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    Idées

    De la commémoration à la mémoire ravivée pour les victimes de Polytechnique

    6 décembre 2017 | Louise Vigneault - Professeure au Département d’histoire de l’art de l’Université de Montréal | Actualités en société
    Des roses blanches ont été déposées sur chacune des sculptures de la place du 6-décembre-1989. Blanches comme le vide, comme le silence de la neige qui les recouvrira bientôt, écrit l'auteure. 
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des roses blanches ont été déposées sur chacune des sculptures de la place du 6-décembre-1989. Blanches comme le vide, comme le silence de la neige qui les recouvrira bientôt, écrit l'auteure. 

    Les récentes bravades d’occupation de la place du 6-décembre-1989 annoncée par le mouvement pro-armes ont eu comme effet de rappeler que les lieux de mémoire sont devenus fragiles et que leur fonction n’est plus nécessairement respectée ni comprise. Il en est malheureusement de même pour d’autres lieux commémoratifs, comme l’ont constaté certains scientifiques (dont Régine Robin), qui ont aussi souligné la nécessité de réfléchir sur de nouvelles façons de penser ces lieux visant à entretenir la mémoire des événements collectifs douloureux.

     

    Situé à l’intersection de la rue Decelles et du chemin Queen-Mary, tout juste à côté du campus de l’Université de Montréal, de la voie d’accès menant à l’École polytechnique, le monument de la place du 6-décembre-1989 a été conçu par l’artiste Rose-Marie Goulet et l’architecte du paysage Marie-Claude Robert. Le titre de l’oeuvre : Nef pour 14 reines (1998). Quatorze couronnes dont les têtes ont été sacrifiées. Les monuments sont alignés de façon linéaire et aussi ordonnée que le massacre lui-même et sa gestion ont été chaotiques, il y a 28 ans. La forme des sculptures, qui se garde de calquer trop l’apparence de stèles funéraires, sert avant tout à rappeler clairement le nom des victimes et à leur donner toute la place qu’elles méritent, plutôt que de les regrouper. La première lettre de chacun des prénoms, sculptée en négatif dans les blocs, évoque le retrait d’une vie, un creux fendant les formes lisses des couronnes.

     

    Samedi dernier, 2 décembre, je me rends sur la place au petit matin, question de profiter du silence de l’endroit. Des roses blanches ont été déposées sur chacune des sculptures. Blanches comme le vide, comme le silence de la neige qui les recouvrira bientôt. Une dizaine de voitures de police encerclent le secteur, par mesure de prévention, en raison de la récente provocation du groupuscule pro-armes. La place est située au coeur d’un secteur délimité par le campus de l’Université de Montréal, le cimetière Côte-des-Neiges et le sanctuaire de l’oratoire Saint-Joseph. Le premier rappelle l’événement tragique, le second la fatalité du sort des victimes, et le troisième, le symbole du refuge et du réconfort contre cette fatalité. La place est aussi encerclée par des arbres mûrs d’une cinquantaine d’années, mais aussi surplombée par un spécimen plusieurs fois centenaire. Le lieu a été bien choisi.

     

    Présence des femmes

     

    En tant que professeure à l’Université de Montréal, je suis consciente que la présence des femmes dans les établissements du savoir au Québec ne date que de trois générations. Le soir du 6 décembre 1989, je sortais d’un cours donné sur le campus dans un pavillon voisin. J’enseigne aujourd’hui dans ce même pavillon, dans un département à forte majorité féminine. Je suis éblouie de voir, chaque jour, les étudiantes s’épanouir dans l’apprentissage et le savoir. Mais je me souviens aussi de toutes ces mères, ces grands-mères et ces tantes dont les études ont été suspendues, interrompues, voire impensables. De ce passé, comme l’avait si bien exprimé Gaston Miron, et tout comme lui, « j’ai mal en chacun — chacune — de nous ».

     

    Ma présence à la place du 6-décembre-1989 n’avait d’autre ambition que d’occuper l’espace afin de souligner l’importance pour les femmes de s’ancrer dans des lieux tout en demeurant en mouvement, de planter nos réflexes d’occupation harmonieuse et ouverte, de faire germer chez nos filles le sentiment puissant qu’elles peuvent agir et s’enraciner désormais là où elles le souhaitent.

     

    Vers 11 h, une femme descend d’une voiture, un bouquet de roses blanches dans les bras. Vêtue d’un manteau blanc et d’une longue robe tout aussi blanche, elle s’installe au pied d’un arbre et dispose les roses en cercle autour d’elle. La comédienne Claudia Hurtubise, qui a instigué le site Facebook « Rose blanche (on ne vous tuera pas deux fois) », se tient au centre des fleurs. S’adressant à ceux qui sont venus commémorer, elle déclare : « On ne peut simplement passer l’éponge sur l’affront récent des manifestants pro-armes sous prétexte qu’ils ont décidé de tenir leur rassemblement ailleurs. Cet espace a été souillé, tout comme la mémoire des victimes et le respect de leur famille. Il faut se tenir debout ! » Si l’oubli demeure souvent nécessaire, pour éviter que la mémoire devienne trop envahissante, qu’elle paralyse l’action, et pour assurer aussi une réouverture vers l’avenir, cet oubli ne doit pas nuire à la prise de parole, aux actions d’affirmation, de protection, d’émancipation.

     

    On peut aussi se questionner, aujourd’hui, sur la possibilité de redéfinir les rituels en revenant en amont, à la mémoire elle-même, celle qui se cache sous les monuments. Comment renouveler l’usage des lieux commémoratifs, utiliser l’espace dans lequel ils s’inscrivent, le secteur qui les contient, au-delà des cérémonies et des minutes de silence ? Comment dépasser leur dimension concrète, fixée, afin de « faire lever » les réflexions qui prennent racine dans le silence et donner ainsi un sens au sacrifice des victimes ? Comment mettre en avant des actes concrets de recueillement et de partage collectif ? En somme, comment investir désormais la mémoire douloureuse en l’inscrivant dans de nouveaux rituels, dans une expérience sensible et active, que chaque visiteur pourra revivre, de manière cyclique, les 6 décembre ? L’interrogation elle-même nous projette vers l’avant.













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