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    Violences sexuelles: le milieu culturel dit non à la tolérance

    Quelque 80 personnes du milieu signent le refus de la banalisation et la promotion de l’équité

    Photo tirée de la pièce «Mythomania», de Nicolas Berzi, présentée en novembre à La Chapelle
    Photo: Justine Latour Photo tirée de la pièce «Mythomania», de Nicolas Berzi, présentée en novembre à La Chapelle

    Quatre-vingts artistes et artisans de la culture et des médias s’engagent, dans une lettre ouverte au Devoir, à ne plus banaliser dans leur travail les violences sexuelles. Et pour certains des signataires, apposer là leur nom équivaut à signer un contrat moral et à s’engager à faire des oeuvres plus équitables. Si l’art est représentation, alors ses artisans « ont certainement un leadership à exercer pour contrer la problématique des violences à caractère sexuel », indique la missive, griffée par l’animatrice Pénélope McQuade, l’auteure dramatique Catherine Chabot, les humoristes Fred Dubé, Guillaume Wagner, Léa Stréliski et des musiciens, dont les soeurs Boulay, entre autres. Comment leurs créations peuvent-elles aussi faire partie de la solution ? se demandent-ils ensemble. Comment créer, produire et diffuser du contenu n’encourageant pas les mythes, les croyances et les stéréotypes qui entretiennent la culture du viol ?

     

    Il y a des comportements de toute évidence inacceptables, « dans la bouche de mes invités ou dans leurs actions », indique Pénélope McQuade en entrevue téléphonique. Des comportements qu’elle s’engage aujourd’hui plus que jamais à ne plus tolérer. « Mais il y a une zone grise, élastique, qui est une espèce de work in progress, qui bouge avec l’évolution de la société, et là, ce n’est pas si simple », réfléchit l’animatrice à Radio-Canada et chroniqueuse. C’est sur cette zone, croit-elle, qu’il est le plus important de réfléchir et d’agir.

     

    « Je veux que la représentation des violences sexuelles fasse partie tout le temps de ma réflexion, surtout quand je parle de sexualité, indique l’auteure et journaliste Lili Boisvert. Est-ce que ce que je fais et dis les banalise ? Il faut savoir quels sont les messages qu’on véhicule, même derrière des blagues. L’idée n’est pas de ne plus jamais en faire de blagues. Mais de qui alors est-ce qu’on se moque ? D’une victime, d’un agresseur ? » Il est bon, estime-t-elle, de se poser ces questions.

     

    Pas question de censure pour autant, la création doit rester libre. « On peut continuer aussi à représenter des agressions sexuelles dans la fiction, croit l’auteure du Principe du cumshot (VLB), mais en cherchant à voir quand ça devient de la glorification ou de la banalisation. Dans Game of Thrones, nomme-t-elle en contre-exemple, c’est sans arrêt, une agression sexuelle après l’autre. On a l’impression que c’est leur manière de mettre du piquant. »

     

    Propulsée par Québec contre les violences sexuelles et par la plateforme Internet Je suis indestructible, qui permet depuis 2013 aux personnes ayant vécu des agressions sexuelles de témoigner publiquement, la lettre ouverte « Ça suffit » invite tous les travailleurs culturels à s’interroger sur le rôle que jouent leurs oeuvres. « Nous n’avons pas toutes et tous les mêmes tribunes, mais nous portons la même responsabilité : celle de jeter un regard critique sur notre propre travail. » Concrètement, la lettre liste les attitudes et commentaires sexistes, les blagues sur le viol, l’érotisation de la violence sexuelle comme autant d’actions qui normalisent, même inconsciemment, la violence sexuelle. Quelques organismes — Québec contre les violences sexuelles, Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, Fédération des femmes du Québec — joignent leur voix.

