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    Un cas d’acharnement médiatique et juridique, estime la famille

    Mme Marie-Calude Miron, conjointe du Dr Sirard, et Olivier Sirard, son fils aîné.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Mme Marie-Calude Miron, conjointe du Dr Sirard, et Olivier Sirard, son fils aîné.

    Il y a bientôt un an, le Dr Alain Sirard, visé par des reportages et des enquêtes, s’enlevait la vie au Centre hospitalier universitaire (CHU) Sainte-Justine. Au lendemain de la sortie du rapport du coroner sur les causes de son décès, sa conjointe et un de ses fils, profondément meurtris, s’expriment publiquement pour la première fois.


    « Alain pour moi, ce n’est pas un suicide, c’est un meurtre. Il a été assassiné, ce gars-là, par la méchanceté des gens », clame Marie-Claude Miron, la conjointe du Dr Alain Sirard. Le pédiatre s’est enlevé la vie sur son lieu de travail le 6 décembre 2016.

     

    Après neuf mois d’incompréhension et de deuil, son fils Olivier et la conjointe du défunt médecin profitent des conclusions du coroner pour briser le silence. Cela, disent-ils, pour rétablir l’image du médecin indûment noircie par un tourbillon médiatique qui a duré trois ans. La famille soutient que le médecin n’a jamais pu se défendre sur la place publique et donner sa version des faits en raison du secret professionnel.

     

    Rappelons qu’en décembre 2013 le Dr Alain Sirard, expert en maltraitance infantile, était tombé sous la loupe de reportages de l’émission Enquête de Radio-Canada et, précédemment, de La Presse. Plusieurs couples de parents lui reprochaient de les avoir « accusés à tort » de mauvais traitements envers leurs bébés.

     

    Comme le relève le rapport du coroner, la tempête médiatique a donné lieu à une enquête interne de l’hôpital, à une enquête de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québecet à une pré-enquête du Collège des médecins. Après avoir été avisé d’une sanction par l’hôpital (demeurée confidentielle), le Dr Sirard a mis fin à ses jours sur son lieu de travail, laissant derrière lui une longue lettre, quatre enfants, des proches, des collègues atterrés et bien des questions en suspens.

     

    La famille tient aujourd’hui à corriger l’image du médecin dressée par les médias. « On veut que les gens puissent comprendre ce travail-là, plutôt que le démoniser. C’est une perte immense pour les proches. C’est aussi une perte pour la société qu’on ait perdu quelqu’un de sa valeur, de sa rigueur scientifique, de ses connaissances, de son expertise », soutient sa conjointe, la Dre Marie-Claude Miron.

     

    Son fils Olivier, âgé de 29 ans, aujourd’hui procureur de la Couronne, se désespère de l’image tracée de son père, qui s’est investi pendant plus de 20 ans pour venir en aide aux enfants victimes de sévices physiques et sexuels. Le Dr Sirard était l’un de deux seuls pédiatres au Québec à avoir reçu une certification de l’American Board of Pediatrics and Child Abuse. Il a réalisé plus de 2800 évaluations dans sa carrière et témoigné comme expert dans des dizaines de procès, dit-il.

     

    « Ce qu’il méritait, c’est une médaille. À la place, il a été traîné dans la boue, déplore Olivier. C’était une sommité. Les dossiers complexes et difficiles lui étaient toujours refilés », dit-il.

     

    Radiologue à l’hôpital Sainte-Justine, la conjointe du Dr Sirard se demande pourquoi toutes les critiques ont convergé vers ce médecin, alors qu’une foule d’autres personnes ont participé au processus de signalements contestés par les parents. « Pourquoi on a frappé sur lui, alors qu’une myriade d’intervenants ont statué [sur les cas] ? Les cas signalés sont discutés en équipe », rappelle sa conjointe.

     

    Un enfant est d’abord signalé par un médecin de l’externe, ou de l’urgence, dès qu’une « possibilité d’abus physique est soupçonnée », dit-elle. Puis le dossier est envoyé à la Clinique sociojuridique de Sainte-Justine, spécialisée en maltraitance où des experts, dont le Dr Sirard, sont ensuite appelés à livrer leur avis. Au bout du compte, c’est à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) que revient la décision de retirer ou non un enfant à ses parents.

