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    Noël, un jour comme les autres pour les personnes incarcérées

    Sylvain Therrien a célébré plusieurs Noëls derrière les barreaux, à l’établissement Archambault de Sainte-Anne-des-Plaines, dans les années 1990.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sylvain Therrien a célébré plusieurs Noëls derrière les barreaux, à l’établissement Archambault de Sainte-Anne-des-Plaines, dans les années 1990.

    Décorations lumineuses dans les rues, odeur de sapin dans les foyers, derniers achats de cadeaux : comme chaque année à l’approche du 25 décembre, les Québécois attendent avec impatience de célébrer Noël. Mais l’ambiance est moins à la fête dans les établissements carcéraux, où les détenus s’apprêtent à passer un moment sans artifice.

     

    « Noël, c’est une journée comme les autres, résume Chantal*, se rappelant son passage à la prison pour femmes Maison Tanguay en 2014 — aujourd’hui fermée. Les repas sont les mêmes, sauf le 25 décembre où on sert du poulet. »

     

    Encore faut-il ouvrir l’oeil et jouer du coude pour ne pas se le faire voler par les autres détenues, poursuit-elle à l’autre bout du fil. « Moi, je suis corpulente, ça m’a aidée. »

     

    Elle garde un souvenir traumatisant de ce premier Noël derrière les barreaux, alors qu’elle a dû dormir sur un matelas de sol, la prison ayant outrepassé sa capacité d’accueil. « Ce premier Noël a été terrible, je me suis isolée en cellule, j’ai pleuré toute la nuit. Pire que faire de la prison, c’est d’y passer Noël. »

     

    Accusée de fraude, alors qu’elle menait une double vie pour financer son jeu pathologique, la femme de 50 ans s’est presque réjouie de quitter la Maison Tanguay tellement les conditions de vie y étaient « dérisoires ». Elle a été transférée au pénitencier de Joliette pour y purger sa peine, où son second Noël y a été plus « festif ».

     

    Mais ce n’est pas « l’épaisseur d’un matelas ou un gâteau aux fruits qui vont y changer quelque chose. Tu es en prison, la porte va se barrer à 11 h quand même et tu vas te faire compter comme un poireau dans ta cellule », lance Daniel Benson, rencontré par Le Devoir dans un petit bureau de la mission Old Brewery à Montréal. Celui qui intervient aujourd’hui auprès des itinérants a passé 17 Noëls derrière les barreaux pour le meurtre de son beau-père en 1982.

     

    Des règles strictes

     

    Qu’ils soient dans un établissement de compétence provinciale ou fédérale, les détenus peinent à vivre le temps des Fêtes comme un moment spécial. Aucune dérogation pour Noël — à quelques exceptions près —, « les règles […] sont les mêmes tout au long de l’année », indique Olivier Cantin, porte-parole du ministère de la Sécurité publique.

     

    Impossible pour les détenus de passer la journée avec leurs proches, aucun visiteur n’étant autorisé par manque d’effectifs. Mais les jours précédents, des rencontres sont parfois ajoutées ou prolongées dans certains établissements. D’autres en organisent dans une salle commune surveillée par les agents plutôt que dans le parloir séparant d’une vitre les prisonniers de leur parent.

     

    Sylvain Therrien fait exception à la règle : il a célébré plusieurs Noëls aux côtés de ses oncles. C’est qu’ils étaient, comme lui, incarcérés à l’établissement Archambault de Sainte-Anne-des-Plaines dans les années 1990. Et c’est là ses « seuls bons souvenirs » du temps passé derrière les barreaux.

     

    À défaut d’être entourés de leur famille les 24 et 25 décembre, les détenus se rabattent sur le téléphone ; un exercice douloureux, témoigne Daniel Benson. « Si j’appelle [mes proches], je vais peut-être perturber la fête qu’ils ont et si je n’appelle pas, ils vont se demander pourquoi. Peu importe la décision que tu vas prendre, tu vas casser le party. »

    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Daniel Benson a passé 17 Noëls derrière les barreaux pour le meurtre de son beau-père.
     

    Des activités sont tout de même organisées en guise de distraction : films, jeux de bingo, compétitions sportives, tournoi de cartes, messe de Noël. Elles varient toutefois d’un endroit à l’autre, étant principalement financées par la population carcérale. Et ce sont surtout les pénitenciers, qui relèvent du fédéral, qui en profitent, juge Chantal.

