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    Chronique

    Lueur au bout du tunnel

    Depuis 28 ans (déjà), le souvenir d’un certain 6 décembre s’abat comme une chape de plomb. Impossible à oublier. Heureusement, il y a autre chose à broyer que du noir cette année. Au-delà de la douleur et de la colère, au-delà des « gunnies » qui réclament bêtement l’abolition du registre des armes à feu, on voit, pour la première fois, une éclaircie à l’horizon.

     

    Mieux encore qu’à l’occasion du 25e anniversaire où tous, du chef de police aux politiciens présents, ont parlé d’un « crime contre les femmes », aveu qui s’était fait péniblement attendre, on assiste aujourd’hui à un véritable retour du balancier. Car si le geste odieux de Marc Lépine a marqué la fin d’un certain féminisme insouciant, voire triomphant, la campagne actuelle de dénonciation envers les agressions sexuelles marque le retour d’une parole de femmes qui porte.

     

    Dans toute l’histoire de l’humanité, c’est la première fois que des femmes se plaignent et que des hommes puissants tombent sur-le-champ. Depuis que les femmes se lèvent, rien ne ressemble, en fait, à ce règlement de comptes. Le féminisme a réussi à changer des lois, et avec elles, la place des femmes dans le monde ; il a réussi à mettre fin à une soumission millénaire, mais pas, malheureusement, au dénigrement. Avec les années, le contraste entre l’épanouissement des femmes, d’une part, et la violence qu’elles continuaient à subir, malgré tout, détonait de plus en plus. À tel point qu’on a conclu à des espèces de vases communicants. N’était-ce pas d’ailleurs le message de Marc Lépine ? Vous pensez que vous pouvez prendre la place des hommes ? Ra-ta-ta-tat. La violence serait toujours là pour remettre des femmes à leur place.

     

    Ici, au Québec, on a mis du temps à reconnaître l’aspect politique, carrément terroriste de l’infâme assassin. Longtemps, on n’y a vu que du feu. Alors que le monde entier s’émouvait de ce que Pierre Bourgault appelait le « premier crime sexiste dans l’Histoire », on refusait de tirer des leçons des événements du 6 décembre. Il n’y avait rien à y comprendre, sauf la démence manifeste d’un pauvre type. Quelques jours après le drame, un éditorial du journal Le Soleil est allé jusqu’à dire que cette hécatombe « n’avait rien à voir avec les femmes ». Tragique hasard, un point c’est tout.


     

    Je me suis longtemps interrogée sur le silence obtus entourant le drame de Polytechnique, pour conclure qu’il devait s’agir des conséquences de la Révolution tranquille. Depuis les années 1960, l’histoire du Québec est après tout scindée en deux. Comme la Bible, il y a la grande noirceur de l’Ancien Testament et les voies ensoleillées des temps nouveaux. Il y a l’Avant (le mauvais) et l’Après (le bon). Il y a là où on ne veut absolument pas retourner et là où l’on se dirige d’un pas plus léger. Peuple miraculé s’il en est un, les Québécois ont tendance à croire que tout le mal est derrière eux.

     

    Le Québec moderne se voit (pensons au débat sur la charte des valeurs, sur le racisme...) plus innocent qu’il l’est. Cette propension à se donner le bon Dieu sans confession, la tuerie du 6 décembre en aura été le premier grand exemple. Mais à la lumière des milliers de témoignages d’abus sexuel qui tapissent désormais la place publique, on voit qu’il y a une autre raison, plus universelle cette fois, au silence malaisé qui entoure la violence faite aux femmes.

     

    Jusqu’à maintenant, les hommes ignoraient ce que vivent les femmes. La grande majorité d’entre eux ne savent pas ce que ça veut dire que de se promener dans un corps perpétuellement à découvert, vulnérable à l’intimidation, à l’insinuation, aux mains baladeuses et aux farces cochonnes. N’y voyant que les artifices de la séduction, ils ne constataient ni l’outrage ni le rapport de force inhérents à ce genre de situation. Comme le dit l’essayiste Stephen Marche, « les hommes arrivent à ce moment de reddition […] stupéfiés par ce que vivent les femmes ».

     

    Après le drame de Polytechnique, peu d’hommes se sont sentis interpellés par la menace qui pesait sur les femmes. Le drame était trop sanglant, trop extrême. Quel homme normalement constitué pouvait s’y reconnaître ? Le réflexe est le même en lisant la manchette du dernier drame conjugal. Mais aujourd’hui, devant le champ de ruines des rapports de séduction, les lumières s’allument, les connexions se font, les dettes se payent. C’est un moment immensément important pour les femmes.













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