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    Je ne souffre pas donc je suis...

    23 décembre 2017 | Martine Delvaux - Écrivaine et professeure | Actualités en société
    Au lieu d’argumenter intelligemment, on se moque, on humilie, on menace et on réduit en miettes ceux qui dénoncent les violences à caractère sexuel, se désole l'auteure. 
    Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Au lieu d’argumenter intelligemment, on se moque, on humilie, on menace et on réduit en miettes ceux qui dénoncent les violences à caractère sexuel, se désole l'auteure. 

    Réaction à la chronique de Christian Rioux « Je souffre donc je suis », du 15 décembre 2017.

     

    On savait que le backlash allait arriver. On le savait parce que c’est la même chose chaque fois et qu’il y a longtemps que la naïveté nous a quittées. On peut même penser que plus nous sommes nombreuses et fortes, plus le ressac sera puissant.

     

    Au cours des derniers jours, c’est l’élection de Gabrielle Bouchard à la présidence de la FFQ qui a été le prétexte pour l’expression de ce backlash. Mais il n’y a pas eu que ça. Il y a eu les propos de l’écrivaine française Catherine Millet, à la radio de Radio-Canada, laissant entendre que les femmes dont la voix s’élève dans le contexte du mouvement #balancetonporc / #MoiAussi, dénonçant les violences à caractère sexuel quelles qu’elles soient, sont au fond mal dans leur corps. On a aussi assisté à la publication de nombre de chroniques et de lettres d’opinion dans divers quotidiens, dont Le Devoir, qui s’inscrivent dans la mouvance américaine des derniers mois visant à traiter de faibles, de puritains, d’enfants gâtés, d’exhibitionnistes ou de narcissiques victimaires heureux d’étaler leur souffrance sur la place publique… celles et ceux qui se battent contre les moulins à vent, pour le dire avec Christian Rioux, du racisme institutionnel et des stéréotypes sexuels. Cet « exhibitionnisme », c’est-à-dire cette lutte contre les oppressions et pour l’égalité, empêche, écrit Christian Rioux, toute conversation intelligente.

     

    Mais qu’est-ce qui fait qu’une conversation peut être considérée comme intelligente ? Est-ce qu’il ne s’agit pas, ici, sous couvert d’une plainte, d’une admission de la part du chroniqueur ? En vérité, Christian Rioux, comme plusieurs autres qui participent au discours public, n’est pas intéressé par la conversation qui lui est proposée. Et dans les faits, il n’y participe pas. Il essaye plutôt de l’annuler en tentant de faire taire celles et ceux qui parlent, et que lui n’a aucun désir d’écouter.

     

    Je me dis régulièrement que ça ne sert à rien de réagir à une chronique ou à une lettre d’opinion dont les propos donnent l’impression d’un exercice de démagogie plutôt que d’une discussion où il serait question de pensée critique, un texte où on propose une fin de non-recevoir plutôt que l’ouverture de l’interrogation. Comme on le dit en ce qui concerne les réseaux sociaux : répondre, c’est nourrir les trolls, apporter de l’eau au moulin de celles et ceux qui, au lieu de chercher à mener une conversation intelligente, justement, n’ont pour intention que de faire taire leurs soi-disant destinataires en les assommant de poncifs et de sophismes pour les inciter à faire fausse route. Au lieu d’argumenter intelligemment, on se moque, on humilie, on menace, on réduit en miettes. C’est là, il faut le reconnaître, la tactique non pas de la personne qui est capable de tenir une conversation. C’est plutôt la tactique de celui qui construit la victime en tant que victime. Mais force est de constater qu’on n’est pas si fragiles que ça ! On ne l’est pas, et ce n’est pas l’image qu’on a de nous-mêmes ! Survivantes et survivants, oui ! Résilientes et résilients !

     

    Ce qui se passe depuis quelques mois a pour but de faire sauter la digue du silence, pour que se fasse entendre une multitude de voix, de discours, d’expériences, et pour que la place publique soit occupée, habitée, gouvernée, parlée par un groupe de gens diversifié. Si parler de ces expériences équivaut à occuper une position victimaire, il me semble important d’interroger la position de celui qui rejette ces récits, qui refuse de les écouter, voire qui refuse de reconnaître ces voix et leur pertinence. Considérer comme un manque d’intelligence cette conversation-là, ambiante, qui a pour objectif de rêver et de fonder un monde où chacun aura une place sans que celle-ci soit constamment dévaluée ou mise en péril, refuser de prendre part à cette conversation, est-ce que ce n’est pas le signe d’un sérieux manque d’humanité ?

    Réponse du chroniqueur

    Madame,

     

    Et si ce que vous appelez un « backlash » n’était qu’un simple débat démocratique ? Un débat que vous supportez visiblement mal puisqu’au lieu de répondre sur le fond à toutes ces personnes qui ont des approches très diverses, vous préférez poser en victime et les accuser de « moquer », d’« humilier », de « menacer » et surtout de manquer d’« humanité ». Rien que ça ! Que répondre sinon, pour parodier quelqu’un, que vous n’avez pas le monopole du coeur.

    Christian Rioux
     












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