     

    « Quelques jours avant, il y a une fête et un repas avec les familles. Il y a aussi une fête mère-enfant, raconte-t-elle. Il y a un vrai esprit de Noël. Chaque unité avait des décorations avec un sapin et la possibilité de se visiter entre unités. »

     

    Elle se souvient aussi d’une messe à la Maison Tanguay en 2014, non sans une pointe d’irritation dans la voix. « Il n’y a aucun respect de la spiritualité. J’avais hâte que ça se termine, j’étais outrée. Ces activités extérieures permettent à certaines d’échanger de la drogue, de magouiller. Tu voyais des femmes se caresser devant les aumôniers et bénévoles. »

     

    Et les cadeaux ? Ils sont peu courants, voire inexistants, considérant les règles qui les encadrent. « Si un visiteur se présente avec un cadeau, nous devons le fouiller, et puis, on ne va pas le remballer ensuite », fait remarquer le président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec, Mathieu Lavoie.

     

    Il est plutôt conseillé aux familles de déposer de l’argent dans le compte d’épargne carcéral du détenu, pour qu’il puisse s’offrir des biens à la cantine — le magasin général de l’établissement —, dont l’inventaire est rehaussé durant cette période. On y trouve shampoing, chocolat, chips, parfum, ou même du papier hygiénique Cottonelle, se remémore Daniel Benson. « Ça a l’air fou dit de même, mais le papier de toilette en prison n’est pas doux. »

     

    Période à risque

     

    Selon Line Dumais, porte-parole du Service correctionnel du Canada, les personnes incarcérées sont « plus fragiles » à cette période de l’année. Les gardiens des établissements fédéraux ont pour mot d’ordre de redoubler de vigilance auprès des détenus susceptibles d’avoir des pensées suicidaires.

     

    « On demande au personnel de porter une attention particulière aux signes avant-coureurs de dépression, d’automutilation et de suicide, ainsi qu’aux cas ayant des besoins spécifiques en santé mentale », explique-t-elle. La consigne est la même au provincial, confirme de son côté Mathieu Lavoie.

     

    Des idées noires, Sylvain Therrien en a déjà eu lorsqu’il purgeait une peine au pénitencier Archambault. Le moral à plat, l’homme aujourd’hui âgé de 49 ans se souvient d’en avoir glissé un mot à un gardien, quelques jours avant Noël. La réaction a été quasi immédiate : il a été placé en isolement pour éviter tout passage à l’acte.

     

    « Ils m’ont mis tout nu dans une cellule capitonnée », se remémore-t-il difficilement, se tordant les doigts sous le coup de l’émotion. Trois jours se sont écoulés avant qu’il rencontre un médecin et regagne sa cellule.

     

    Dans cette atmosphère maussade, les détenus cherchent à fêter comme ils le peuvent. À la prison Tanguay, le taux de criminalité augmente, témoigne Chantal. « Les femmes se roulent des cigarettes avec des pelures de banane et prennent de l’alcool [frelaté]. »

     

    L’alcool est d’ailleurs un problème récurrent dans les prisons québécoises, révèle M. Lavoie. « Avec une trentaine de personnes sous l’effet de l’alcool frelaté, on peut voir des choses assez particulières. Ça entraîne l’agressivité, leur côté dépressif, c’est un cocktail explosif d’émotions. »

     

    Et c’est encore plus facile de faire entrer de la drogue pendant les activités de groupe, d’après Sylvain Therrien. « Les familles viennent avec les enfants dans le gymnase. Il y a donc beaucoup de distractions, et les gardiens ne peuvent pas tout voir. »

     

    « On est à effectifs réduits pendant les Fêtes, les gardiens prennent aussi des congés. C’est la problématique », regrette M. Lavoie. Une situation qui trouve écho chez ses collègues des pénitenciers de la province.

     

    * Nom fictif

    Pour y voir plus clair Lorsqu’une personne reçoit une sentence de deux ans moins un jour ou moins, elle prend la direction d’une prison provinciale. Ces établissements relèvent du ministère québécois de la Sécurité publique. C’est également dans les prisons que sont incarcérées les personnes durant leur procès dans l’attente de leur sentence.

    Lorsque la peine est de plus de deux ans, c’est dans un pénitencier que le détenu devra purger sa peine. Les pénitenciers sont de compétence fédérale et regroupent des détenus classés selon le niveau de risque qu’ils représentent (maximal, moyen, minimal et multiple).












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