sur la croyance qu’il est possible de minimiser les effets négatifs du développement perpétuel — accumulation de déchets, production de GES, perturbations climatiques — en trouvant une façon de faire survivre la croissance du PIB à la réduction de la consommation d’énergie. On se concentre ainsi sur les stratagèmes à adopter pour faire survivre la croissance à tout prix, en l’enduisant d’un vernis vert. Cette approche, quoiqu’on la présente comme une donnée immuable, est pourtant bien située idéologiquement. Elle suppose qu’il est possible de préserver à long terme le modèle économique dominant, qui repose sur la croissance infinie, sans égard aux limites physiques de la planète. Il s’agit en somme d’un leurre pour remettre sans cesse à plus tard la question inévitable de la transition vers une économie réellement durable.

     

    Le chantier qui nous attend est beaucoup plus vaste que les changements cosmétiques qu’on nous propose aujourd’hui. Les auteurs de l’ouvrage Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, paru en 2016 chez Écosociété, utilisent une métaphore fort évocatrice pour l’exprimer : il ne suffira pas, écrivent-ils, de « dégraisser l’éléphant » en modérant nos pratiques de production et de consommation. Cet éléphant, il faut le transformer en escargot. Or, plus on repousse le moment où nous opérerons le virage qui s’impose, plus la transition sera douloureuse. Nous vivons sur du temps emprunté, et la dette que nous amassons est bien pire que financière. C’est le vivant même qu’on hypothèque. Pour 2018, je nous souhaite d’en prendre enfin acte.













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