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    Femmes en philosophie: enseigner et briser le plafond de verre

    18 novembre 2017 | Marianne Di Croce - Professeure de philosophie au cégep de Saint-Jérôme et doctorante en science politique à l’Université d’Ottawa | Actualités en société
    Les femmes philosophes ont souvent été réduites à leur statut de «compagnes de» ou de «maîtresse de», comme c’est le cas pour Hannah Arendt (en photo) et Simone de Beauvoir.
    Photo: Archives Le Devoir Les femmes philosophes ont souvent été réduites à leur statut de «compagnes de» ou de «maîtresse de», comme c’est le cas pour Hannah Arendt (en photo) et Simone de Beauvoir.
    Ce texte fait partie d’un cahier spécial.

    Dans le cadre du deuxième cours obligatoire de philosophie au cégep, je consacre quelques séances à la philosophe Hannah Arendt. Il y a de cela quelques années, une étudiante leva la main puis s’exclama : « Ma question n’a pas vraiment rapport avec la matière, mais… pourquoi est-ce la première fois qu’on nous enseigne la pensée d’une femme ? On dirait qu’on ne les connaît pas, les femmes philosophes. Est-ce que c’est parce qu’il n’y en a pas ? » S’en est suivie une discussion très intéressante avec la classe. Plusieurs étudiantes se sont montrées vivement choquées et déçues de la place quasi inexistante que la philosophie leur réservait.

     

    Comme on le sait, jusqu’au XXe siècle (et même encore aujourd’hui), la philosophie a surtout été une affaire d’hommes blancs. Les grandes questions philosophiques, celles qu’on considère comme étant universelles et fondamentales, ont été formulées et réfléchies par une minorité de personnes non représentatives de l’humanité dans son ensemble. Sans surprise, plusieurs questions historiquement associées aux femmes (par exemple : la maternité, la natalité ou le care) ont été reléguées en marge de la réflexion philosophique. Ce sont pourtant des réalités incontournables de l’existence humaine et le fait que ces questions demeurent peu abordées par la philosophie illustre bien le type d’exclusions à l’oeuvre dans la tradition philosophique.
     

    Marianne Di Croce

    À l’heure actuelle, il n’y a en moyenne que 20 % à 30 % de femmes au sein du corps professoral des départements de philosophie universitaires un peu partout dans le monde. Le Québec ne fait pas exception à la règle avec 25 % de femmes à l’université et 28 % au cégep. La sous-représentation des femmes est encore plus marquée du côté des publications philosophiques. En 2008, la philosophe américaine Sally Haslanger montrait que, parmi les articles publiés dans les sept revues de philosophie les plus prestigieuses (de 2002 à 2007), seulement 12 % étaient écrits par des femmes.

     

    Les publications philosophiques québécoises ne font guère mieux. De 2002 à 2013, on ne compte que 14 % de femmes parmi l’ensemble des auteurs de la revue Philosophiques. Du côté des ouvrages pédagogiques destinés à l’enseignement de la philosophie au collégial, on remarque que les femmes représentent environ 20 % des auteurs. On notera également que ces ouvrages ne font pour la plupart aucune place aux femmes philosophes ou aux enjeux féministes. Le Devoir de philo, publié dans les pages de ce journal, suit lui aussi la tendance : des 188 textes parus depuis février 2006, 14 % ont été écrits par une femme et 7 % portent sur la pensée d’une femme.

     

    Si la question de la place des femmes en philosophie est de plus en plus discutée dans le milieu universitaire, il en va autrement dans le milieu collégial. Alors qu’on souligne cette année le 50e anniversaire de la création des cégeps, il apparaît essentiel de s’intéresser sérieusement à cette question. Il en va de la pertinence et de la vitalité de l’enseignement de la philosophie au collégial.

     

    Sachant que le premier contact avec la philosophie a un impact déterminant sur la perception que les étudiants ont de la discipline et sur leur intérêt à s’engager dans un travail de réflexion, il est d’autant plus important de diversifier le corpus étudié dans les cours de philosophie au cégep. Enseigner la pensée de femmes philosophes permet aux étudiantes de s’identifier davantage à la philosophie. Le fait de présenter des modèles philosophiques féminins aux étudiantes, mais aussi aux étudiants, contribue à déconstruire certains stéréotypes sociaux qui associent d’abord les femmes à des activités liées au care plutôt qu’à la vie intellectuelle.

     

    Bien entendu, il ne s’agit pas ici de balayer les auteurs classiques sous le tapis, mais de renouveler la tradition philosophique en mettant ces auteurs en dialogue avec des auteurs « marginalisés » par le canon philosophique. Il serait difficile de prétendre que les cours de philosophie au cégep permettent de développer un regard informé et critique sur le monde tout en excluant la pensée des femmes, mais aussi celle des personnes racisées ou des philosophes non occidentaux.

     

    Considérons le cas du deuxième cours obligatoire de philosophie au cégep, dont l’objectif central est de discuter des conceptions philosophiques de l’être humain : ne paraît-il pas aberrant de ne présenter que le point de vue de philosophes masculins qui, parlant de l’Homme avec un grand H, ne font, bien entendu, référence qu’aux hommes (blancs) ? Par ailleurs, comment peut-on réfléchir adéquatement à des enjeux éthiques et politiques actuels (comme nous le demande le troisième cours obligatoire de philosophie) sans l’apport de théories féministes ou postcoloniales ? L’actualité des derniers mois nous montre la nécessité de cette diversité de points de vue pour aborder des questions telles que l’arrivée de réfugiés, le racisme systémique, les dénonciations d’agressions sexuelles, la place des femmes en politique, etc.

     

    Une plus grande diversité des auteurs étudiés et des questions abordées est essentielle pour que les cours de philosophie au collégial continuent d’être signifiants pour les étudiants et les étudiantes. C’est pourquoi un sérieux travail attend les professeurs : soit commencer à lire des femmes, à les considérer comme des interlocutrices à part entière et à leur faire une vraie place dans leurs cours plutôt que de les réduire au statut de « compagnes de » ou de « maîtresses de » (comme c’est trop souvent le cas pour Simone de Beauvoir ou Hannah Arendt). La tâche peut paraître difficile pour certains, mais sachons qu’il existe différentes ressources à cet effet, dont plusieurs sont répertoriées sur le site Internet du Comité équité de la Société de philosophie du Québec.

     

    En ce 50e anniversaire de l’enseignement de la philosophie au cégep, voilà certainement l’occasion pour la communauté philosophique collégiale de participer activement au renouvellement de la tradition philosophique en diversifiant ses pratiques d’enseignement. Cela constituerait une contribution importante en vue de briser le plafond de verre qui existe en philosophie, mais aussi dans la société en général.













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