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    «Il n’y a personne à qui parler»

    «On se sentait traités comme des bêtes. Mais même les animaux domestiques, on les amène chez le vétérinaire», déplore Antonio Yaxon, un ancien travailleur de la ferme Lise Charbonneau.
    Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «On se sentait traités comme des bêtes. Mais même les animaux domestiques, on les amène chez le vétérinaire», déplore Antonio Yaxon, un ancien travailleur de la ferme Lise Charbonneau.

    Ils parlent à voix basse, au téléphone ou en personne, au Québec ou au Guatemala. La plupart voudront rester anonymes, « pour ne pas perdre l’occasion de travailler au Québec », dira Pablo*, mais deux témoignent à visage découvert.

     

    Près d’une dizaine de travailleurs du Guatemala dénoncent les comportements du propriétaire de la ferme Lise Charbonneau. Trois hommes ont été renvoyés au Guatemala depuis le début de l’année seulement, après s’être plaints de maux physiques. Trois autres ont subi des blessures dans le cadre de leur travail, de légères à une fracture. Deux de plus racontent être en attente de leur prochain contrat et pensent que c’est parce qu’ils ont dénoncé leurs conditions. Ils attribuent la non-reconduction à des dénonciations de leurs conditions de travail et de vie auprès de l’employeur et du Consulat du Guatemala à Montréal.

     

    Des versions que réfute Jocelyn Dugas, qui dirige cette entreprise maraîchère de Lanaudière. Au téléphone avec Le Devoir, M. Dugas attribue quant à lui ces plaintes à une mauvaise volonté de certains de ses employés du Guatemala ou à une mauvaise sélection des employés. « Les gens qui ne sont pas contents peuvent dire n’importe quoi. Il y a des gens qui ne sont pas capables de faire le travail, et ils font n’importe quoi pour ne pas faire le travail », résume-t-il lors de la conversation.

     

    Les travailleurs ont déjà aperçu « leurs » carottes dans un grand supermarché de Joliette et voient des camions-remorques quitter le chemin du Ruisseau-Saint-Jean remplis de centaines de choux. Ils travaillent jusque tard en soirée à la lumière d’une lampe frontale. La cadence est rapide, très rapide, le patron parle fort, ses réactions sont vives ou rudes, rapportent-ils.

    On vient d’une zone rurale au Guatemala, mais on ne veut pas devenir une chose qu’on achète. […] C’est la dignité qu’on est venus trouver au Canada.
    Vincenzo*, travailleur agricole à la ferme Lise Charbonneau

    « C’est pour travailler qu’on voyage jusqu’ici », insiste Vincenzo*. Mais pas au point de tout accepter. « On vient d’une zone rurale au Guatemala, mais on ne veut pas devenir une chose qu’on achète. […] C’est la dignité qu’on est venus trouver au Canada. » Pour ce père de six enfants, au Tim Hortons de Saint-Esprit, la digue cède en ce soir de rencontre. Il raconte s’être fait mal au dos une fois et avoir eu la main enflée plusieurs fois sur son lieu de travail, mais il n’a pas demandé de jour de congé ni d’examen médical.

     

    C’est la main de son jeune collègue Pablo*, enflée et bleutée, qui l’a convaincu de parler. Pablo raconte en détail comment il est tombé, s’est cassé la main et a attendu près de quatre jours avant de recevoir des soins médicaux, malgré ses demandes pour aller voir un médecin à au moins deux reprises. « La douleur était terrible, mais je suis resté comme ça en attendant que mon patron se décide à m’amener », confie-t-il, le bras dans le plâtre au moment de la rencontre.

     

    Les travailleurs se retrouvent en effet souvent dépendants de leur employeur pour leurs déplacements, notamment pour les consultations médicales et pour acheter de la nourriture, puisque les entreprises agricoles se trouvent pour la plupart en zone rurale.

    On se sentait traités comme des bêtes. Mais même les animaux domestiques, on les amène chez le vétérinaire.
    Antonio Yaxon, un ancien travailleur de la ferme Lise Charbonneau

    Les épées de Damoclès

     

    Les migrants agricoles paient les mêmes cotisations que les autres travailleurs québécois. Même obligations, mêmes droits, incluant l’assurance maladie et la CNESST (Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail), mais il est plus difficile de les faire valoir pour ceux qui ne connaissent pas le système canadien et ne parlent pas la langue.

     

    Juan*, lui, n’a pas reçu de soins. Il a été renvoyé directement au Guatemala, où Le Devoir l’a rencontré. Après cinq mois de travail, il s’est plaint d’une douleur au dos alors qu’il s’est penché par-derrière pour recevoir des choux. Il attribue cette lésion à la cadence de travail, qu’il estime démesurée.

