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    Chronique

    «Happy» Noël, mon vieux

    Lettre au barbu qui mange trop de biscuits

    Croqué sur un mur du chic Marais, à quelques jours de Noël, du «street art» contre la pauvreté: Dans quel monde Vuitton?
    Photo: Josée Blanchette Le Devoir Croqué sur un mur du chic Marais, à quelques jours de Noël, du «street art» contre la pauvreté: Dans quel monde Vuitton?

    «Cher petit papa Noël,

     

    En principe, vous ne faites pas de favoritisme, pas de méritocratie (malgré les vaines menaces parentales), pas de racisme. Vous versez encore dans le jouet genré, mais on vous pardonne ; être une fille ou un garçon, ce n’est plus aussi simple qu’avant. Vos lutins ont certainement prévu une case “autre”.

    Photo: Josée Blanchette Le Devoir
     

    Pour ceux qui n’ont pas d’adresse, je ne sais trop comment vous programmez votre GPS. Je vous dis ça, parce que depuis ma dernière visite à Paris, il y a six ans, le paysage a quelque peu changé. On croise des tentes sur les trottoirs dans les beaux quartiers. J’imagine qu’après un moment, on finit par s’habituer au choc visuel, mais personne n’a envie de vivre dans un abri Tempo.

     

    Comme toutes les grandes villes trop chères (7e place dans le monde), Paris avait l’habitude de confiner sa misère dans la périphérie. Mais là, ces tentes installées sur des palettes, c’est l’anti-Instagram et, surtout, cela nous renvoie aux inégalités, à l’injustice de notre naissance ou du hasard.

     

    Et Noël n’est-il pas la nuit où l’on voudrait que les humains soient tous pétris de joie, égaux devant le petit Jésus et la tourtière, avec une crèche où se réchauffer ?

     

    Il fait un froid humide et pénétrant dans Paris ; dans les églises, on gèle aussi. La Charlotte de Notre-Dame n’avait même pas de tente, je ne sais pas comment elle a pu tenir. Moi, c’est Saint-Séverin, dans le 5e, mon pèlerinage, mon autel vers le ciel et mon temple d’art sacré où l’invisible m’accueille à la lueur des lampions.

     

    On fait la queue à Notre-Dame pour y entrer ; ici, à une enjambée, en contournant le marché de Noël avec ses habituels kiosques de fromages fermiers et vin chaud, personne. Seul l’orgue se plaint en fa mineur, en répétition pour le concert de Bach du vendredi. Et en principe, les pauvres sont admis gratuitement au paradis. Il paraît qu’on n’est jamais seul dans une église. Sans honte, on ferme les yeux dans l’abandon.

    Ah ! Il existe tant de choses entre ciel et terre que les poètes sont les seuls à avoir rêvées
    Nietzsche, «Ainsi parlait Zarathoustra»
     

    L’autre paradis

     

    Je ne vous apprendrai rien, père Noël, l’art sacré possède des vertus balsamiques. Et la beauté peut nous emplir de joie, un instant ou plusieurs. “J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement ciselé jusqu’à l’en libérer.” C’est de Michel-Ange, paraît-il. Nous voici prêts à voler dans son sillage de beauté. Joyeux Noël.

     

    J’y pensais en marchant vers la Fondation Cartier. J’ai croisé là, boulevard Raspail, une autre tente, campée sur la bouche d’air du métro. Chauffage fourni par la RATP. Le contraste avec la façade vitrée et luxueuse du musée érigé par la joaillerie m’a frappée. Mais jamais autant que le “voilier” de verre élevé au bois de Boulogne par Louis Vuitton, une autre fondation, un musée somptueux où le MoMA s’est installé quelques mois. Ça vaut le détour, si jamais vous passiez par là.

     

    L’art contemporain aspire lui aussi au sacré et l’atteint parfois. Sur la façade, le LV entrelacé évoque un “LoVe” qui aurait échappé ses deux voyelles, celles du coeur. Ne reste que cette symbolique de marque où le blanc et l’argent règnent, un faste digne de Versailles, version XXIe siècle, et la certitude que “Là, tout n’est qu’ordre et beauté / Luxe, calme et volupté”, pour citer Baudelaire.

     

    Père Noël, tandis que mon économiste de mari assiste à une conférence sur les inégalités avec le célèbre Thomas Piketty, je suis muette face à la philanthropie capitaliste revêtue du suaire de la générosité et de l’altruisme. Les fondations sont des véhicules d’évitement fiscal par excellence. On nous réclame 16 euros en prime à l’entrée, une somme.

     

    Ici, les guides sont des “médiateurs” au phrasé impeccable, sortes de pages assurant la traduction entre le jargon artistique et nous, pauvres illettrés.

