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    Idées

    Comment naissent les langues de mes fils

    5 décembre 2017 | Benoît Melançon - L’auteur est essayiste, blogueur (oreilletendue.com) et professeur au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. | Actualités en société
    «En 2017, [mes fils] vivent à Montréal, là où s’entrechoquent des dizaines de langues (et pas seulement deux, comme on a longtemps fait semblant de le croire).»
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «En 2017, [mes fils] vivent à Montréal, là où s’entrechoquent des dizaines de langues (et pas seulement deux, comme on a longtemps fait semblant de le croire).»

    Ma grand-mère maternelle, qui vivait dans un environnement montréalais où l’anglais était très présent, est morte en 1965. Si j’en crois le folklore familial, elle aurait été obligée de parler anglais, même avec ses collègues francophones, dans le grand magasin de la rue Sainte-Catherine où elle travaillait. Les choses se seraient donc passées comme cela avant : la langue de la majorité, au Québec, aurait été objet d’oppression. Mes fils n’ont connu ni cette arrière-grand-mère, empêchée d’utiliser publiquement sa langue maternelle, ni la situation qu’elle a vécue, bien que celle-ci ne soit pas totalement disparue, il est vrai.

     

    Leur grand-mère maternelle ne leur parlait qu’anglais. Elle a vécu plus de soixante ans au Québec, mais elle n’avait du français qu’une connaissance passive. Venue d’Ontario, une fois mariée, elle avait mis fin à sa carrière, et elle n’avait jamais réintégré le marché du travail. Elle n’a pas eu à ajouter une autre langue — d’autres langues — à sa langue maternelle. Je n’attache aucun opprobre à ce cas, mais je fais un double constat : il a longtemps été possible au Québec de vivre sans pratiquer activement la langue de la majorité ; c’est de moins en moins vrai.

     

    Ma compagne, la mère de mes fils, a été élevée, sur l’île de Montréal, dans deux langues : à la maison, en anglais, dans la langue maternelle ; à l’extérieur, en français, et rien qu’en français, dans la langue paternelle. Elle a consacré une bonne partie de sa vie professionnelle à des questions de langue, toujours en français. (Elle a aussi longtemps étudié l’espagnol.)

     

    Nos deux fils sont nés en Thaïlande.

     

    Chez moi, je suis le seul Québécois « de souche » : parents et grands-parents francophones, enfance et adolescence en milieu francophone à 99 %, études, depuis l’école… maternelle, et travail en français. (J’ai bien fait du latin et un peu d’allemand, mais c’était il y a très longtemps.)

     

    Dans ce contexte, quelle est la langue maternelle de mes fils ?

     

    En un sens, ils l’ont perdue : ils ont été abandonnés, dès après leur naissance, par leur mère (et par leur père). Cette langue-là leur manquera toujours. Ils ont passé les premiers mois de leur vie à entendre la langue thaïe, dans un orphelinat. Leur langue maternelle ne leur a pas été transmise par leur mère.

     

    Ils ont une deuxième langue maternelle, le français, celle que nous leur avons toujours parlée. Les neurologues l’ont toutefois démontré : le cerveau ne perd jamais la trace de la première langue entendue, même si cette langue a disparu de la conscience. Le thaï absent de mes fils est toujours en eux : sous leur langue maternelle actuelle, il y a celle qui aurait dû l’être. On la leur a fait abandonner sans qu’ils la perdent complètement. […]

     

    Les mères « biologiques » de mes fils — ils ne connaissent pas ces liens que l’on dit « de sang » —, leurs « naturals » comme on les appelle en anglais, ne leur ont pas laissé de langue, du moins pas de langue qu’ils pourraient comprendre et utiliser sans l’apprendre (ou la réapprendre). Leur mère « adoptive » leur a donné le français. La mère de leur mère ne leur a toujours adressé la parole qu’en anglais, langue qu’ils n’ont pourtant commencé à maîtriser, l’un et l’autre, qu’à l’adolescence. S’ils avaient connu ma grand-mère maternelle, ils auraient nécessairement parlé français avec elle.

     

    En 2017, ils vivent à Montréal, là où s’entrechoquent des dizaines de langues (et pas seulement deux, comme on a longtemps fait semblant de le croire). Qu’ils en aient conscience ou pas, ils sont exposés quasi quotidiennement au russe, au chinois, à l’arabe, au créole, à l’anglais, à l’allemand, à l’espagnol, en plus du français dans lequel ils sont scolarisés et qu’ils emploient à la maison et avec leurs amis.

     

    Leur culture musicale, télévisuelle et cinématographique, comme celle de leurs jeux vidéo, est très largement anglaise, mais partagée en français. Le cadet a beaucoup pratiqué Minecraft en anglais, mais toutes les vidéos qu’il lui consacrait, et elles étaient nombreuses, étaient en français. L’aîné est fan de sitcoms, qu’il ne commente jamais dans leur langue originale. Choriste, il chante en français et en anglais, mais aussi en allemand et en latin.

     

    On ne s’étonnera pas que le passage suivant de Taqawan, le plus récent roman d’Éric Plamondon (2017), ait trouvé une résonance particulière en moi : « C’est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? » (p. 110) […]

     

    C’est du contact intériorisé de plusieurs langues que naissent les langues de mes fils : langues familiales, langue perdue, langues transmises, langues apprises, langues d’usage et langues de culture, langues entendues au jour le jour. Il en est que cette « multiple allégeance » (Rainier Grutman) inquiète pour le statut du français dans le Québec du XXIe siècle. Pas moi.

    Des Idées en revues Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Inconvénient, automne 2017, no 70.

     

    Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.













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