     

    Il avait appelé le consulat du Guatemala à Montréal, qui a appelé le propriétaire. « Jocelyn est venu me voir. Il m’a attrapé par le bras et m’a dit : “Tu n’as rien.” Il criait et jurait. C’est à ce moment que j’ai pris ma décision. Il m’a demandé si je voulais partir. J’ai dit oui. Je l’avais déjà vu frapper un travailleur, je pensais “il peut se passer n’importe quoi”. »

     

    L’employeur lui a demandé de signer une décharge confirmant qu’il a refusé l’assistance médicale, ce qu’il a fait. « Ce n’est pas comme si on me l’avait gentiment proposé », évoque-t-il au sujet de l’assistance.

     

    « On se sentait traités comme des bêtes. Mais même les animaux domestiques, on les amène chez le vétérinaire », s’indigne Antonio Yaxon, un ancien travailleur. Rencontré dans sa région natale, il est l’un des rares à parler à visage découvert. « Notre patron semblait fâché en permanence, et personne [aucune autorité] n’est venu visiter la ferme. »

     

    M. Dugas assure de son côté que les travailleurs malades sont envoyés rapidement chez le médecin.

     

    Un coup

     

    À l’instar de Juan, deux autres travailleurs de retour au Guatemala, Antonio Yaxon et Sebastian*, nous ont spontanément mentionné lors de deux entrevues différentes avoir été témoins d’un coup de poing donné par Jocelyn Dugas à un travailleur, Miguel*, qui avait mal rempli sa feuille de temps.

     

    « C’est normal de diriger les travailleurs et de leur dire quoi faire. Mais pas brutalement, comme il le fait », estime Sebastian, témoin de la scène.

     

    Par écrit, Miguel, aujourd’hui reparti au Guatemala, nous a raconté sa version des faits : « J’ai voulu l’expliquer à monsieur, mais avant de trouver une solution, il m’a donné un coup de poing sur la bouche. J’ai eu du sang qui est sorti de la bouche. »

     

    Le propriétaire de la ferme Lise Charbonneau nie avoir donné ce coup à la bouche à Miguel. « Je peux jurer que je n’ai jamais fait une chose pareille », réagira-t-il lorsque confronté aux versions des trois témoins.

     

    Antonio Yaxon a pour sa part été congédié après trois mois de travail. Il avait demandé du repos, voyant que son bras était enflé et douloureux après plusieurs jours à lever des sacs de 50 livres de carottes. « Quand les gens ne sont pas bien, ils viennent ici, mais s’ils ne veulent pas travailler, on ne peut pas les endurer. […] Je l’avais averti plusieurs fois », justifie son ancien patron.

     

    Serapio Chumil, quant à lui, dit qu’il comptait plusieurs années d’expérience sur des fermes québécoises. Il s’est plaint d’une « douleur insupportable » aux pieds à son patron, à la ferme Lise Charbonneau. L’employeur l’a emmené voir un médecin qui lui a prescrit un antidouleur à base de morphine, mais sa douleur ne passait pas. Il est retourné voir son patron, qui lui a alors signalé qu’il serait renvoyé. Moins d’une semaine après, il était effectivement renvoyé au Guatemala.

     

    Puisqu’il n’a travaillé que trois semaines sur cette ferme, il ne peut pas déposer de plainte à la CNESST. Il compte plusieurs années d’expérience sur des fermes québécoises.

     

    « C’est quelqu’un qui ne voulait pas travailler. Il n’aimait pas le froid », répond Jocelyn Dugas lorsque l’on évoque son cas.

     

    Les mécanismes en place

     

    Dans un milieu de travail peu accessible, sur lequel vivent, mangent et dorment les travailleurs, qui entend ces récriminations et agit si nécessaire ?

     

    La Fondation des entreprises en recrutement de main-d’oeuvre agricole étrangère (FERME), qui représente 900 entreprises et coordonne le recrutement de ces travailleurs, dit ne pas avoir eu connaissance des problèmes sur cette ferme. « Il faut faire une enquête, on ne peut pas répondre sur le cas précis de cette ferme pour l’instant », a indiqué Nathalie Pouliot, la directrice générale adjointe.

    4600
    Nombre de Guatémaltèques inscrits au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET), en 2016, sur un total de 10 954 travailleurs agricoles temporaires, selon la FERME

    « Comme organisation, on ne voudrait pas que les travailleurs se fassent dire “tu vas être renvoyé”, car ce n’est pas la façon de les traiter. Il faut qu’il les respecte comme s’ils étaient québécois », ajoute Fernando Borja, le directeur général de FERME, sans commenter ce cas précis.