     

    « Signer cette lettre-là, c’est se donner le contrat moral de réfléchir plus souvent, et en gang de discuter et de jeter un oeil sur ce qu’on fait », indique Mathieu Séguin, une des deux têtes du duo d’humoristes Sèxe Illégal. « C’est dur de dire comment on va appliquer ça demain matin, poursuit-il. Le but, c’est de se requestionner, le plus souvent possible, pour faire avancer nos oeuvres de manière plus équitable. Un gros gag qui fait rire énormément le public, si moralement moi j’ai de la difficulté avec, on va l’enlever. Ce n’est pas parce que la foule applaudit qu’il n’y a pas de problème. On peut hausser le niveau des oeuvres populaires. »

     

    Plusieurs semblaient aussi prêts à réfléchir jusqu’à leurs rapports aux stéréotypes. « Les clichés, les lieux communs servent aussi — on ne va pas changer les méthodes pour faire rire, annonce M. Séguin. Généraliser, ça sert. Mais on peut le faire de manière respectueuse, et ne pas taper toujours sur les plus faibles. »

     

    Faut-il avoir déjà une carrière solide pour pouvoir se permettre ces remises en question ? Pénélope McQuade ne croit pas. « Je pense qu’être près de ses valeurs, c’est toujours possible. Déjà, en exprimant des idées féministes depuis quelques années, je me suis coupée d’un paquet de canaux. Je perds des auditeurs d’un côté, j’en gagne de l’autre, ce n’est pas une science exacte. Je suis prête à continuer dans cette veine. »

     

    Elle poursuit : « Je suis renforcée en ce moment dans mes convictions et mes valeurs ; enfin ! elles sont partagées par un plus grand nombre, sur de grandes tribunes. Parce que ça doit passer par une conscience collective », et donc se réfléchir et se faire de concert avec le public comme avec les décideurs et producteurs de la culture, estime l’animatrice.

     

    Ce qu’ils ont fait qu’ils ne referaient plus Parler de représentation et de valorisation des agressions sexuelles en culture peut sembler flou. Le Devoir a demandé à trois figures publiques un exemple concret d’un moment dans leur carrière où elles auraient préféré agir autrement.

    Pénélope McQuade, animatrice : « Il y a beaucoup d’oeuvres que j’ai mises en valeur sans exercer assez mon regard critique. Je ferais aujourd’hui plus confiance au fait qu’on peut les remettre en question. Aussi, j’affirmerais de façon plus franche que je ne veux pas recevoir certaines personnes dont je ne partage pas les valeurs, humaines ou créatives. C’est sûr que c’est dur de dire “Non, moi je ne reçois pas tel invité”, et de répéter les raisons du pourquoi à chaque palier décisionnel. Maintenant, je prendrais la responsabilité de me faire dire ce “Coudonc, t’es ben difficile !” qui vient souvent quand on s’affiche comme féministe. »

    Rose-Aimée Automne T. Morin, rédactrice en chef d’Urbania : « Je n’ai pas dénoncé des inconduites sexuelles que j’ai vues. J’ai failli complètement à mes valeurs en tant que féministe et en tant qu’alliée de plusieurs communautés marginalisées pour prioriser ma carrière. Je regrette beaucoup. Et comme chroniqueuse, j’ai parlé à la place de transsexuels. J’ai allumé le jour où on m’a dit : “J’aime ça quand tu parles d’enjeux trans, parce que toi t’es pas crinquée comme les trans, faque toi, je t’écoute.” Ça m’a fait réaliser que parler en leur nom au lieu de leur laisser le micro était un problème. »

    Mathieu Séguin, humoriste : Avec Sèxe Illégal, il y a des numéros qu’on ne referait plus aujourd’hui — dont un sur le racisme. On était très malhabiles dans l’approche, à côté de la track. Choquer pour choquer, c’est moins un plaisir. Il faut réfléchir. Je me rappellerai toujours un de nos premiers spectacles : j’avais fait une affiche “Spectacle d’humour avec prestation de Sèxe illégal”. J’ai réalisé que ça ne laissait pas présager pantoute le spectacle que j’avais en tête. À la limite, ce nom-là, Sèxe Illégal, nous force à toujours réaliser ce qu’on fait et l’image qu’on projette.













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