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    Chronique

    Accueil des réfugiés: notre juste part

    Aurélie Lanctôt
    1 décembre 2017 |Aurélie Lanctôt | Actualités en société | Chroniques

    J’entre à la Maison d’Haïti un matin où tout semble engourdi par le froid. Ici, pourtant, on s’active comme dans une fourmilière. Il y a beaucoup à faire. S’occuper de la garderie, des activités, de l’hiver qui arrive et, bien sûr, de l’achalandage inouï causé par les réfugiés qui affluent depuis l’été. J’espère parler à Peggy Larose, qui accompagne les ressortissants haïtiens dans leurs démarches pour obtenir le refuge au Canada. Mais il y a trop d’appels à prendre, trop de suivis à faire.

     

    Je m’attable plutôt avec un homme qui, ce matin-là, apprenait que sa demande d’asile a été rejetée. Juste comme ça, après des mois d’attente sans pouvoir travailler ou planifier l’avenir. Il fera appel de la décision. Si ça ne fonctionne pas ? Je ne sais pas, Madame. Je ne sais pas. En octobre, on indiquait que seulement 10 % des demandes traitées depuis l’été 2017 ont été acceptées.

     

    Le parcours ayant mené cet homme à Montréal est tumultueux. Il arrive du Brésil, où il a été attiré, en 2014, par les promesses d’emploi générées par la Coupe du monde et les Jeux olympiques. Or, dès l’automne 2016, les occasions d’emploi ont disparu et il a fallu partir. En avion ? Mais non. À pied et en autobus. Franchir 7000 kilomètres, à travers onze pays, puis passer clandestinement la frontière canadienne et demander l’asile.

     

    C’est une histoire commune. En octobre, une causerie a été organisée à la Maison d’Haïti avec la journaliste Naomi Klein, qui observe l’impact du durcissement des politiques d’accueil des États-Unis sur les parcours migratoires à travers les Amériques. Ce soir-là, ils étaient plusieurs, d’origine haïtienne, à avoir fait la route depuis le Brésil pour trouver refuge au nord. Rosemen François, une femme dans la vingtaine, dit avoir traversé des rivières à pied, dormi dans la jungle au Panama et côtoyé toutes sortes de violences — qu’elle nomme à demi-mot mais qu’on devine bien — avant d’atterrir dans un camp californien, où on l’a détenue, sans nourriture, sans accès à la lumière du jour ou à une douche, durant plus d’une semaine. « Ils m’ont refusé une brosse à dents. On m’a traité comme un animal », raconte un homme ayant suivi la même route. « Est-ce parce qu’on est Noir qu’on nous traite ainsi ? » Dégoûté, il a filé jusqu’à la frontière canadienne, espérant trouver mieux.

     

    D’autres ont tenté de bâtir leur vie aux États-Unis en trouvant de petits boulots et en se battant pour régulariser leur statut. Mais avec l’élection de Trump et la fin du programme d’accueil temporaire pour les Haïtiens mis en place en 2010, l’horizon s’est bouché. Le climat social s’est tendu et les risques d’expulsion se sont accentués. Or, pour plusieurs, le retour au pays natal n’est pas envisageable. Le Canada est la solution de la dernière chance. Le bout du chemin.

     

    Les sourires et les messages d’accueil lancés par Justin Trudeau ont créé beaucoup d’espoirs auprès de ceux qui fuient la misère et la violence. Bien que le Canada se dise accueillant, il tarde à agir en conséquence. C’est d’ailleurs ce que remarque Marjorie Villefranche, la directrice générale de la Maison d’Haïti : en 2015, on a vu le gouvernement canadien déployer rapidement des ressources pour les réfugiés syriens. Comment se fait-il qu’on ne se soit pas préparé pour accueillir les Haïtiens ? Ces arrivées étaient prévisibles. Ouvrir le Stade olympique, c’était bien gentil, mais après ? Pourquoi n’organise-t-on pas mieux l’accueil à Lacolle ? Comment se fait-il que l’entente sur les tiers pays sûrs, qui empêche ceux qui transitent par les États-Unis de demander l’asile, tarde-t-elle à être répudiée ?

     

    Dans les prochaines années, ces mouvements de population ne cesseront pas. Ils s’intensifieront. Jusqu’ici, le Canada avait été relativement épargné par les processus de migration terrestre à l’intérieur des Amériques. Les États-Unis et, en amont, le Mexique agissaient comme une zone tampon. Mais alors que les États-Unis referment leurs frontières, le Canada devra conjuguer avec l’arrivée de migrants qui fuient l’instabilité politique, la pauvreté et les perturbations climatiques grandissantes en Amérique latine et dans les Caraïbes.

     

    La fin de semaine dernière, on a vu quelques dangereux excités manifester en brandissant des messages anti-immigration devant l’Assemblée nationale. Il y a une indécence enrageante dans le refus d’assumer notre responsabilité dans l’intensification des migrations d’urgence. Les pays industrialisés du Nord se conduisent depuis des décennies de manière irresponsable, en appliquant des politiques de développement économique qui ont des conséquences socialement et environnementalement désastreuses au Sud. La misère que fuient les gens qui frappent à nos portes, nous y avons largement contribué. La moindre des choses serait d’avoir le courage de ramasser les pots cassés.













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