     

    Trois travailleurs ont pourtant relaté avoir contacté l’organisme grâce à une carte de visite remise à l’aéroport à leur arrivée, sans porter plainte formellement. La FERME dispose en effet d’une ligne téléphonique pour les travailleurs avec un locuteur espagnol (au moins deux autres lignes téléphoniques existent, celle de la CNESST et celle du ministère fédéral de l’Emploi, mais leurs interlocuteurs y parlent seulement anglais ou français). À la suite des questions du Devoir, l’organisme a indiqué qu’il allait procéder à des vérifications à propos de ces appels.

     

    Des témoignages qui s’accumulent, comme dans le cas en présence, devraient normalement déclencher des procédures. « On fait venir l’employeur après des plaintes. Le conseil d’administration doit ensuite décider si on le garde comme membre. S’il est exclu, on avise alors Service Canada, on fait une plainte formelle », décrit M. Borja. « Nous les informons, mais la suite ne nous appartient pas », complète Mme Pouliot.

     

    Service Canada est l’organe fédéral qui évalue les Études d’impact sur le marché du travail (EIMT), la première autorisation à obtenir pour embaucher à l’étranger. Les employeurs jugés non conformes peuvent se retrouver sur une liste noire et devenir inadmissibles, généralement pour une période de deux ans. Seule Obeid Farms en Ontario s’y trouve actuellement.

     

    Sans les plaintes des employés, cette chaîne de dominos n’a aucune chance d’aboutir. Or la plupart des hommes préfèrent garder le silence, se contentant de téléphoner discrètement au consulat ou à la FERME. De retour au Guatemala, ils se sentent plus à l’aise de parler, quand la peur de perdre leur emploi s’est dissipée ou quand ils l’ont déjà perdu, puisqu’ils ne sont plus rappelés par leur employeur.

     

    Le consulat du Guatemala a refusé de répondre aux questions du Devoir tant sur la question des travailleurs migrants en général que sur des cas précis, avançant pour toute réponse des raisons de confidentialité.

     

    Tous affirment vouloir les entendre, des agences au Guatemala jusqu’à la FERME. Comment s’est installée cette « culture du silence », comme la nomme Fernando Borja, parmi ces hommes ? « On endure. On vient ici pour travailler, pas pour se plaindre. J’ai trop de besoins », répète Vincenzo, encore à voix basse.

     

    Difficile d’installer la confiance quand on se sent traqué, ajoute Pablo : « Le patron se met en colère trop facilement. Il n’y a personne à qui parler. »

     

    Alors que nous accompagnons Pablo et Vincenzo vers le Tim Hortons du village voisin un soir pour une entrevue, un camion noir nous suit, pleins phares dans le rétroviseur, puis se range à nos côtés dans le stationnement d’une pharmacie. C’est Jocelyn Dugas. Il est nerveux, dit-il, car deux de ses travailleurs ont fui sa ferme l’an dernier. « Vous avez embarqué des gens chez nous. Il faut avertir, quand vous faites ça. C’est lequel, celui-là ? » Durant une bonne partie de notre entrevue avec les deux travailleurs, il restera stationné devant le restaurant rapide où nous nous trouvons.

     

    *Les prénoms sont fictifs

    Comment améliorer la situation ? « Certaines fermes paient entièrement les frais des travailleurs. Ça fait partie de leur politique de responsabilité sociale. »

    « Un regard plus tranchant pour ce qui fonctionne bien. Et des processus moins fastidieux pour les employeurs “premiers de classe”. »

    Nathalie Pouliot, directrice générale adjointe, FERME

    « Certifier les agences d’un bout à l’autre du processus, au Guatemala et au Canada »

    Danilo Rivera, INCEDES, Guatemala

    Donner accès à la résidence permanente. « Assez bons pour travailler, assez bons pour rester. »

    Centre des travailleurs immigrants (CTI), Montréal

    « Pourquoi ne pas signer un traité, comme entre le Mexique et le Canada ? Il obligerait les autorités, dont celles du Guatemala, à mieux organiser cette migration. »

    José Sicajau, AGUND, Guatemala

    « Donner la possibilité de déposer une plainte à l’ambassade du Canada au Guatemala. C’est possible à l’ambassade des États-Unis pour leur propre programme de visas temporaires. »

    Cathleen Caron, fondatrice du réseau Justice in Motion, qui promeut et facilite la justice transnationale à travers un réseau de défenseurs des droits de la personne.

    Former davantage les travailleurs migrants.

    La ministre de l’Emploi, Patty Hajdu, a annoncé mardi dernier que 93 000 $ seront versés à la Migrant Workers’ Dignity Association (MWDA) pour un projet-pilote à Vancouver.
    Pour consulter ce reportage en grand format, cliquez ici.












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