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    Instantanés

    Nous, coureuses des bois

    Photo: Louise Tanguay

    Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Geneviève Tremblay et un cliché de Louise Tanguay.


    Je me rappelle encore l’aveuglement du flash. Les petites étoiles dans mes yeux et le cri doux de maman qui nous appelle à la cuisine. Papa qui nous chuchote : courez ! La pâte à biscuit tiédie qu’on découperait ensuite en étoiles avec des emporte-pièce. Cette année-là, le vieux poêle crachait ses fournées avec une telle chaleur qu’on avait mis nos robes d’été. Marion, maman, moi. Trois femmes refleuries dans l’hiver.

     

    Mon père, lui, s’emmêlait dans ses films et son Kodak neuf. De toutes ses photos, il n’en restera qu’une seule de ce 24 décembre sur la rue du Couvent, de notre maison aux fenêtres en suées. C’est ce que font les années, les déménagements, les effacements.

     

    L’hiver était doux, cette année-là. Nos pieds calaient dans la neige. On étaient allés marcher dans le bois avant qu’il fasse noir, comme à chaque dimanche, avec nos vieilles babiches. Papa disait toujours qu’on était des coureuses des bois, à l’époque je ne savais pas ce que c’était, mais ça sonnait beau, pur, sauvage. Ce jour-là, je lui ai dit : papa, écoute le silence. Il y avait un vent pris dans le haut des arbres, ce souffle en hauteur incomparable, avec une odeur de sapin et de bois fumé. Marion s’est couchée pour faire un ange dans la neige. Sa longue tresse dépassait de sa tuque et elle avait les joues rouges. Ma soeur et moi c’est la seule chose qu’on a vraiment partagée, le bois.

     

    Quand on est revenus à la maison, c’était une serre tropicale. Je peux le dire maintenant que j’ai connu les tropiques, mais quand j’avais cinq ans, les tropiques, c’était immensément loin de mon petit village, des fils électriques couverts d’un pouce de neige, des rangs tout blancs qui menaient jusqu’à la fausse frontière. L’Ontario, pour nous, c’était déjà un autre pays.

     

    Le temps de l’après-midi est passé lentement. Évidemment qu’il passait lentement, dans la musique du tourne-disque et les jeux de poupées au salon. Il n’y avait pas encore de cadeaux sous l’arbre, maman les déposait pendant la sieste, avant de partir à la messe. C’est là que mon père nous avait surprises Marion et moi, devant le sapin, un peu pensives. Je me rappelle la colère de ma soeur, elle avait eu peur. La lumière blanche de la lampe avait fait comme les orages l’été, avant que tombe le bruit du tonnerre.

     

    En partant pour la messe dans la sleigh, plus tard, juste avant minuit, j’avais encore sommeil. Même s’il faisait doux, on pouvait faire des nuages de fumée en soufflant très fort. Je fixais le beau manteau noir de maman, avec sa clochette épinglée au col. Pendant des années je me suis rappelé cette clochette qui scintillait dans la nuit. Je lui ai demandé : maman, est-ce qu’on est des coureuses des bois ? Elle a dit qu’on pouvait être tout ce qu’on voulait, alors je me suis déclarée coureuse des bois. Papa, lui, s’amusait sous son chapeau à oreilles : Ho ho ho ! Il faisait rire ses petites filles.

     

    Dans les trois heures de messes, de génuflexions, d’yeux au ciel, ce que j’ai toujours aimé en cachette, ce sont les chants. Quand montait le trémolo de poitrine de monsieur Aubin dans son Minuits Chrétiens, il me semblait que la paroi de l’église vibrait, que mon âme montait rejoindre le petit Jésus peint au plafond. Cette année-là, quand on est sortis de l’église dans les cloches battantes, il neigeait soudain de gros flocons épais. Alors j’ai pensé au grand silence du bois et de ses conifères.

     

    Comme d’habitude, le réveillon a été festif et bruyant. Des tantes et des oncles sont arrivés d’ailleurs au village, même nos cousins lointains d’Ontario qui logeaient à côté du presbytère. On a tellement mangé qu’on a ouvert les cadeaux au ralenti. Maman avait déposé sur chaque boîte, comme d’habitude, ses petits sacs de bonbons cuits en cachette, cousus dans les retailles de coton de nos robes et fermés par un ruban rouge.

     

    Et puis on a dormi pour ce qu’il restait de nuit. Marion avait la tête contre le mur. J’ai joué dans ses cheveux en lui demandant si elle pouvait me prêter sa flûte au matin. Elle n’a pas répondu. Par la fenêtre, je pouvais voir toutes les étoiles.

     

    Je ne sais pas combien de temps ça a duré, mais je me souviens avoir regardé longtemps par la fenêtre. La neige tombait dru. Marion dormait encore quand je me suis réveillée en sursaut. Il devait être tôt parce qu’il faisait un peu noir, un noir clair. C’était ce moment qu’ensuite j’ai su dire et aimer : l’aube. Je suis descendue en glissant mes fesses sur l’escalier froid. Personne n’a entendu.

     

    Au bord de la fenêtre, dans le salon, il y avait du frimas. Le bois, au loin, était plein d’arbres immobiles. Pas de vent, juste un beau blanc. Je me suis vue coureuse des bois, voyageuse de sentiers, avec Marion qui ferait des anges même en robe d’été. Mais il n’y a rien eu de tout ça, plus tard, et quand je repense à cet hiver-là, je me dis qu’enfant, on sait des choses sur soi qui ne nous quitteront pas.













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