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    Chronique

    Mary Poppins et le shérif

    Sous le parapluie de la magie et de la détermination

    La mairesse Valérie Plante: un sourire qui dit «authenticité» et «ouverture», nouveaux mantras de la politique de proximité qui risquent de faire école.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La mairesse Valérie Plante: un sourire qui dit «authenticité» et «ouverture», nouveaux mantras de la politique de proximité qui risquent de faire école.

    C’est peu dire que je me suis endormie avec le sourire accroché aux lèvres et le coeur en chamade dimanche soir dernier. On venait d’assister au meilleur show du 375e anniversaire de Montréal. Tout cela grâce à une Mary Poppins apparue des nuages, le déguisement qu’a choisi Valérie Plante le soir de l’Halloween.

     

    « C’est alors que, descendant des nuages, se présente une nouvelle candidate : Mary Poppins. Elle provoque une forte bourrasque qui chasse les autres prétendantes, restant seule candidate. Sous l’oeil étonné de M. Banks, elle sort l’annonce des enfants et poursuit par un discours qui le laisse sans voix. Désarçonné par l’aplomb de la jeune femme, il l’engage. » (Wikipédia)

     

    Pour expliquer sa victoire aux journalistes dans une course de chevaux, Mary prononce le mot magique, celui qu’on balance lorsqu’on ne sait plus quoi dire et pour se tirer d’une situation délicate : « Supercalifragilisticexpidélilicieux ».

     

    Oui, Mary Poppins sortait de « nulle part » (mais tout de même conseillère municipale du district Sainte-Marie pendant 4 ans) ; j’ai même retrouvé un courriel d’il y a un an, avant son élection à la tête de Projet Montréal, où on m’invitait à la rencontrer. « C’est une féministe, progressiste, cycliste à temps plein, un petit bout de femme qui veut en découdre avec Denis Coderre, qui déteste qu’il se dise un “shérif” parce qu’elle croit à la démocratie participative, qui dit qu’il faut sortir des modèles de maires flamboyants et baveux qui font du théâtre au lieu d’améliorer la vie des gens », me signalait cette militante qui a misé sur le bon cheval.

     

    La suite appartiendra à l’Histoire et Valérie Plante ira rejoindre les noms de pionnières s’étant illustrées pour la première fois de façon moins flamboyante, les Jeanne Mance (cofondatrice de Montréal), Dorimène Desjardins (la femme derrière Alphonse qui recevait les dépôts dans sa cuisine), Idola Saint-Jean.

     

    Mais aujourd’hui, ce qui me lie symboliquement à Valérie Plante, au-delà de nos maris économistes, de nos ados de 14 ans et des toasts à faire le matin, c’est la fierté qu’une femme parvienne à se hisser au sommet malgré le parcours à obstacles, le boys' club, l’homme de la situation et le fait qu’on ramène tout à son sourire de réelle affranchie.

     

    Il y aura sûrement des thèses de doctorat en science po sur ce sourire-là, car il n’est ni plaqué ni faux, parle de deux mots essentiels, désormais, en politique active : authenticité et ouverture. Bullshit zéro. Monsieur Couillard dit vouloir s’en inspirer pour gagner ses prochaines élections ? J’ai une copine qui enseigne le yoga du rire dans l’austérité, une gymnastique qui se pratique de l’intérieur vers l’extérieur. Il faut beaucoup de souplesse.

    La femme est capable de tous les exercices de l’homme, sauf de faire pipi debout contre un mur
    Colette
     

    Un contexte de ras-le-bol

     

    On a aussi laissé entendre que Mary Poppins n’était pas qualifiée pour administrer autre chose que le fond de sa sacoche et que 5,2 milliards, c’était beaucoup d’argent à dépenser une fois qu’on a terminé les courses de Hot Wheels. Curieux comme ce qui passait pour une utopie et de la pensée magique il y a une semaine — la ligne rose — semble aujourd’hui plus envisageable qu’un stade de baseball à 1 milliard. Martin Coiteux est à la veille de s’acheter une cravate rose.

     

    Oui, le contexte de morosité, de mononcs cochons ou de fraudeurs, le climat qui s’enlise et favorise éternellement les « profiteurs qui passent pour des philanthropes », comme les désignait le cinéaste Pierre Falardeau dans Le temps des bouffons, a permis une vague rose. Mary Poppins et toutes celles qui ont remporté la mise dimanche, contre des adversaires masculins bien établis, leur ont tenu la dragée haute.

     

    On sent que cela ne fait que commencer. Comme l’écrit la bien plus extrémiste que moi Virginie Despentes, auteure de King Kong théorie et membre de l’Académie Goncourt : « Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l’air. »

     

    À l’heure des SPVM perquisitionnés par la SQ, de l’UPAC qui fuite, des Paradise Papers indécents, des #MoiAussi révulsants, d’une planète qui fout le camp, le temps des femmes et d’une autre génération semble enfin arrivé au Québec. Et certains hommes, dont le maired’arrondissement Luc Ferrandez, ont eu la sagesse et l’humilité de leur céder la place sans se la jouer condescendante ou de tenter de nous mecspliquer la suite.

