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    Instantanés

    Le Noël de la rue Saint-Jean

    Là où le maire Labeaume décore les esprits frappeurs

    Photo: Danielle Brossard

    Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte d’Odile Tremblay et un cliché de Danielle Brossard. Joyeux Noël !


    Ni fêtards ni touristes ne foulaient le macadam de la rue Saint-Jean. Sous le froid et l’accalmie, les murs du Vieux-Québec rabâchaient leurs souvenirs avariés. Les villes anciennes cultivent des rancunes et grognent à pleines pierres. Faut pas les provoquer.

     

    C’était une de ces veilles de Noël où l’air, la terre, les bâtiments historiques et les forces au sol se liguent pour emmerder les mortels. Les rares passants s’affalaient sur les plaques de glace partout semées.

     

    «Tombez, braves gens », ricanaient des trottoirs insolents.

     

    Dignes et seuls à tenir encore debout, la vieille Fernande et son fils René refusaient la tyrannie des substances malignes unies contre le genre humain. N’empêche ! Minuit approchait.

     

    « Marchons plus vite », intima-t-elle en serrant le bras du grand fiston qui avait perdu sa langue. Depuis le temps que sa mère le bossait…

     

    Ils vivaient d’une petite rente, en autarcie, rue Sainte-Angèle, lui maigrichon, rêveur et initié, au service de sa reine d’un royaume inventé. Pas plus malheureux que d’autres, raffolant des cantiques en latin durant cette saison de l’année ; sortis de leur cocon pour la noble cause.

     

    Ce couple improbable avait laissé la côte de la Fabrique derrière lui, mais le vieux faubourg semblait encore loin, par-delà portes et remparts, en des ruelles mal déneigées au tracé incertain, peuplées d’esprits frappeurs, leurs seuls amis.

     

    La trêve réclamée

     

    Ai-je dit que cette dame de fer camouflait des antennes sous son informe bonnet blanc ? Dans son couvent d’arrière-pays, elle avait appris à s’épancher, enfant, auprès des puissances occultes, tout en les blâmant pour leur inertie.

     

    À force de subir, impuissante, leur révolte contre les humains, Fernande multipliait les suppliques auprès des fées et des étoiles, ses anciennes copines de dortoir, réclamant une trêve de Noël.

     

    « OK, on a merdé avec la couche d’ozone, Trump, le pétrole, nos sables bitumineux et quelques menus écarts écologiques, admettait la vieille dame, mais laissez-nous au moins 24 heures pour célébrer ici nos traditions : la dinde, la bise et la grosse veillée, sous une neige poudreuse et la lune allumée. »

     

    Fernande titubait entre supplication et rage. En vain ! Les fées, outrées par les méfaits des hommes, faisaient la sourde oreille. Quant aux étoiles, elles voilaient la lune sous un méchant brouillard avant de se réfugier dans son giron.

     

    La voix militante de la vieille devait s’égarer entre Québec et Lévis, car le paysage des Fêtes piquait du nez d’un Noël à l’autre. Tantôt les pluies diluviennes noyaient la ville égouttée sur son cap Diamant, tantôt une nouvelle glaciation menaçait de transformer le Saint-Laurent en piste d’atterrissage pour ours polaires en mal de banquise à squatter.

     

    Au loin, l’île d’Orléans se préparait à lever l’ancre vers des cieux plus cléments. D’ici là, le père Noël n’osait plus survoler ses moulins, par crainte de s’arracher la barbe sur leurs ailes dressées. Des corneilles égarées criaient des injures à son équipage éperdu. Mieux valait éviter le coin. Les enfants soupiraient en voyant le traîneau changer de cap, mais comment l’éviter ?

     

    Seul le maire Labeaume invitait encore la visite à passer Noël dans son fief, à coups de fausses nouvelles que les médias sociaux n’osaient plus relayer. Des familles entières prenaient le chemin de l’exil sous ce froid d’enfer, terrible cadeau de l’année.

     

    Lueur d’espoir : une rumeur de contestation commençait à gronder parmi les créatures des nuées, que les rigueurs des fées et des étoiles affligeaient. Certes, l’humanité méritait son triste sort, mais quelques heures de répit à Noël, ce n’était pas beaucoup demander. Surtout dans ce coin du monde, tricoté trop serré, mais bien méritant d’abriter leur Fernande.

     

    Faut dire que les antennes de la dame leur relayaient les sons des Terriens, cris et imprécations, bien sûr, mais aussi quelques pleurs étouffés et gargouillis d’amour qui les touchaient dans leurs replis perdus. Ses voeux filaient plein nord, ébranlant leur courroux.

     

    Le nez en l’air, le vent prit dès lors la tête de cette troupe dissidente, avec le froid en poupe. Mère et fils, agrippés l’un à l’autre, se virent propulsés illico hors les murs, frôlant le Capitole, survolant l’autoroute désertée.

     

    La rue Saint-Jean, quoique frivole et péteuse, leur prêta main-forte en déglaçant un bout de sa chaussée. Plus instable que malfaisante, ses humeurs variaient au gré des carrefours et s’essoufflaient aux abords paisibles du faubourg Saint-Jean-Baptiste.

     

    Là-bas, le parc Saint-Matthew, aux pierres tombales des soldats oubliés, allait fermer ses grilles pour la nuit de Noël, sans plus attendre Fernande et René, qui lancèrent un « Coucou ! » au milieu de la veillée. Les esprits frappeurs embrassèrent ces compagnons de la onzième heure, avant de servir la dinde, d’esquisser la gigue du squelette puis de s’envoler, les voeux aux suaires bien accrochés.

     

    Tout en multipliant les taloches aux murs bougons, aux trottoirs hargneux et à la lune planquée, ils balancèrent quelques flocons et une bise sur la ville, fiers de sévir sans leurs épées. Sommant le père Noël de déverser sur l’île d’Orléans ses caisses de cadeaux sans plus tarder. Si efficaces que le maire Labeaume finit par les décorer.

     

    On dit que les médailles des esprits frappeurs scintillent au cimetière du parc Saint-Matthew les soirs où la lune daigne les éclairer. On dit aussi que la rue Saint-Jean s’est donné tout le crédit de ce Noël-là, sans cesser depuis de s’en vanter.













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