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    Les mots de l'année (3/6): «migrant», comment décrire le réfugié demandeur d’asile?

    Illustration: Le Devoir

    Le vocabulaire n’a rien d’innocent. Les mots délimitent l’horizon de notre compréhension du monde. La célèbre hypothèse de Sapir-Whorf, au centre du film Arrival de Denis Villeneuve, avance que nos représentations mentales dépendent de nos catégories linguistiques. « La réalité est, dans une grande mesure, inconsciemment construite à partir des habitudes linguistiques du groupe », résume la formule anthropologique.

     

    Le déterminisme par les mots et les concepts s’illustre bien dans la manière de décrire les personnes arrivées cette année aux frontières de ce pays d’immigration. La vague a porté des milliers de personnes l’été dernier. Au plus fort du mouvement, Québec a transformé le Stade olympique en refuge pour les demandeurs d’asile d’origine haïtienne fuyant les États-Unis.

     

    Cette arrivée massive peut être rapprochée de la crise migratoire qui secoue l’Europe depuis le début de la décennie. Les réfugiés syriens venant de Turquie ont gonflé récemment la plus vieille lame qui en transporte d’autres venus d’Afrique par la Méditerranée. Dans la seule année 2015, plus d’un million de personnes ont pénétré illégalement l’espace Schengen, frontière de l’Union européenne.

     

    Mais avec quelles habitudes linguistiques construire cette réalité ? Quels termes faut-il privilégier ? Il y a l’embarras du choix, et du coup des réalités construites plus ou moins consciemment, entre réfugié, demandeur d’asile, immigrant illégal, exilé, étranger, expatrié ou plus sobrement migrant.

     

    Ce dernier terme n’a pas de valeur juridique. Il est cependant bien utile comme unité générique assez neutre pour décrire une personne qui quitte son lieu de résidence vers un autre, que ce soit volontairement ou pas, selon un résumé de la définition de l’ONU.

     

    Les médias traditionnels du Québec ont souvent privilégié ce terme en apparence assez neutre même s’il charrie son lot de connotations. Le journaliste d’Al-Jazira Barry Malone a par exemple souligné que ce mot trop sage décrit mal, jusqu’à le déshumaniser, le drame vécu par les personnes qui fuient l’horreur et tentent de trouver refuge ailleurs. Les Rohingyas de Birmanie, chassés de leur terre, épuisés, violentés, avilis, sont-ils de simples migrants ?

     

    En arrivant sur un territoire étranger, dont il n’a pas la nationalité, un migrant dépose une demande d’asile pour obtenir le statut de réfugié. Ces deux derniers termes ont des assises légales. Selon la convention de Genève de 1951, signée par le Canada, un demandeur d’asile peut obtenir le statut de réfugié s’il craint « avec raison d’être persécuté du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ».

     

    Bref, le demandeur d’asile et le réfugié sont des migrants, mais le contraire n’est pas nécessairement vrai. La Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada (CISR) rejette environ 30 % des demandes d’asile.

     

    On voit aussi souvent les expressions « immigrants illégaux » ou même « nouveaux arrivants illégaux ». Les deux termes étaient encore utilisés dans un quotidien québécois la semaine dernière dans un article à propos d’un sondage montrant que la moitié des Canadiens disent craindre que la frontière du pays soit mal protégée. Le Barreau du Québec a publié un avis en août pour rappeler que le statut d’« immigrant illégal » n’existe pas au Canada.

     

    Louise Arbour, représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies pour les migrations internationales, signait en même temps une lettre dans Le Devoir pour rejeter elle aussi cette appellation sans fondement. Elle prenait le soin de souligner que « le choix du langage et de la terminologie dans le discours public n’est pas toujours innocent ».













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