    Il y a beaucoup de place dans le monde pour des hommes médiocres, mais il n’y en a aucune pour des femmes médiocres
    Madeleine Albright, première femme secrétaire d’État aux États-Unis
     

    Les premières ne seront pas les dernières

     

    En septembre dernier, le magazine Time publiait un numéro de 35 pages sur les femmes qui changent le monde, avec Hillary Clinton en page frontispice. Le dossier s’intitulait « Firsts ». On y présentait 46 femmes de tous les horizons qui ont défoncé le plafond de verre une première fois, de 16 à 87 ans. Des vidéos accompagnent cet exercice encourageant qui réunit autant les noms plus connus des Aretha Franklin, Madeleine Albright, Oprah Winfrey ou Nikki Haley et Sheryl Sandberg à ceux de moins illustres battantes. Hillary insiste sur le fait que nous, les femmes, attendons d’être parfaites pour nous lancer.

     

    « Le sexe n’est pas important ; c’est l’attitude qui est impressionnante. Mais pourquoi y a-t-il si peu de femmes au sommet avec elles ? Pourquoi cela a-t-il pris tant de temps ? » écrit l’essayiste Nancy Gibbs qui signe le dossier. Oui, nous manquons de modèles et comme le souligne Hillary, « on ne peut imaginer faire quelque chose qu’on ne peut même pas voir ! »

     

    Depuis dimanche, nous les voyons (et entendons) un peu plus, de Saguenay à Rouyn, jusqu’à Montréal.

     

    En réponse à Michel C. Auger qui lui demandait à quel danger elle s’exposait lorsqu’elle arriverait dans son bureau de mairesse, Valérie Plante a dit : « J’essaie de m’entourer de gens qui me mettent au défi et qui me challengent. Il peut y avoir une certaine facilité à s’entourer de gens qui pensent comme nous et ça, ça ne m’intéresse pas. »

     

    Je note aussi cette phrase de la première animatrice de nouvelles ouvertement gaie, Rachel Maddow, sur MSNBC :

     

    « Être la première crée toujours une pression, car tu ne veux pas être la dernière. »

     

    Au-delà du momentum, il faut préparer la voie pour demain et se répéter le mot magique : « supercalifragilisticexpidélilicieux ».

    Ressorti des boules à mites le court métrage Le temps des bouffons de Pierre Falardeau, tourné en 1985 et toujours autant d’actualité avec les Paradise Papers. La narration du défunt cinéaste est particulièrement virulente et crue. Tourné lors du banquet annuel du Beaver Club, ce bijou de pamphlet vitriolique crache son dégoût envers les « possédants », la « bourgeoisie coloniale », les « pauvres types amis du régime, déguisés en sénateurs séniles ». Un quinze minutes éclairant sur le copinage entre l’argent et le pouvoir. Je l’ai réécouté avant d’aller voter dimanche et ça ne laissait aucune chance aux mononcs, déguisés ou non.
     
    Adoré le film Les rois mongols de Luc Picard, inspiré du roman de Nicole Bélanger. Campée en pleine crise d’Octobre, c’est l’histoire de quatre cousins qui préparent leur propre révolution et leur propre kidnapping. Quel vent de liberté et d’amour. Et c’est Manon, 12 ans (superbe Mylia Corbeil-Gauvreau), qui mène les troupes loin du monde des adultes avec une mamie gâteau anglo comme butin. Un de mes films québécois préférés. À voir et revoir.
     
    Farfouillé sur le site du Time qui a mis les vidéos et les textes du projet « Firsts ». Il y a aussi un livre. C’est hyper inspirant et on regroupe les 46 femmes « premières » sous plusieurs thèmes en les faisant parler également de sexisme, de motivation, de la conciliation travail-famille, de plafond de verre. À visiter.
     
    Sorti mon livre La gymnastique faciale de Catherine Pez (DVD inclus, aux Éditions de l’Homme). Cette gym tonique fait travailler tous les muscles du visage qui ont tendance à s’affaisser si sous-utilisés. Ainsi, le risorius est un muscle essentiel qu’il faut exercer régulièrement pour garder le sourire. Conçu pour la femme, mais assez fort pour l’homme.
      
    Novembre rime avec Barbara Moi, l’inconditionnelle, la pétrie de ses mots jusqu’à la moelle, je croyais aller voir un film sur Barbara, j’ai plutôt assisté à un « antibiopic » signé et hanté par le comédien et réalisateur Mathieu Amalric. Son film sur la chanteuse mythique m’a laissée fondante comme un flocon de neige en novembre. Jeanne Balibar est excellente dans le rôle (on en prendrait plus), mais le réalisateur est partout, s’impose sans raison et ne nous convainc pas de la nécessité de sa présence. C’est elle qui porte le film et c’est lui qui tente de voler le show. Nous reste un drôle de sentiment, celui d’être venus assister à un hommage funèbre orchestré par un fan encore plus dingue que l’idole. Comme le lui dit l’actrice lorsqu’il vient faire signer son programme après un spectacle : « Vous faites un film sur Barbara ou un film sur vous ? » Il répond : « C’est pareil. » Non, ce ne l’est pas du tout. Pour nous, du moins. En salle aujourd’hui.
     












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