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    Instantanés

    Elle a changé ma vie

    À l’endos de la photo, il était écrit: «Bonjour José, je t’envoie la photo que mon poupa adoré a prise de moi le jour de Noël. T’as vu mon sourire? J’ai mes patins !!!»
    Photo: Andrée Legault À l’endos de la photo, il était écrit: «Bonjour José, je t’envoie la photo que mon poupa adoré a prise de moi le jour de Noël. T’as vu mon sourire? J’ai mes patins !!!»

    Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Jérôme Delgado et un cliché d’Andrée Legault.


    Cette photo m’a longtemps troublé. Dès le premier coup d’oeil, elle m’a fasciné ; j’y découvrais la neige. Non, je me corrige : avec elle, je découvrais que la neige, l’hiver et le froid pouvaient être synonymes de bonheur pour un enfant de mon âge. Mais la photo m’a aussi troublé, pendant des années, parce qu’elle représentait à mes yeux un eldorado inaccessible pour le p’tit gars que j’étais. Moi, dans ma mégapole au-dessous du tropique du Cancer, pourrais-je vivre ce décor féerique ? Jamais.

     

    Là, vous me jetez la photo à la figure sans vous douter de son effet sur moi. Ça fait… Quoi ? Trente ans que je ne l’avais pas vue ? Vous l’avez achetée au marché aux puces de Saint-Eustache ? Ben tabarn… Pardon, je m’emporte.

      

    Je l’avais avec moi, parmi mes plus précieux objets, quand je suis débarqué à Mirabel un soir de canicule. Tendre souvenir d’enfance et même plus. Cette image ne valait pas mille mots, mais bien la bague de fiançailles.
     

    Bien des années après, je me suis fait cambrioler. Le voleur est parti avec une boîte en pensant y trouver des bijoux. Surprise ! Que des babioles et une photo. Je me demande s’il a fait fortune en la mettant sur le marché.

     

    T’en reviendras pas, de ce que madame Jouvert m’a donné. Ça fait mon Noël, je t’assure. Madame Jouvert, tu sais, elle collectionne les vieilles affaires des autres. Oui, tu sais bien c’est qui. Celle que j’appelle Berthe ou Joueverte, quand j’exagère mon accent pas possible. Oui, elle. Eh bien, grâce à son intuition et à sa capacité à mémoriser la moindre anecdote qu’on lui raconte, elle est venue me voir, bien naïvement, avec la photo. Je suis tombé de ma chaise. Littéralement. Puis, j’ai rougi et quasiment pleuré. De joie !

     

    Attends, attends, ris pas. Regarde au verso, ce qui est écrit. « Bonjour José, je t’envoie la photo que mon poupa adoré a prise de moi le jour de Noël. T’as vu mon sourire ? J’ai mes patins !!! »

     

    Te moques pas, tu sais comment je peux être mauvais observateur, mais je t’avoue, sur le coup, je croyais qu’il s’agissait d’un garçon. Attends, elle s’appelle Claude ! Pour moi, à l’époque, Claude, c’était Claude François, Jean-Claude Killy, Claude Lelouch. Je ne savais pas qu’au Québec, les Claude se conjuguaient au féminin. Ça faisait deux ou trois lettres qu’on échangeait et rien ne me permettait d’imaginer que je me confiais à une jolie rousse. Je ne sais pas quand, de son côté, elle a compris que José-pas-de-e était chez nous un nom de gars. Mais au bout du compte, on s’est emmouraché l’un de l’autre.

     

    Oui, oui, c’est pour elle que j’ai choisi Montréal, plutôt que Paris. On a vécu deux belles années en ados insoucieux. Mais je ne regrette rien, je ne suis pas nostalgique. Elle est disparue de ma vie, c’est tout. Retrouver la photo, par contre, me fait grand plaisir.

     

    Regarde-la attentivement. J’sais que c’est évident qu’il s’agit d’une fille. Les boucles qui dépassent… Ah non, les patins, non ! Comment aurais-je dû savoir qu’il y avait patins de filles et patins de gars ? Je te pointe autre chose là, en arrière-plan.

     

    Le cycliste, je ne l’ai remarqué qu’après plusieurs jours. La photo m’était déjà précieuse ; je souhaitais dans le fin fond de mon âme rencontrer Claude, ma Claude. Chaque jour, je me plongeais dans son portrait. Jusqu’à ce que je note le vélo. J’ai compris alors que c’est l’ensemble de la photo qui me troublait. Oui, faire du patin, j’en rêvais — avec elle, bien sûr. Mais rouler à vélo, sur la glace ? Je n’en revenais pas.

     

    Je n’avais que 9 ans, je pédalais tous les jours et je me voyais au Tour de France. Bien sûr, je n’avais pas compris que le bonhomme derrière circulait sur la rue, et non sur une patinoire. Mais l’image m’avait suffisamment frappé, sonné même, pour me faire changer de cap. Je me disais, en insistant sur mon expression préférée : le Nord, c’est du délire !


     

    C’est par la librairie française, située au coeur du quartier touristique de ma ville, que je me suis mis au français. Après, j’ai suivi des cours, mais mes premiers profs ont été Pif gadget et Tintin. Puis, c’est le magazine Vélo qui m’a attiré dans cette boutique, une fois par mois. Mais j’achetais parfois d’autres revues, dont Jeune Amérique. Je n’ai jamais su d’où elle provenait — jamais retrouvé sa trace ; essayez Google, vous verrez —, mais c’est là, dans une section qui s’appelait « Courrier du continent », ou quelque chose du genre, que je me suis trouvé un, ou plutôt une correspondante.

     

    « Bonjour. Je m’appelle Claude. J’ai 7 ans et j’habite au Canada. J’aime le sport et la lecture. Écrivez-moi à l’adresse suivante… » C’est à peu près à ces mots que j’ai répondu. La suite, vous la connaissez.

     

    Bref, si je vous raconte ceci, aujourd’hui, c’est que je viens de perdre à nouveau la précieuse photo. Je vous épargne les détails, j’ai peur de vous emmerder. Je l’avais heureusement numérisée et c’est ce qui me permet de l’afficher. De vous la montrer. Je n’ai jamais cru en vous, père Noël, mais, enfin, dans votre incarnation virtuelle, ici dans les réseaux sociaux, vous existez peut-être pour vrai. Si vous la voyez passer, la belle Claude de 7 ans, je vous supplie de me l’apporter. Encore faut-il que vous fréquentiez les marchés aux puces…













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