     

    Devant un tas de bonbons en papillotes au coin d’un mur, j’apprends que l’artiste a conçu une “oeuvre à protocole” où 136 kg de bonbons symbolisent le poids de deux amants lovés dans l’invisible et qui vont disparaître. L’artiste et son compagnon sont morts du sida. Son oeuvre fait foi de l’impermanence d’un bonbon qui fond sur la langue. Les visiteurs repartent avec un bonbon qui pèse lourd.

    Ta joie sert le monde
    Blanche de Richemont
     

    Dans quel monde Vuitton ?

     

    Voyez, père Noël, ici, on dit “Happy Noël”, on ne s’enfarge pas dans les “bonjour-hi”. La religion du “shopping” se porte bien. Et certains ont beaucoup pigé dans le plat de bonbons. Au Canada, aux États-Unis et en Europe de l’Ouest, le 1 % a profité de 28 % de la hausse des revenus entre 1980 et 2016, alors que le 50 % du bas n’a récolté que 9 %. Des peanuts. Et cela s’accentuera de plus en plus, selon Piketty et les économistes qui l’assistent pour dénoncer cette aberration du fossé abyssal qui se creuse comme une fausse commune.

     

    Tout cela, ce ne sont que des chiffres, mais lorsque vous voyez une tente devant un musée de richard élevé au nom du mécénat et du don intéressé, les pourcentages prennent la forme d’une réalité plus crue que les huîtres sur les étals devant les brasseries. Sur un mur, dans le chic Marais, j’ai croqué ce dessin d’un petit Africain assis dans un seau LV. C’est écrit : “Dans quel monde Vuitton ?”. Du street art, comme on dit ici.

     

    Paris est cruel pour les infortunés ; mieux vaut y passer en touriste qu’en misérable, Victor Hugo en a fait un roman. L’amour ne coûte rien, mais donner envie d’aimer, dans un monde d’apparences, ça demeure dispendieux.

     

    C’est dans la salle 10 de cette sainte chapelle Vuitton, aux murs blancs comme l’innocence et la vertu, comme le cercueil de Johnny Hallyday, tiens, que j’ai connu une épiphanie de messe de minuit en écoutant Le motet à quarante voix de Janet Cardiff. Quatorze minutes de ce choeur enregistré séparément, craché par 40 haut-parleurs faisant cercle autour des coeurs pénétrés.

     

    “Je veux croire que tant que des êtres humains chantent ensemble, le monde est sauvé”, dit Blanche de Richemont dans son Petit dictionnaire de la joie.

     

    Joyeux joyeux. À l’impossible, nul n’est tenu. Mais si vous n’êtes pas trop nul, père Noël, c’est le moment de débarrer les portes des musées puisque les églises sont vides. Entrée libre. Ce sera Noël tous les jours. »

    Ce n’est qu’un au revoir Un vilain crachin m’a fait préférer la salle sombre du cinéma aux vitrines trop aguicheuses. J’ai opté pour Au revoir là-haut d’Albert Dupontel, qui est également l’un des comédiens. On a tous envie de se faire raconter une histoire à Noël, et celle-ci, tirée du roman de Pierre Lemaître, est à la fois ludique et tragique, esthétique, vraisemblable même si très fantaisiste. Je reverrais cette comédie dramatique tellement j’ai aimé. Par sa facture, cela m’a fait songer au Hugo de Scorsese, avec Paris comme décor et à la même époque, les années 1920-1930.

    C’est plein de joie et ça sort en salle aujourd’hui. Régalez-vous. Un conte pour tous.
     
    Adoré l’exposition de Sophie Calle Beau doublé, monsieur le marquis ! au Musée de la chasse et de la nature. Clientèle très branchouille, bobo, qui fait la queue le samedi dans le Marais. Un musée improbable dont cette plasticienne a su tirer parti en nous concoctant une expo déjantée sur le thème de la chasse, de la mort de son père, mais aussi sur une façon d’aborder la vie qui ne déplairait pas à l’écrivain Alexandre Jardin. Folie assumée, extravagance jubilatoire et pied de nez aux conventions pour cette artiste que j’apprécie beaucoup. Jusqu’au 11 février.
     
    Aimé le petit film d’animation de quatre minutes de Steve Cutts, Happiness. Les rats des villes qui cherchent le bonheur dans la consommation, menés par l’odeur de l’argent. Noël semble être l’apothéose de cette névrose collective. Alléluia !
     
    Savouré Voyage au centre de Paris d’Alexandre Lacroix. Cela tient davantage du récit que du roman et ça se lit sur place, sorte de guide personnel à travers les déambulations parisiennes. L’auteur, philosophe et écrivain vit Paris et nous le fait aimer à travers des auteurs, ses résidants, l’histoire qui hante chaque pavé. Ça se lit dans les cafés, le métro, aux Jardins du Luxembourg, au square. Et ça raconte cette ville unique au fil des anecdotes, de façon érudite et plaisante. Compagnon de flânerie idéal. (Flammarion, 2013)
     
    Pris
    la poudre d’escampette jusqu’au 12 janvier. D’ici là, je vous souhaite beauté, amour, vérité et santé pour en profiter.












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