     

    « Quand on écoute [les reportages], on a l’impression qu’il est l’instigateur des poursuites ou des procédures à la DPJ. Il y a eu des signalements avant que ça arrive à lui ! », souligne Olivier. Même s’il est blanchi par la Commission des droits de la personne, qui statue que les droits des enfants n’ont pas été lésés dans les dossiers le concernant, il a continué à être cloué au pilori, déplore-t-il.

     

    Crédibilité entachée

     

    Critiqué sur la place publique, le Dr Sirard, s’est retiré de sa pratique en maltraitance, mais tenait à poursuivre sa pratique comme pédiatre, dit sa conjointe. Mais le mal était fait. « Les gens arrivaient et l’agressaient en disant : “On a vu qui vous êtes et on ne veut pas avoir affaire à vous”. » 

     

    En cour, alors qu’il était souvent appelé comme expert, les avocats ont bondi sur les reportages pour détruire sa crédibilité. « Il n’était plus possible pour lui de faire des expertises à la cour », affirme sa conjointe.

     

    En plus, le 27 novembre 2013, quelques jours après la diffusion de reportages, il est attaqué à l’arme blanche en pleine rue, et poignardé une fois au cou, et deux fois au torse. « C’est choquant de lire [dans le journal] “Blessé légèrement”. A-t-on idée du stress vécu quand on court ensanglanté pour trouver quelqu’un pour être aidé ? », dénonce sa conjointe. Le responsable n’a jamais été identifié.

     

    Sous pression

     

    Pour la Dre Miron, les enquêtes multiples, étalées sur trois ans, et la lenteur des processus ont mené à l’épuisement complet de son conjoint. « Ça s’est arrêté en février 2015. Il était en arrêt de travail médicalement requis. Il a voulu finir les audiences de la Commission. Mais il était épuisé. Il avait dit aux commissaires : “Je n’en peux juste plus”. »

     

    Selon la Dre Miron, le Dr Sirard s’est retrouvé rapidement « isolé » à l’hôpital. « Les gens l’ont soutenu. Mais plus haut dans la hiérarchie, Alain dérangeait. Certains le considéraient comme une patate chaude. Quand un individu est sous enquête, il est vite ostracisé », dit-elle.

     

    Quand il sera avisé de sa sanction (restée confidentielle), le Dr Sirard commettra l’irréparable, laissant une longue lettre blâmant plusieurs personnes. « Il n’avait pas de maladie mentale, il était juste découragé, insiste la Dre Miron. Le soutien qu’il aurait aimé avoir pendant ces années, il l’a eu, mais après sa mort. Avec de beaux témoignages. C’était trop tard », déplore-t-elle.

     

    Améliorer le système

     

    La famille souhaite que les failles du système disciplinaire soient améliorées, ainsi que les lacunes dans le soutien accordé aux médecins visés par des plaintes. « Alain, c’est hors norme ce qu’il a vécu comme pression médiatique », alors qu’aucune instance n’avait jamais critiqué son travail, pense sa conjointe.

     

    Pour toutes ces raisons, la famille a repris la poursuite de 475 000 $ intentée en mai 2014 par le médecin contre Radio-Canada pour atteinte à sa réputation. Le procès n’a pas encore débuté et les dates d’audition n’ont pas encore été fixées. Saisi de l’affaire en janvier 2014, l’ombudsman de Radio-Canada, Pierre Tourangeau, avait rejeté la plainte déposée par l’hôpital Sainte-Justine pour défendre les pratiques de ses médecins, concluant que le reportage n’avait enfreint aucune des « Normes et pratiques journalistiques » de Radio-Canada .

     

    Olivier affirme que son père a fini par voir sa propre estime réduite en miettes. « Il n’était même plus capable de lire ou d’entendre son nom qu’il avait vu des milliers de fois associé à des propos négatifs », dit-il.

     

    Selon sa famille, Alain Sirard n’a jamais laissé soupçonner l’issue fatale qu’il allait emprunter. « On avait des plans, on avait parlé de “l’après”. Mais quand quelqu’un en arrive là, c’était un train qui ne s’arrête plus », confie la radiologue.

     

    Pourquoi commettre un tel geste, si difficile pour ses proches ?

     

    « Une grande partie de sa détresse, il l’a gardée pour lui. Il a protégé ses enfants qui ont découvert beaucoup de tout ça après son décès. Il n’y a pas eu d’appel à l’aide. Il y a eu un suicide clair, net. »

    Si vous ou un de vos proches êtes en détresse, vous pouvez appeler sans frais le 1 866 APPELLE (277-3553).













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