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    Instantanés

    Maxime et Benjamin

    Photo: Andrée Côté

    Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte d’Éric Desrosiers et un cliché d’André Côté.


    Mon nom est Benjamin. Les deux autres à côté de moi sont Maxime et Champion. La photo a été prise durant une fête qu’on avait l’habitude de faire après avoir décoré l’arbre de Noël, mais avant qu’apparaissent des cadeaux au pied de l’arbre. Dans ce temps-là, on habitait une super vieille maison en pierres, avec plein de super cachettes dedans et dehors, mais qui était aussi super froide l’hiver. Alors, on aimait rester sur le tapis, à côté du foyer.


    Tous les trois, on a été adoptés quand on était bébés. Comme notre maison n’était pas dans une grande ville ni même dans le village, on était tout le temps ensemble à jouer et se chamailler, et à rire, et à s’inventer des histoires, et à se salir, et à se chicaner, et à rire encore. Sauf les jours d’école, évidemment.

     

    Maxime revenait souvent triste de l’école, parce que les autres la mettaient à part, la traitaient différemment. Je ne sais pas ce qui les dérangeait. C’est vrai qu’au début, quand elle avait des couches, elle ne sentait pas toujours bon. Mais après, elle est devenue ma meilleure amie. Elle était toujours prête à jouer avec moi. Comme Champion.

     

    Champion, c’était mon autre meilleur ami. Il courait vite. Il nous trouvait tout de suite quand on jouait à la cachette. Il aimait se battre. Plonger dans la rivière. Se rouler dans la boue. Hurler comme un loup, et faire toutes sortes d’autres folies amusantes. Mais c’est quand même Maxime que les autres enfants et leurs parents regardaient de travers, pas Éric. Éric, c’était son vrai nom, mais tout le monde l’appelait Champion, ou juste « Champ ». Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour le démêler des autres garçons de son âge qui s’appelaient presque tous Éric eux aussi.

     

    Moi, contrairement à Maxime et Éric, j’étais vraiment différent. Je n’allais pas à l’école, je marchais à quatre pattes, je mangeais dans un bol à terre, je jappais, j’étais capable de me lécher le… enfin, je crois que vous avez compris. Mais personne ne m’a jamais fait sentir mal parce que je n’étais pas comme eux. Quand j’étais un petit danois, tout le monde me disait des mots gentils et me caressait la tête. Quand je suis devenu un grand danois, les gens sont devenus comme plus timides et se sont mis à garder une certaine distance avec moi, peut-être par respect. Mais personne ne m’embêtait.

     

    Le problème de Maxime était peut-être qu’elle était une fille ? Parfois, nous, les chiens, on aime taquiner les chiennes. Il y en a même qui exagèrent, surtout avec celles qui ont du beau poil. Elles ont beau leur dire qu’elles ne veulent pas jouer avec eux et d’aller sentir d’autres derrières, ils n’arrêtent pas. Si elles se mettent à grogner ou essaient de s’en aller, ils deviennent méchants. Un jour, j’ai vu une chienne qui en avait tellement assez qu’elle a mordu le chien qui ne la lâchait pas. Tout le monde a été surpris. Elle était toute petite et lui était tellement gros. Sur le coup, l’autre a été comme saisi. Puis, on a vu dans ses yeux qu’il avait peur, probablement pour la première fois. Il s’est tout de suite enfui, la queue entre les pattes. Il l’avait bien mérité. Il faudrait que ça leur arrive plus souvent.

     

    Moi, je n’aurais pas su qui mordre pour défendre Maxime. C’est comme si, en même temps, personne et tout le monde au village était responsable de sa peine. Je crois qu’elle ne savait pas trop elle-même ce que les gens lui reprochaient ni qui elle était. Qu’est-ce qu’elle devait faire pour leur plaire ou seulement passer inaperçue ? D’autres fois, ça la mettait en colère, et elle disait n’avoir besoin de personne et qu’un jour, elle partirait très loin dans un pays où elle pourrait enfin être comme tout le monde. Mais moi, je ne voulais pas qu’elle parte.

     

    Pour les chiens, c’est facile de plaire aux gens même si on n’est pas comme eux. Il suffit de s’asseoir quand on te dit : « assis » ; de mettre tes pattes de devant comme ça quand on te dit : « fais le beau » ; de faire semblant d’être très excité chaque fois que quelqu’un rentre à la maison ; de ne pas traîner ton maître à terre au bout de la laisse durant les promenades ; et de manger le moins de sacs de poubelle, de coussins et de pantoufles possible.

     

    Pour Maxime, il aurait fallu que les gens voient comment elle pouvait lancer la balle loin et comment elle savait jouer dans le poil avec ses doigts juste au bon endroit, derrière la tête, tout près de l’oreille. C’était aussi une artiste, comme son frère. Champ, c’était la photographie et le cinéma qui l’intéressaient. Vous aurez du mal à le trouver sur une photo de famille passé un certain âge, parce que c’était toujours lui qui était derrière la caméra. Maxime, elle, aimait imaginer toutes sortes de vêtements et d’accessoires de mode. Elle m’en a fait porter, des robes et des chapeaux ! Elle avait un don aussi avec les fleurs.

     

    Mais ce soir-là, on ne pensait à rien de tout cela. On était juste bien ensemble. Champion faisait rire Maxime en lui montrant les nouvelles pantoufles trop grandes qu’on venait de lui acheter. Moi, j’essayais de me rappeler où j’avais enterré les autres. Je pensais aussi au plaisir que j’allais avoir plus tard, quand tout le monde serait endormi, et que je me coucherais, face à la douce et chaude lumière de la braise dans le foyer, en mâchouillant des spaghettis argentés de l’arbre de Noël.













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